Serge Gainsbourg et le cinéma

Serge Gainsbourg et le cinéma

03 mars 2021
Cinéma
Jane Birkin et Serge Gainsbourg
Jane Birkin et Serge Gainsbourg DR
Il s’est éteint le 2 mars 1991, il y a tout juste trente ans. Retour sur les différentes facettes de la collaboration de Gainsbourg avec le 7e art  : compositeur, acteur, réalisateur et héros d’un biopic pas comme les autres.

Gainsbourg, compositeur  : L’Eau à la bouche de Jacques Doniol-Valcroze (1960)

En 1958, Serge Gainsbourg sort son premier 33 tours Du chant à la une !, où figure Le Poinçonneur des Lilas. Sans être (encore) une star, sa réputation va grandissante. François Truffaut est le premier à penser à lui pour une musique de film, celle de Jules et Jim qu’il compte enchaîner après Les Quatre Cents Coups. Mais le cinéaste change de projet et développe Tirez sur le pianiste, qui va marquer les débuts de son histoire avec Georges Delerue à qui il confiera par la suite la BO de Jules et Jim. Gainsbourg ne tardera pourtant pas à œuvrer pour le cinéma. Cofondateur des Cahiers du Cinéma et grand admirateur de l’album Du chant à la une !, Jacques Doniol-Valcroze le contacte pour composer la chanson-titre de son film, chassé-croisé amoureux entre trois couples dans un château des Pyrénées-Orientales. Gainsbourg collabore pour la première fois avec l’arrangeur Alain Goraguer et signe l’ensemble de la BO. Sortie en 45 Tours une semaine après le film, la chanson L’Eau à la bouche va s’écouler à plus de 100 000 exemplaires, offrant à Gainsbourg son premier grand succès. Dès lors, le cinéma fera régulièrement appel à lui : près de 25 compositions au total jusqu’à Charlotte for Ever en 1986. Il sera nommé quatre fois aux César pour les BO de deux de ses films Je t’aime moi non plus et Équateur, ainsi que pour Je vous aime de Claude Berri et Tenue de soirée de Bertrand Blier. C’est à titre posthume qu’il remportera une statuette en 1996 pour Élisa de Jean Becker.

Gainsbourg acteur  : Slogan de Pierre Grimblat (1969)

En 1959, Serge Gainsbourg fait ses premiers pas d’acteur en campant un photographe dans Voulez-vous danser avec moi ? de Michel Boisrond. Il apparaît dès lors régulièrement sur grand écran dans des univers très différents, des péplums Samson contre Hercule et Hercule se déchaîne au Jardinier d’Argenteuil de Jean-Paul Le Chanois, face à Gabin. Mais, en 1969, Slogan va changer son destin. Un film de Pierre Grimblat, largement autobiographique, qui raconte le coup de foudre d’un réalisateur de pub dandy et marié pour une jeune Anglaise.

Alors qu’il sort d’une rupture douloureuse avec Brigitte Bardot (qui lui a inspiré deux albums majeurs, Bonnie and Clyde et Initials B.B.), Gainsbourg accepte d’incarner le rôle du réalisateur, d’autant plus volontiers que Grimblat lui fait miroiter Marisa Berenson comme partenaire. Mais, au cours du casting à Londres, Grimblat tombe sur une jeune femme qui lui tape dans l’œil. Elle s’appelle Jane Birkin, n’est apparue jusque-là que dans une poignée de films, dont une scène dans le Blow Up d’Antonioni, et ne parle pas un mot de français. Qu’importe ! Grimblat l’engage et demande à son maître d’hôtel chinois de lui faire apprendre phonétiquement son texte. Mais Gainsbourg, furieux de faire face à une débutante, lui fait vivre un enfer sur le plateau. Grimblat comprend que cette absence d’alchimie va ruiner son film et organise un dîner à trois, dont il se décommande au dernier moment.

Ce premier tête-à-tête entre Serge Gainsbourg et Jane Birkin marquera le début d’une longue histoire d’amour et d’une collaboration artistique fructueuse. C’est d’ailleurs sur la BO de Slogan que Birkin chantera pour la première fois. Gainsbourg, lui, continuera à apparaître à intervalles réguliers au cinéma (il retrouve Birkin dès 1969 dans Les Chemins de Katmandou d’André Cayatte), mais le plus souvent pour des apparitions ou de tout petits rôles, à l’exception du Je vous aime de Claude Berri où il interprète un musicien dont tombe amoureuse une journaliste jouée par Catherine Deneuve. Un duo qui donnera aussi de la voix dans la BO avec le tube Dieu est un fumeur de havanes.

Gainsbourg, réalisateur de long métrage  : Je t’aime moi non plus (1976)

Fin 1967, Brigitte Bardot demande à Serge Gainsbourg de lui écrire la plus belle chanson d’amour qu’il puisse imaginer. Ainsi naît Je t’aime moi non plus, que le mari de Bardot à l’époque, Gunter Sachs, parviendra à faire interdire et que Gainsbourg réenregistrera en 1969 avec Jane Birkin. Sept ans plus tard, le producteur du Clan des Siciliens, Jacques-Éric Strauss vient proposer à Gainsbourg de réaliser son premier long métrage avec pour seule condition de reprendre le titre Je t’aime moi non plus. Gainsbourg accepte et développe une histoire d’amour entre un homosexuel et une jeune femme androgyne, mise à mal par la jalousie d’un autre homme.

Il réunit Jane Birkin et le sex-symbol du cinéma underground US Joe Dallesandro (doublé en français par Francis Huster), notamment entourés dans des seconds rôles par Gérard Depardieu et Michel Blanc. Willy Kurant, le directeur de la photo de Masculin féminin de Godard, signe la lumière de ce western intimiste tourné dans la région d’Uzès dont l’aspect sulfureux fera débat à sa sortie. Il échappe de justesse au classement X en France où il réunira 500 000 spectateurs, mais ne sortira jamais aux États-Unis et devra attendre 1984 pour être distribué en Belgique. Serge Gainsbourg passera à trois autres reprises derrière la caméra pour Équateur, Charlotte for Ever (où il devait diriger Christophe Lambert avant d’en tenir le premier rôle) et Stan the Flasher qui marquera la toute première apparition d’Élodie Bouchez.

 

Gainsbourg, réalisateur de court métrage  : Le Physique et le Figuré (1982)

En 1982, un an après son deuxième album reggae Mauvaises nouvelles des étoiles, Serge Gainsbourg accepte une œuvre de commande, un vrai-faux film publicitaire pour le Consortium des produits de beauté avec comme gageure de réussir à valoriser les produits sans qu’aucune marque n’apparaisse à l’écran. Le tournage a lieu sur un plateau des studios d’Épinay dans lequel trône une salle de bain de 100 m2 en marbre noir et blanc où sont installés 250 flacons de cristal en forme de Vénus de Milo. Gainsbourg y dirige un mannequin suédois qui renverse malencontreusement un des flacons. Celui-ci se fracasse au sol avant qu’on n’entende l’inimitable voix de Gainsbourg dire  : « La beauté est la pire engeance des femmes. » Prévu pour durer dix minutes, le film est réduit de moitié par Gainsbourg qui a fait appel au génie de la lumière Gerry Fisher, le directeur de la photo de Joseph Losey. Le résultat aura donc droit à une sortie salles, du 14 au 27 octobre 1981, sur 205 écrans.

Gainsbourg, personnage de cinéma  : Gainsbourg, vie héroïque de Joann Sfar (2010)

Serge Gainsbourg a traversé la vie de Joann Sfar depuis sa plus tendre enfance. Dans sa jeunesse, Sfar adapte même en BD le seul roman écrit par Gainsbourg, Evguénie Sokolov. Alors quand, en 2006, le producteur Marc du Pontavice, grand admirateur de ses BD, vient lui proposer de réaliser un film, l’auteur du Chat du rabbin n’hésite pas une seconde : son premier geste de cinéaste sera consacré à l’homme à la tête de chou. Avec une idée forte qui ne le quittera pas  : « Ce ne sont pas les vérités de Gainsbourg qui m’intéressent, mais ses mensonges. » Pour camper ce dernier, Sfar contacte sa fille Charlotte  ! D’abord surprise, la comédienne se laisse peu à peu convaincre par la vision du cinéaste. Jusqu’à ce qu’une hémorragie cérébrale consécutive à un accident de jet-ski la pousse à jeter l’éponge. Sfar pense alors à Mathieu Amalric avant d’opter pour un comédien moins connu du grand public  : Éric Elmosnino.

À l’écran, Sfar livre sa version des fantasmes de Gainsbourg en mêlant acteurs en chair et os et marionnettes, cinéma et bande dessinée, à mille lieues d’un biopic classique. Ce qui poussera Jane Birkin à demander que le sous-titre Un conte de Joann Sfar figure sous le titre original. Après une longue gestation, Gainsbourg (vie héroïque) séduira à la fois la critique, le public (1,2 million d’entrées) et les professionnels qui lui décerneront trois César : meilleur film, meilleur acteur et meilleur son.