Barbet Schroeder, made in USA

Barbet Schroeder, made in USA

04 septembre 2020
Cinéma
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JF partagerait appartement de Barbet Schroeder
JF partagerait appartement de Barbet Schroeder Columbia Pictures
La 46e édition du Festival du Cinéma Américain de Deauville rend hommage à la carrière hollywoodienne de Barbet Schroeder. Sans rien perdre de sa singularité d’auteur, le réalisateur suisse de Barfly et du Mystère von Bülow a réussi dès la fin des années quatre-vingt à s’imposer au sein d’un système réputé difficile.

Barfly (1987)

Pour Barbet Schroeder, l’enfant de la Nouvelle Vague, le cinéma américain est autant un fantasme, une promesse qu’un idéal. A la fin des années cinquante, la politique des auteurs ne concerne que les maîtres hollywoodiens (Hitchcock, Lang, Ray, Mann, Ford...). Schroeder, qui côtoie alors Godard, Rohmer, Truffaut et les autres, assiste, produit et réalise. Si ses compagnons de cinéma rechignent à traverser l’Atlantique pour rejoindre Hollywood et ses mirages, lui se lance dans la bataille à la fin des années quatre-vingt avec Barfly. Un film en forme d’autobiographie pour Charles Bukowski qui y raconte sa dépendance à l’alcool et les affres de la création. Le célèbre poète aime à regarder Hollywood avec une lucidité enrobée d’une once de cynisme : « On nous traite comme des chiens, on fout en l’air nos meilleures idées, on transforme nos personnages en marionnettes, on édulcore nos dialogues, et qu’est-ce qu’on obtient au bout du compte ? La fortune ! » Barfly, récit éthylique sans concession, met face à face deux stars : Mickey Rourke et Faye Dunaway. Barbet Schroeder garde le contrôle en coproduisant lui-même le film avec l’aide de la Cannon de Yoram Globus et Menahem Golan. Cette œuvre antisystème est un succès surprise. Barbet Schroeder, le citoyen du monde, « né multiple » comme l’a défini son complice Jean Douchet, vient de gagner son passeport hollywoodien.

Le Mystère von Bülow (1990)

Une légende (perpétuée par Barbet Schroeder lui-même) raconte qu’à la découverte de Barfly, Sylvester Stallone - dont le frère figurait au générique -, aurait affirmé ne jamais vouloir travailler avec « des gens qui ont réalisé un truc pareil ». Après Barfly, Barbet Schroeder change de cap. Il croit même rentrer dans le rang en signant un thriller dans la plus pure tradition du genre. Le Mystère von Bülow est inspiré de l’histoire vraie et tragique d’un couple de milliardaires. Au moment du tournage, l’affaire « von Bülow », véritable cas d’école de la justice américaine, n’est toujours pas résolue. Au générique : Jeremy Irons, qui obtiendra un Oscar et Glenn Close. Lors des projections tests, une grande partie du public américain se demande comment l’héroïne plongée dans un coma dont elle finira par décéder en 2008, peut s’adresser à lui en voix-off ? Schroeder, toujours producteur de son film, tient bon et ce drame qui multiplie les points de vue à la manière de Citizen Kane, déstabilisera les spectateurs mais provoquera l’engouement de la critique.

 

JF partagerait appartement (1992)

Les années quatre-vingt-dix marquent une rupture dans le cinéma US. La société américaine n’incarne plus un modèle indépassable. Et cette crise identitaire s’incarne à l’écran avec la multiplication de thrillers paranoïaques autour d’une terreur domestique (La Main sur le berceau, Dead Again, A propos d’Henry, Fenêtre sur Pacifique...). Barbet Schroeder s’engouffre dans la brèche et signe JF partagerait appartement, récit d’un transfert d’identité. Le film met face à face Bridget Fonda et Jennifer Jason Leigh. S’il semble répondre en tous points aux canons du genre, Barbet Schroeder explore ici ses thématiques favorites : la possession, la domination, les dérives du pouvoir, la passion interdite.... Autant de préoccupations qui rapprochent ce JF partagerait appartement des classiques de sa première période européenne : More, Général Idi Amin Dada : Autoportrait, Maîtresse, Tricheurs... JF partagerait appartement est le plus gros succès public de la carrière américaine de Barbet Schroeder.

 

Kiss of Death (1995)

Il s’agit d’un remake d’un classique du film noir américain, Le Carrefour de la mort d’Henry Hathaway. Un classique certes, mais peu visible en 1995. Dans les années quatre-vingt-dix, en effet, le cinéma de patrimoine reste encore une niche réservée à une poignée de cinéphiles. Schroeder adapte le scénario original avec la complicité de l’écrivain Richard Price, connu pour avoir signé le script de La Couleur de l’argent de Martin Scorsese. Luciano Tovoli, chef opérateur italien révélé grâce à ses collaborations avec Michelangelo Antonioni (Profession : reporter...) et Dario Argento (Suspiria...), signe la lumière. Du travail d’Hathaway, Schroeder garde la dimension documentaire (le film original a été tourné majoritairement en décors naturels) mais évacue le sous-texte politique. En effet, Henry Hathaway avait dû, maccarthysme oblige, ériger la délation en vertu. Comme il l’avait déjà fait avec Le Mystère von Bülow, Kiss of Death permet à Barbet Schroeder d’explorer les rouages complexes de la justice américaine. Le film raconte comment un ex-trafiquant de voitures (David Caruso) est contraint de reprendre du service pour sauver son cousin d’une mauvaise passe.

 

Le Poids du déshonneur (1996)

Kiss of Death a été un échec public et critique. Le Poids du déshonneur, que Schroeder tourne dans la foulée, aussi. Or, à Hollywood plus qu’ailleurs, ça ne pardonne pas. Le cinéaste ne s’est jamais senti aussi européen qu’en réalisant ce drame familial ambigu et tortueux autour de la culpabilité supposée d’un enfant. A l’instar du Mystère von Bülow, le scénario joue avec les points de vue et se garde bien de donner des réponses claires à l’énigme. Ce faux thriller préfère sonder la psyché des différents protagonistes et refuse de commenter leurs actions. Une aberration pour les studios qui préfèrent au contraire une certaine linéarité dramatique et rechignent à laisser mourir une histoire avec ses secrets. Malgré son casting de stars (Liam Neeson, Meryl Streep...), Le Poids du déshonneur marque la fin de la carrière hollywoodienne du cinéaste. Il s’exilera une première fois juste après la réalisation de L’enjeu direction la Colombie. C’est là qu’il tournera La Vierge des tueurs (2000). Retour ensuite aux Etats-Unis pour Calculs meurtriers en 2002, mais le cœur n’y est plus. La France et « l’avocat de la terreur » maître Jacques Vergès, l’attendaient pour de nouvelles aventures.