Michel Audiard, l’art du scénario

Michel Audiard, l’art du scénario

13 mai 2020
Cinéma
Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages
Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages Gaumont International - DR - T.C.D.
Alors que l’on fête le 15 mai le centenaire de sa naissance, coup de projecteur sur cinq moments essentiels dans la carrière de ce maître des mots et des formules qui ont marqué l’histoire du cinéma français.

Mission à Tanger (1949), son premier scénario pour le grand écran

Le journaliste Georges Masse accepte une mission périlleuse : faire passer des documents secrets de Tanger, alors le plus grand nid d’espions du monde, à Londres en 1942 au cœur de la Seconde Guerre mondiale.

En 1949, Michel Audiard a 29 ans. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il a gagné sa vie comme vendeur de journaux avant de bifurquer vers le journalisme où ce provocateur-né fait scandale en publiant une série d’articles sur la Chine, écrits et inventés de toutes pièces depuis Paris, alors qu’il prétendait avoir recueilli sur place des confidences exclusives de son Président Tchang Kaï-chek. On l’exfiltre alors vers la rubrique cinéma et il écrit même pour Cinémonde. C’est en couvrant un tournage qu’il se lie d’amitié avec un cinéaste alors débutant, André Hunebelle. Celui-ci remarque très vite son aisance avec les mots et sa passion pour le roman noir. Hunebelle change son destin en lui commandant le scénario d’un film noir nourri de dérision. Audiard accepte et y développe sa marque de fabrique : des dialogues savoureux et pleins de dérision. Les producteurs jugent sa copie un peu trop relevée d’ailleurs. On l’oblige à la revoir, ce qu’il accepte sans rechigner. Car l’essentiel est ailleurs. Grâce au succès de Mission à Tanger, Audiard ne quittera plus le monde du cinéma, retrouvera Hunebelle à cinq reprises (dont une adaptation des Trois mousquetaires en 1953, le plus gros succès de sa carrière) et débutera en parallèle l’écriture de romans. Son premier polar, Priez pour elle, sera d’ailleurs directement lié à Mission à Tanger puisqu’il y reprendra le personnage du journaliste Georges Masse qu’il avait créé pour l’occasion.

Gas-oil (1955), sa rencontre avec Jean Gabin

Un chauffeur routier croit avoir tué un piéton qu’il a renversé. Il découvre que sa victime, un gangster notoire, était morte avant l’accident et que sa bande veut à tout prix récupérer une mallette contenant 5 millions de francs.

Désormais bien installé dans le paysage cinématographique français, Michel Audiard se voit invité par son beau-frère producteur Jean-Paul Guibert à travailler sur ce nouveau film de Gilles Grangier, pour qui il vient d’écrire Poisson d’avril. Cette fois-ci, il s’agit de l’adaptation d’un roman de la Série Noire, Du raisin dans le gazoil de Georges Bayle. Grangier est évidemment partant mais Audiard doit obtenir le feu vert de celui qui va tenir le rôle principal : Jean Gabin. Et le voilà donc soumis à un « examen » décisif : écrire une scène qu’on transmettra au comédien afin d’avoir son aval. Le verdict est immédiat : « C’est un cadeau ton mec », dit Gabin à Grangier en lui demandant à rencontrer l’auteur de ces lignes. Une amitié naîtra de ce premier échange. Une amitié avec quelques soubresauts (une brouille sur Mélodie en sous-sol où Gabin se trouve trop peu servi par rapport à Maurice Biraud conduira à cinq ans de fâcherie… avant que les deux amis se retrouvent sur Le Pacha en 68). Mais une amitié qui donnera surtout naissance à 17 autres films (Les Grandes familles, Un singe en hiver, Le Cave se rebiffe…) avant de se conclure en 1971 par Le Drapeau noir flotte sur la marmite, l’unique fois où Gabin sera dirigé par Audiard réalisateur.

 

Les Tontons flingueurs (1963), son œuvre la plus culte

Le propriétaire d'une petite usine de tracteurs voit sa vie bousculée le jour où il recueille le dernier soupir d'un ami de jeunesse qui lui confie ses affaires louches en même temps que la garde de sa fille.

« Moi, quand on m'en fait trop, j'correctionne plus : j'dynamite, j'disperse, j'ventile ! », « Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît. », « C'est curieux chez les marins ce besoin de faire des phrases ! »… On ne compte plus les répliques entrées au Panthéon du cinéma français dans un film qui reste le plus célèbre de toute la carrière d’Audiard. Pourtant, à l’époque, personne – à commencer par la Gaumont – ne croyait à son potentiel populaire. Sur un scénario adapté par Albert Simonin de son propre roman, Grisbi or not grisbi (ultime volet d’une trilogie entamée avec Touchez pas au grisbi et Le Cave se rebiffe), Michel Audiard est engagé pour travailler sur les dialogues mais il ne se prive pas de proposer des changements dans le récit. Notamment… la suppression de l’inoubliable scène de la cuisine que son réalisateur Georges Lautner maintient en clin d’œil-hommage à ce moment de Key Largo où des gangsters accoudés à un bar évoquent avec regrets le bon temps de la prohibition. La première collaboration Lautner-Audiard ne restera pas sans lendemain. Ils travailleront par la suite sur treize autres films (dont Les Barbouzes, La Grande sauterelle…) jusqu’à La Cage aux folles 3 qui sera aussi l’ultime scénario d’Audiard et sortira peu après sa mort le 28 juillet 1985.

 

Faut pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages (1968), sa première réalisation

Une femme cherche à se venger d’un de ses amants, un gangster qui l'a grugée en ne lui donnant pas sa part promise dans un partage de lingots d'or.

Après 70 films comme scénariste et dialoguiste, Michel Audiard décide de passer à la réalisation. Il développe un scénario initialement intitulé Opération Léontine avec comme casting idéal Danièle Gaubert (Terrain vague de Carné), Jean-Pierre Darras, Jean Yanne, Philippe Noiret et Jacqueline Maillan. Mais au fil des mois, tout va changer. Et d’abord le casting : Danièle Gaubert quitte le projet, Marlène Jobert (qui vient de débuter dans Masculin féminin de Godard) la remplace et Audiard décide de lui adjoindre des comédiens proches de lui comme Françoise Rosay, Bernard Blier ou André Pousse. Puis c’est au tour du titre d’être modifié. Audiard ne l’aime plus. Ses producteurs lui conseillent de faire court. Evidemment il opte pour le contraire en remettant au goût du jour une expression tombée en désuétude : Faut pas prendre des enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages. Et en passant derrière la caméra, il entend se concentrer sur la réalisation davantage que sur ses dialogues. Inspiré par Help! de Richard Lester avec les Beatles, il opte pour une mise en images pop et colorée, utilise l’animation dans son générique décalé comme au cœur de son récit, détourne des pubs, parodie les comédies musicales de Demy, multiplie les moments où ses interprètes s’adressent directement à la caméra…. Cette vision originale déroute les habitués d’Audiard. Le film peine à trouver son public jusqu’à ce que le Général de Gaulle ne lui offre une pub inattendue en faisant référence à son titre lors d’une conférence de presse dans la foulée des événements de mai 68. Dès la semaine qui suit, les entrées seront multipliées… par trois ! Et le film réunira plus de 2 millions de spectateurs. Audiard mettra ensuite en scène 8 autres longs métrages jusqu’à Bons baisers… à lundi en 1974.

 

Mortelle randonnée (1983), le passage de relais

Un détective privé suit à la trace une jeune meurtrière, en qui il croit reconnaître sa fille qu’il n’a plus revue depuis que sa femme l’a quitté.

En 1975, alors qu’il travaille sur le scénario de L’Incorrigible pour Philippe de Broca, Michel Audiard apprend la mort brutale de son fils François dans un accident de voiture. Son travail va s’en trouver très fortement impacté. S’il continue de travailler sur des œuvres légères et populaires (Tendre poulet, Le Guignolo…), il publie aussi La nuit, le jour et toutes les autres nuits, un roman très autobiographique où il évoque directement le drame. Au cinéma, il s’aventure sur des sujets plus sombres en compagnie de Claude Miller. D’abord en signant les dialogues de Garde à vue puis deux ans plus tard de l’adaptation de Mortelle randonnée, à l’origine duquel on trouve un sujet de Marc Behm. A la fin des années 70, l’écrivain développe un scénario sur l’histoire d’un homme qui suit une fille sans jamais l’aborder. Il rêve de Charlton Heston dans le rôle principal. Mais ses producteurs enterrent le projet qu’il décide alors de développer autrement, à travers un roman noir qu’il baptise Mortelle randonnée que Gallimard publie dans sa collection Série Noire. Dès qu’Audiard tombe dessus, il décide de l’adapter pour le cinéma, avant même de trouver un producteur. Et pour cette histoire de filiation, il fait spontanément appel à son fils Jacques pour l’écrire avec lui. Ce sera leur première collaboration, tout juste suivie par Le Professionnel, le temps que Mortelle randonnée trouve un producteur (Charles Gassot) et un réalisateur, Claude Miller qu’Audiard contacte, après avoir reçu son seul César pour Garde à vue. Dans les rôles principaux, le film réunit un tandem inédit : Isabelle Adjani et Michel Serrault.