Joanie Lemercier, la tête dans les étoiles

Joanie Lemercier, la tête dans les étoiles

05 février 2019
Constellations de Joanie Lemercier
Constellations de Joanie Lemercier Studio Joanie Lemercier - Sean Delahay

Artiste numérique français, Joanie Lemercier s’inspire notamment du sublime de la nature et du cosmos pour ses travaux utilisant principalement des projections de lumière dans l’espace. Il revient pour le CNC sur son parcours et en profite pour présenter l’une de ses dernières œuvres qui propulse le public au cœur des Constellations.


Vous évoluez dans le monde de l’art numérique depuis votre plus jeune âge. Comment s’est faite cette découverte ?

J’ai commencé ma pratique d’artiste actuel, qui combine les arts graphiques et l’usage de l’ordinateur, à l’âge de 5 ans environ. Ma mère donnait des cours de dessin assisté par ordinateur (DAO) dans une école de stylisme à Rennes située dans la même rue que mon établissement élémentaire. Je la rejoignais après la sortie de l’école et j’avais, au fond de sa classe, un ordinateur sur lequel je pouvais m’installer. Elle utilisait notamment un logiciel pour dessiner des motifs géométriques répétitifs qui étaient ensuite imprimés sur des tissus. Aujourd’hui, une grande partie de ma pratique artistique est dans le dessin de motifs répétitifs. Il n’y a pas de secret…

Est-ce cette initiation précoce qui vous a donné envie de travailler avec le numérique ?

Ma mère était prof d’art plastique. Tout petit, j’ai fait du dessin et de la peinture mais j’utilisais également les écrans et les logiciels. Ce sont les idées et outils de notre temps : je les utilise presque par défaut, dans le sens où ça n’a pas été un choix. Il n’aurait pas été naturel pour moi de commencer une carrière d’artiste en tendant des toiles ou en faisant de la peinture à l’huile, même si les tableaux de la Renaissance et l’art moderne sont les œuvres qui m’inspirent le plus.

Vous travaillez avec les outils de votre temps. Votre pratique est-elle donc susceptible d’évoluer par exemple vers la réalité virtuelle qui prend de plus en plus de place aujourd’hui ?

Lorsque ces outils ont commencé à émerger, il y a trois ou quatre ans, j’ai tout de suite acheté un casque et j’ai commencé à travailler avec. Mais j’ai vu les limites vis-à-vis de ma pratique personnelle. Par ses contraires et la qualité de son rendu, cet outil ne m’a pas totalement satisfait. Dans mon travail, j’aime beaucoup l’idée de m’affranchir de l’écran : j’ai tendance à utiliser la vidéoprojection dans le monde réel. J’ai essayé également la réalité augmentée avec un smartphone, mais je n’aime pas avoir une interface entre l’utilisateur et le réel.



L’une de vos dernières créations, Constellations, est projetée sur un écran d’eau. Comment est née cette installation ?

C’est vraiment un travail sur la redéfinition de la perspective qu’on peut avoir du cosmos : on change d’échelle et on se met à celle des étoiles et des planètes. Il y a une certaine inspiration autour de la musique des sphères et la vision du cosmos par Platon. Il y a la volonté aussi, avec un regard d’artiste très naïf, d’aller chercher des géométries dans l’espace. Techniquement, nous avons contribué à créer et développer ce dispositif de projection sur un écran d’eau invisible. J’ai toujours eu envie de m’affranchir de l’écran : le Graal dans ma pratique est de ne plus avoir de support physique, de projeter dans le vide. J’ai essayé beaucoup de choses pour réussir cette idée : des projections sur du tulle, du verre, du plexiglas et autres matériaux les plus transparents possibles. Il y a toujours un travail de recherche et développement en parallèle de l’artistique. Les deux sont liés et se mènent en même temps. Depuis deux ans, j’ai un atelier à Bruxelles dans lequel je peux enfin tester au quotidien des dispositifs techniques, ce qui m’a permis d’accélérer et de finaliser les différentes recherches. J’avais besoin par exemple d’un bac pour collecter l’eau et tester des pompes avec des pressions différentes.

Comment définiriez-vous votre pratique artistique, notamment pour cette installation ?

Mon travail d’écriture et artistique était au départ très intuitif. J’étais développeur, j’ai donc commencé à utiliser des outils informatiques, du code créatif et du logiciel il y a une douzaine d’années. Pour être très honnête, j’avais assez peu de propos à l’époque : j’avais un travail très minimal sur l’architecture et la géométrie sans comprendre pourquoi, ni où j’allais. J’ai ensuite travaillé avec quatre autres artistes au sein de notre label AntiVJ. Nous nous sommes beaucoup aidés sur la production du contenu et le fond : nous avons commencé à utiliser des storyboards, à écrire nos pièces, à se poser des questions sur nos pratiques respectives... La mienne est vraiment instinctive, très formelle, très inspirée par exemple de l’œuvre de Victor Vasarely. Je travaille sur la perception et l’illusion du relief. Depuis quelques années, je suis également de plus en plus attiré par le sublime dans la nature. Il y a beaucoup de choses rappelant Caspar David Friedrich et la peinture romantique allemande.

 

Après Constellations, allez-vous continuer votre travail autour des étoiles ?

Avec Constellations, on est dans l’interprétation : je me suis inspiré d’images pour avoir un rendu visuellement proche de ce qu’on peut connaître. Cependant, aucune position des étoiles n’est juste. Mais cette installation m’a donné envie de changer ma méthode de travail et d’utiliser des données réelles. Si les étoiles lointaines et les nébuleuses sont mon sujet, pourquoi ne pas utiliser les données qui sont à ma disposition ?. Nous avons 1,6 milliard de coordonnées (leur position, leur direction, leur nom, leur luminosité, etc…) que nous essayons de mapper dans nos logiciels afin d’intégrer, dans nos projets futurs, les positions réelles des étoiles. J’ai récemment fait une résidence dans un laboratoire de nanotechnologie au Portugal et je me suis retrouvé dans la même situation : j’ai eu accès à des microscopes à électrons très puissants. Avec mon regard d’artiste, je ne vais pas chercher la même chose que les scientifiques. J’aime vraiment ce travail d’exploration naïve du monde, qu’on soit à l’échelle microscopique ou du cosmos. On peut imaginer qu’un jeune artiste - ou même un étudiant dans sa chambre - utilise ces données et découvre un des nouveaux secrets de l’univers tout simplement parce qu’il a une approche et connaissance des algorithmes différentes des scientifiques. Ne serait-ce qu’imaginer cette possibilité d’avoir accès aux secrets de l’univers limités à l’époque aux centres de recherche de la Nasa et des grands gouvernements… Je trouve le concept absolument bouleversant…