Discours de Gaëtan Bruel à l'occasion du 48e Festival du court métrage de Clermont-Ferrand

Discours de Gaëtan Bruel à l'occasion du 48e Festival du court métrage de Clermont-Ferrand

05 février 2026
Professionnels
Discours de Gaëtan Bruel à l'occasion du 48e Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand

Discours prononcé par Gaëtan Bruel, président du CNC, le 5 février 2026, en ouverture de la matinée organisée par le CNC, dans le cadre du 48e Festival du court métrage de Clermont-Ferrand.


Bonjour à toutes et à tous,

Je suis très heureux d’être avec vous ce matin, pour ce qui est ma troisième et dernière journée - déjà - à Clermont. C’est ma première participation au festival et je dois dire que j’avais beaucoup d’attentes.

D’abord parce que j’ai été nommé au CNC juste après l’édition 2025, et que j’ai pris mes fonctions dans les échos de la ferveur de cette dernière édition qui a franchi de nouveaux records : 173 000 entrées en 2025, près de 70 000 spectateurs, 4000 professionnels internationaux au marché...

Beaucoup d’attentes surtout parce que le festival de Clermont a une réputation unique. Non seulement celle d’être le premier festival de court métrage au monde, le deuxième festival de cinéma en France après Cannes, toutes catégories confondues. Mais aussi et surtout parce qu’il y a, me disait-on, une énergie unique. Des salles de 1000 places pleines à craquer, des professionnels du monde entier qui se mêlent aux habitants du territoire, un partage d’expérience entre les plus grands noms du court et celles et ceux qui en sont aux prémices de leur vocation ; et ce mélange d’une ambition artistique pleine et entière, et d’une célébration joyeuse des mille manières de vivre le court métrage, de le faire et de l’aimer.

Trois jours dans la magie de Clermont, et je suis évidemment conquis. Conquis en particulier par cette exigence artistique très forte, et cette ferveur populaire tout aussi forte, et vous me permettrez de commencer par saluer l’engagement des équipes de Sauve qui peut le court métrage, les programmateurs, les bénévoles, les partenaires publics et privés, les collectivités notamment, qui ensemble rendent un tel succès possible.

Nous devons tant à ce festival. Beaucoup de films, beaucoup de carrières, beaucoup de regards y sont nés, y ont grandi. Et aujourd’hui plus que jamais, Clermont joue un rôle moteur pour le court métrage en France, pour le court métrage dans le monde. Le CNC est fier d’accompagner ce festival, et cela va bien sûr continuer.

Je voudrais surtout, puisque c’est la première occasion que j’ai de m’exprimer publiquement sur le court métrage - au-delà des quelques événements que nous avons tenus au CNC ces derniers mois -, partager avec vous quelques convictions que j’ai à son sujet, et les défis que je vois devant nous. Trois convictions pour commencer.

D'abord, si la nature même du court métrage est d’être marquée, à la fois, par une grande fragilité et une grande vitalité, il faut faire le constat que cette tension, jusqu’à présent constructive, créatrice, a pris des proportions qui deviennent aujourd’hui préoccupantes. C’est ma première conviction : jamais le paradoxe n’a été aussi grand, entre un court métrage marqué par une vitalité exceptionnelle, et une fragilité qui ne l’est pas moins.

La vitalité, d’abord. C’est Clermont, l’immense succès de ce festival, année après année, je l’ai dit. Mais ce sont aussi tous les festivals dédiés au court, je pense en particulier à Pantin, à Brive, à Trouville, à Brest, à Nice... Partout sur notre territoire, les festivals de court métrage font se déplacer des publics fervents.

Cette ferveur, on la retrouve aussi dans les cinémas. En 2023, les programmes de courts métrages ont réuni 3,7 millions de spectateurs. En 10 ans, ce nombre a doublé, grâce en particulier au formidable travail de l’Agence du court métrage. Cela montre bien que le court métrage n’est pas un format de niche. Dès lors qu’on lui donne une vraie place, qu’on crée les conditions de la rencontre, le public est au rendez-vous, avec beaucoup d’enthousiasme, dans les festivals mais aussi dans les salles.

Autre marqueur de cette vitalité, le court métrage français circule au-delà de nos frontières. En 2024, ce sont les chiffres d’Unifrance, le marché du court métrage a dépassé pour la première fois le million d’euros à l’export. Et les plateformes jouent désormais un rôle majeur, puisqu’elles représentent près de 40 % des revenus générés à l’international.

Surtout, partout où elles vont, nos œuvres décrochent les plus prestigieuses récompenses. Je pense évidemment à la Palme d’or du court métrage 2025, décernée à I’m Glad You’re Dead Now de Tawfeek Barhom, coproduit par la France. Je pense aux deux courts métrages nommés pour la prochaine cérémonie des Oscars, Deux personnes échangeant de la salive, d’Alexandre Singh et Natalie Musteata, nommé à l’Oscar du meilleur court métrage de fiction, et Papillon, de Florence Miailhe, nommé à l’Oscar du meilleur court métrage d’animation.

La France, aux yeux du monde entier, est le pays du court métrage, et nous pouvons – vous pouvez, vous en particulier – être fiers des remarquables réussites que connaît le court métrage français en ce moment.

Mais cette évidente vitalité, s’accompagne d’une fragilité de plus en plus grande, et il faut aussi la qualifier.

Le court métrage est un trésor de diversité pour le cinéma, qui repose – dans ses mille incarnations – sur une économie toujours précaire, et qui l’est de plus en plus.

Le financement du court métrage repose historiquement sur trois sources principales : le CNC, les régions et les chaînes de télévision.

Le CNC est le premier financeur du court métrage en France. En 2025, ce sont 15 millions d’euros qui ont été consacrés à la création de courts métrages, un niveau d’engagement élevé, qui est stable. Il faut simplement noter la sélectivité particulièrement forte de nos dispositifs dédiés au court métrage : autour de 5%. Les aides au court métrage sont les plus sélectives du CNC. C’est dire la très grande qualité des projets soutenus, mais c’est dire aussi l’inflation du nombre de projets, la bousculade aux commissions, avec des effets qu’il ne faut pas minimiser, par exemple quand un projet repasse plusieurs fois et qu’il perd, parfois, dans le jeu des réécritures, la boussole de sa singularité. C’est une difficulté objective.

Les régions jouent un rôle également structurant, en apportant souvent les premiers financements, qui déclenchent les autres, notamment celui des chaînes. Mais il y a, depuis plusieurs années, une tendance de fond, qui s’est amplifiée ces deux dernières années : un changement de posture de la majorité des régions à l’égard du court métrage, dans un contexte d’accroissement important du nombre de projets candidats aux aides qu’elles proposent. C’est vrai pour le CNC, c’est vrai aussi pour les régions. La plupart des régions, désormais, ont resserré les conditions d’accès à leurs aides (avec un numerus clausus et l’obligation de représenter le territoire concerné), et nous risquons fort de voir les dernières régions resserrer également leurs conditions d’accès, alors que l’afflux des dossiers, mécaniquement, se redirigent vers elles.

Cette situation appelle toute notre attention. On parle beaucoup, par ailleurs, d’un risque de désengagement financier des régions, notamment sur les enjeux de diffusion du cinéma, d’éducation aux images. C’est un enjeu sur lequel je travaille par ailleurs, et j’aurai prochainement des bonnes nouvelles à annoncer, avec des régions qui sont prêtes à prendre l’engagement de ne pas baisser leur soutien à la diffusion des œuvres dans les prochaines années.

Sur la question du court métrage et des régions, il faut être précis : mon sentiment est qu’il ne s’agit pas d’abord d’un problème financier. Sauf cas particulier, comme dans le cas de la région Pays de la Loire qui vient de baisser son fonds de soutien de 1,1 millions d’euros, ce qui est dévastateur pour la filière dans cette région, de manière plus générale, le changement de posture des régions sur le court métrage est moins lié à une baisse des crédits disponibles pour aider la production, qu’aux difficultés générées par l’inflation du nombre de dossiers et, dans certains cas – qui me semblent malgré tout limités – par un manque d’intérêt pour les enjeux propres au court métrage.

La situation est donc, en un sens, plus simple que ce que l’on pourrait penser, car le besoin n’est pas que les régions réaugmentent le volume global de leur fonds de soutien au profit du court métrage ; l’enjeu est plutôt, qu’au sein de cette enveloppe, le court métrage fasse à nouveau l’objet d’une priorité dédiée, comme c’est toujours le cas en Nouvelle Aquitaine et en Auvergne Rhône Alpes ; mais au regard des difficultés objectives constatées, et du point de bascule où nous sommes avec l’ensemble des régions, il y a là une raison centrale dans la fragilité qui est celle de l’écosystème du court métrage aujourd’hui.

En complément, un mot rapide des chaînes, car il faut toujours rappeler que le court métrage est aussi, souvent, un objet télévisuel. Des chaînes résistent et continuent de soutenir le court métrage, je crois qu’il faut s’en féliciter et les en remercier. Mais la case “court métrage” évolue, quand elle existe encore, et les tensions sans précédent sur le financement des chaînes, notamment sur les chaînes locales, qui jouent un rôle structurant pour le court, tout cela joue pour rebattre les cartes des modes de financement.

Dans un contexte de coût relativement important des courts métrages aidés, et de dépendance de leur financement aux aides publiques, cette situation de fragilisation des soutiens des régions comme des chaînes, mais aussi d’inflation du nombre de projets que même le CNC ne peut pas suivre, nous devons réfléchir et agir. Réfléchir sur la diversification des financements, sur les conséquences qu’une dépendance à une source peut produire (y compris lorsque cette source est le CNC). Et agir pour préserver la créativité, la prise de risque artistique, qui sont à nouveau l’essence même du geste court.

Première conviction, donc : le court métrage a toujours été à la fois fragile et vivace, mais nous sommes entrés dans un moment où il ne faut pas se raconter d’histoire, la fragilité du court métrage pourrait l’emporter sur sa vitalité.

Deuxième conviction, répondre à cette situation est bien sûr l’affaire de la communauté du court métrage, mais cela doit être l’affaire de l'écosystème cinéma tout entier. Si le court-métrage tousse, c’est l’ensemble du cinéma en France qui va aller moins bien, il faut que chacun dans notre filière en soit bien convaincu. Car le court-métrage détient trois clés qui me semblent décisives pour l’avenir du cinéma en France, qui tiennent en bref à sa capacité - unique – renouveler les talents, à renouveler les formes et les récits, enfin à renouveler les publics.

Renouveler les talents, d’abord. Le court métrage, c’est par l’excellence le format des premiers films. Il n’y a pas de cinéma s’il n’y a pas, d’abord, de courts. C’est là que tout commence, que les jeunes cinéastes font leurs preuves, affirment une écriture, construisent un regard. Beaucoup de parcours que nous connaissons et admirons ont commencé par là : Partir un jour d’Amélie Bonnin, film d’ouverture du dernier Festival de Cannes, a d’abord existé sous cette forme. Comme Les Misérables, Grave, Acide… Mais je pense aussi à Amélie Harrault et à Mademoiselle Kiki et les Montparnos, la première pierre d’une magnifique carrière dans la série documentaire d’animation. Le court métrage est une tentative, un espace d’essai, parfois de reconnaissance décisive, sans lequel le renouvellement des talents serait impossible. C’est pour cela qu’il est si important de voir dans le court, notamment, la promesse d’un long, et d’encourager le passage de l’un à l’autre.

Mais ce serait une funeste erreur de n’y voir que cela, et c’est le deuxième enjeu. Renouveler les formes et les récits, y compris du fait de talents très établis, de cinéastes qui circulent du long au court, qui y reviennent souvent, ou qui y restent. Parce que le court ne se résume pas à être l’antichambre du long. C’est une œuvre en soi. Oui, c’est un format d’apprentissage pour les uns, mais c’est aussi un format de maturité pour les autres. C’est un terrain de jeu à part entière, un espace de liberté, où les cinéastes - jeunes ou moins jeunes, émergents ou confirmés - peuvent oser, expérimenter, faire preuve d’audace. Cette liberté du court est essentielle à la diversité du cinéma. Et je crois que dans un moment où nous sommes guettés, menacés, par une hyper-standardisation des esthétiques, des récits, où les contenus low cost déferlent sur nos écrans, le trésor de singularité et de diversité que constitue le court métrage constitue la meilleure boussole pour défricher les nouveaux chemins du cinéma. Le court est de ce point de vue riche de leçons à méditer, pour l’ensemble du cinéma.

Troisième enjeu : renouveler les publics. Là encore, le court peut rendre des services éminents, évidents, à l’ensemble de la filière. Le rapport de nos jeunes aux écrans (et en réalité notre rapport à tous aux écrans), il faut le dire, est en train de devenir une catastrophe sanitaire, culturelle, démocratique majeure. Aujourd’hui, un jeune de 25 ans passe 35 heures par semaine devant un écran, et malheureusement ce n’est que trop rarement un écran de cinéma. Un enfant, entre 3 et 10 ans, passe 2h par jour devant un écran. Au-delà de la durée, c’est la nature des images consommées qui est hautement problématique. Avec à la fois des images de plus en plus inauthentiques, du fait de l’IA générative. Mais aussi des récits de plus en plus problématiques, avec par exemple les microdramas, ou “verticals”, ces formats “court par excellence” mais qui sont des caricatures d’œuvres, et dont le modèle économique “freemium” vise à nourrir des logiques d’addiction, auxquelles le monde entier est en train de céder. En Chine, le marché du microdrama vient de dépasser celui du cinéma. Face à cette situation, d’une catastrophe sanitaire, culturelle et démocratique dans notre rapport aux écrans, la bonne nouvellee st que le cinéma en général et le court métrage tout particulièrement constituent des antidotes qui n’ont aucun équivalent.

Car on ne changera pas le rapport aux écrans en se contentant de les interdire dans certains lieux – car alors, une fois les portables rallumés, la décompensation n’en sera que plus violente. Les interdire à l’école est certainement nécessaire, mais c’est évidemment insuffisant, car à nouveau, que se passera-t-il une fois les écrans rallumés le soir. Bref, on n’a pas le choix de que changer le rapport aux écrans sur les écrans, et de se donner l’ambition d’une vraie éducation aux images, qui passe par le cinéma, qui passe en particulier par le court métrage, dont le format est naturellement celui des jeunes aujourd’hui.

La consolidation de l’écosystème du court métrage, pour ces différentes raisons, est donc un enjeu pour toute la filière, y compris ceux qui ne s’y consacrent pas directement aujourd’hui. Car notre modèle ne tient que s’il sait soutenir toute la diversité, aux deux extrémités du spectre : à la fois des œuvres capables de rassembler un public très large, de devenir de véritables locomotives ; et, avec la même nécessité, des propositions absolument singulières, qui peuvent être radicales, qui écrivent l’histoire du cinéma en renouvelant les talents, les formes et les publics. C’est en particulier le rôle du court métrage.

Ma troisième conviction est que, si les risques sont grands, les opportunités le sont aussi. Et en réalité, le moment que nous vivons peut-être celui d’une meilleure diffusion du court métrage, à laquelle je souhaite que nous travaillions de manière volontariste et innovante, dans l’élan de tous les efforts et toutes les réussites qui existent déjà en matière de diffusion du court.

Car il faut inlassablement redire que le court circule, vit, intéresse, très au-delà de ce que beaucoup imaginent – y compris dans notre filière. Mais je pense que nous pouvons, et du reste, nous devons aller plus loin. C’est un enjeu économique, pour renforcer - même modestement – le modèle de certains projets. C’est aussi un enjeu politique, pour faire savoir, partout en France, auprès des médias, des élus, ce qu’est la vitalité et la spécificité du court métrage. On convaincra d’autant plus facilement les collectivités de le soutenir que sa diffusion continuera de progresser.

Comment ? Je pense qu’il faut secouer certaines idées reçues, notamment le fait que le court métrage n’attirerait pas dans les salles de cinéma. C’est faux. A chaque fois que des programmes de court sont montrés, en avant séance ou en programmes complets, les spectateurs sont ravis. Cela renvoie pour moi à une réalité, qui est qu’aujourd’hui on ne va plus au cinéma : on va voir un film en particulier. L’anticipation du film n’a jamais été aussi importante : on lit 10 critiques avant de décider d’aller au cinéma, on veut limite tout savoir du film sauf sa fin ! On pourrait se dire que le court a du mal à tirer son épingle du jeu dans ce contexte, car il est difficile de l’anticiper, car la critique de cinéma ne s’y intéresse pas sauf exceptions, le bouche à oreille ne marche que dans les festivals... En réalité, le public a faim de nouveauté et de surprise, et c’est là que le court métrage en salle peut tirer son épingle du jeu. Il suffit de penser à l’incroyable succès des avant-premières surprises de long métrage projeté dans les salles art et essai, les publics se bousculent littéralement pour aller à une séance précisément parce que, pour une fois, ce n’est pas eux qui choisissent le film. Qu’est-ce qu’une séance de courts, si ce n’est une séance où l’on va découvrir au sens le plus fort cinq films à la fois ? Sans dire que c’est facile, je crois qu’en tout cas, il ne faut pas renoncer à étendre le domaine du court métrage dans les salles de cinéma. Je veux saluer à nouveau le travail de l’Agence du court métrage à ce sujet, mais c’est aujourd’hui un chantier collectif que nous devons mener.

Si le moment est propice à un renforcement de la diffusion du court, surtout, c’est en raison de la dynamique qui s’est enclenchée sur l’éducation au cinéma et à l’image, dont le court métrage est évidemment l’un des piliers.

Un mot du plan qui a été annoncé par les deux ministres de la culture et de l’éducation, et de la place du court en son sein.

Ce plan est historique pour deux raisons.

D’abord, parce qu’il marque un changement d’échelle inédit. Pour la première fois, tous les élèves, sur l’ensemble du territoire, vont bénéficier d’un véritable parcours d’éducation au cinéma et à l’image, tout au long de leur scolarité. L’éducation aux images n’est plus pensée comme un dispositif optionnel ou périphérique, réservé à quelques-uns : elle devient un pilier de la formation de tous les citoyens, à la hauteur des enjeux contemporains. Très concrètement, là où Ma classe au cinéma, en embarquant 2 millions d’élèves chaque année, en laissait malgré tout 10 millions de côté, dès la rentrée prochaine, avec l’entrée de l’éducation au cinéma et à l’image dans tous les programmes scolaires (1er degré, 2nd degré, avec un référentiel de formation pour toutes les disciplines), ce sont l'ensemble des élèves qui vont pouvoir bénéficier d’un socle d’éducation au cinéma et à l’image.

Le caractère historique de ce plan tient aussi à un second point fondamental : l’articulation enfin assumée entre le « voir » et le « faire », entre voir des œuvres et avoir une pratique autour des images. Là encore, c’est une évolution décisive. Bien sûr, la rencontre avec les œuvres reste au cœur de l’éducation au cinéma. Aller en salle, découvrir un film, en parler ensemble, c’est irremplaçable. Mais quand on passe de l’autre côté de la caméra, quand on écrit, quand on tourne, quand on monte, quand on programme, quelque chose se passe. La relation aux images devient plus consciente et plus durable. Pour faire un parallèle, on n’aurait pas idée d’apprendre à lire sans apprendre à écrire : ces deux apprentissages se nourrissent l’un l’autre. Il en ira désormais de même avec ces deux volets de l’éducation aux images que sont le “voir” et le “faire”.

La pratique ne remplace pas la rencontre avec les œuvres : elle la prolonge, elle l’approfondit, elle en démultiplie les effets. C’est cette complémentarité que nous avons voulu assumer pleinement dans ce plan, et c’est ce qui me rend très confiant, même enthousiaste, dans les effets qu’il va avoir.

Le court métrage est au centre de ces efforts, sur le voir comme sur le faire. Au sein de “Ma classe au cinéma”, il est fortement présent, et nous devons même aller plus loin. Sur le volet “Maternelles au cinéma”, nous ne diffusons que des courts. Ils sont majoritaires sur le volet “Ecoles au cinéma”. Je crois qu’il faut bien méditer l’intérêt des publics jeunes pour le format court et en faire toujours plus un pilier de “Ma classe au cinéma”. Si nous augmentons donc le nombre d’élèves participants, nous ferons donc progresser la cinéphilie du court métrage en France. C’est clairement notre objectif.

Le court métrage est également au cœur, évidemment, de la question de la pratique des images. Depuis quinze ans, la possibilité de faire des films a été révolutionnée du fait des moyens techniques, qui sont littéralement dans les mains de chacun. C’est une opportunité pour pousser plus loin la question du court dans la pratique des images telle que nous voulons la développer, à l’école, mais aussi en dehors. Ce plan prévoit par exemple la création de conservatoires du cinéma, car il y avait un paradoxe : le cinéma est l’art le plus populaire, mais c’est le seul qui ne se pratique pas comme un loisir créatif, comme une activité émancipatrice, comme le sont la danse, le théâtre, la musique. Nous allons y remédier.

Évidemment, sur ces enjeux d’éducation aux images, une fois de plus le Festival de Clermont-Ferrand est tout à fait exemplaire. Il montre la voie. Clermont-Ferrand n’est pas seulement un lieu de diffusion et de reconnaissance pour le court métrage : c’est aussi un lieu de transmission, de formation des regards, de construction de la cinéphilie du court métrage.

Nous avons d’ailleurs souhaité consacrer une table ronde ce matin à ces enjeux. Je suis très heureux que cette discussion réunisse des acteurs engagés de la diffusion du court :

Adrien Desanges, cofondateur de Benshi,

Manon Guérin, déléguée générale du festival Plein la Bobine,

Hervé Bonnet, directeur de la plateforme Comett,

et Cécile Horreau, responsable du service Éducation à l’image de l’Agence du court métrage.

Je veux les remercier très chaleureusement, ainsi que Simon Riaux qui animera ces échanges.

Voilà pour quelques constats. Une fragilité qui n’a jamais été aussi grande, une situation du court qui est un enjeu pour toute la filière, des opportunités - y compris dans ce contexte - de faire progresser la cause du court métrage.

Si on est d’accord sur ces constats, on ne va pas attendre la prochaine édition du festival pour en tirer les conséquences qui s’imposent. L’heure est à l’action.

Pour orienter nos efforts, nous allons devoir relever une série de défis. Je les évoque rapidement, car ils s’enracinent dans les constats que j’ai énoncés.

Faire progresser la diffusion du court, je l’ai dit, en s’emparant mieux encore de l’éducation aux images, en secouant les idées reçues sur le court, auprès du public, auprès des professionnels eux-mêmes du cinéma. Comment élargir encore la rencontre entre le court métrage et les publics, sans renoncer à ce qui fait sa singularité ?

Réengager le dialogue avec les régions. C’est impératif et urgent.

Réfléchir sur la diversification des modes de financement.

Rapprocher le monde du court et celui du long. Je veux y insister, parce que ces deux mondes sont aujourd’hui trop séparés, ils ne se connaissent pas assez, ils ne se mélangent pas assez. Il vaut accroître les circulations de projets et d’idées, pour toujours faciliter le passage du court au long, mais aussi, si j’ose dire, pour que le long métrage vienne davantage se ressourcer dans l’énergie, dans la flamme, dans la liberté du court. Il faut rapprocher ces deux terres.

Il faut en même temps garantir l’espace en soi du court métrage, mieux soutenir sa prise de risque et son audace. Cela veut dire aussi s’interroger sur le risque inverse, celui d'une perte de créativité, d’un risque trop contrôlé, justement quand les repassages en commission pèsent sur la réécriture des projets, ou lorsque l’enjeu de préparer le long se ressent dans un court qui perd alors sa logique propre. Le court est par excellence l’endroit de la singularité, mais cette singularité n’est pas une donnée automatique, elle se travaille et elle doit être toujours plus encouragée.

Il faut peut-être ici s’interroger sur la dynamique de professionnalisation du court, qui a été portée par le CNC depuis une dizaine d’années. Je crois qu’elle est fondamentalement positive, car elle a permis de structurer l’écosystème, et d’aboutir aux succès que l’on voit aujourd’hui. Mais il faut aussi pouvoir dire, et je le dis car c’est une réflexion que nous avons au CNC, est-ce que cette professionnalisation n’a pas contribué à renchérir certains coûts, à creuser l’écart entre les courts aidés et ceux qui ne le sont pas ?

Cela renvoie, au fond, au défi le plus difficile, le plus important : quelle position collective adopter face à l’accroissement du nombre de projets, alors que les financements au mieux sont sanctuarisés dans le cas du CNC, mais n’augmentent, voire baissent ou se tarissent, comme dans le cas des régions ou des chaînes.

Face à cette situation, je veux le dire clairement, je refuse que l’on soit malthusiens. La solution ne peut pas être de mettre des contraintes pour qu’il y ait moins de projets. La formidable diversité du court métrage tient aussi au nombre de projets qui sont portés.

Comment donc concilier la professionnalisation du court métrage et sa démocratisation ? Voilà le grand défi. Un début de réponse, pour moi, consiste à mieux penser le continuum, entre le geste de l’éducation aux images, où le court se fait littéralement avec les moyens du bord, avec d’ailleurs des courts métrages d’école qui peuvent se retrouver aux Oscars, on l’a vu tout récemment avec un magnifique projet des Gobelins pré-sélectionnés pour l’Oscar du meilleur court métrage d’animation, et dans la gradation de ce continuum, toute la diversité du court métrage, jusqu’au projet les plus ambitieux.

Pour relever ces défis, j’ai deux solutions à partager avec vous aujourd’hui.

La première, c’est sanctuariser et améliorer la capacité du CNC à agir pour le court métrage.

Vous le savez, notre soutien au court métrage prend des formes multiples : ce sont les aides sélectives et automatiques dédiées, mais c’est aussi l’ensemble des dispositifs transversaux ouverts au format court – je pense aux aides à l’animation, aux VFX, à la musique originale, aux fonds Images de la diversité ou Outre-mer –, sans oublier le travail mené avec les collectivités territoriales dans le cadre des conventions État–Régions.

Ce soutien a permis une véritable structuration et une professionnalisation de l’écosystème du court métrage. Il a permis à des producteurs de se construire, à des équipes de se stabiliser, et surtout à des parcours de s’inscrire dans la durée.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2024, 95 % des sociétés bénéficiaires de l’aide sélective au développement de premier long métrage avaient déjà été accompagnées par un dispositif court métrage du CNC. Autrement dit, le court métrage joue pleinement son rôle de rampe de lancement, pour les cinéastes comme pour les producteurs. Et pour renforcer encore cette continuité, nous avons mis en place un dispositif spécifique de passage du court au long métrage dans le cadre de l’aide sélective au développement. Mais nous accompagnons aussi et surtout les courts pour eux-mêmes, avec ces dispositifs essentiels que sont en particulier l’aide avant réalisation, et l’aide au programme.

Je profite de cette occasion pour saluer le travail essentiel des membres des commissions. L’année 2026 marque un renouvellement important, puisque j’ai nommé quatre nouvelles présidentes : Charlotte Vincent, pour l’aide avant réalisation – premiers films ; Gaëlle Bayssière pour l’aide avant réalisation – autres films ; Carine Ruszniewski pour l’aide sélective audiovisuelle ; et Didar Domehri pour l’aide au programme. Quatre productrices confirmées, engagées, dont l’expérience et le regard seront précieux pour accompagner les écritures d’aujourd’hui et de demain.

Je veux également remercier très sincèrement Jean Bréhat, qui a présidé pendant quatre ans la commission unique regroupant l’aide au programme et l’AVR2, Marc Faye qui a présidé l’AVR1 en 2025, et Emmanuel Chaumet, président de l’avance avant réalisation en 2024 et 2025.

Au-delà de ces dispositifs, le CNC agit aussi sur tout ce qui permet aux talents d’émerger, d’être repérés, d’être accompagnés, partout en France. Cela passe par notre soutien à des structures essentielles comme le GREC, la Maison du film ou bien évidemment l’Agence du court métrage, mais aussi par des dispositifs comme Talents en Court, qui permettent d’identifier et de soutenir des jeunes cinéastes parfois éloignés des réseaux professionnels, pour des raisons sociales ou géographiques.

Nous sommes également présents dès la formation, en soutenant des écoles gratuites et exigeantes comme la Fémis, la CinéFabrique ou Kourtrajmé, toutes trois lauréates du plan France 2030 « La grande fabrique de l’image ». Là encore, l’idée est simple : faire en sorte que le désir de cinéma ne se heurte pas à des barrières financières ou sociales. Et nous soutenons bien sûr les festivals, au premier chef Clermont.

En bref, le CNC premier financeur du court métrage en France a bien l’intention de le rester. Tout cela, nous allons donc le sanctuariser, et on va travailler sur les points d’amélioration.

Je pense évidemment à la réforme de l’aide au programme, que je souhaite pouvoir finaliser cette année.

Je sais combien cette aide au programme est précieuse, justement pour permettre des audaces qui ne sont pas beaucoup soutenues par ailleurs. Mais pour renforcer le rôle de cette aide, nous devons aujourd’hui répondre à trois objectifs clairs : moderniser les critères, favoriser l'ouverture de cette aide d’une manière équitable, et simplifier les procédures. Cette réforme est nécessaire, notamment face à l’augmentation très forte du nombre de projets déposés – près de 1000 projets déposés en 2025 sur l’aide avant réalisation.

L’autre réponse, que je voulais partager avec vous, c’est que devant des évolutions si fortes, des enjeux si grands, on ne peut pas se contenter de se voir une fois par an à Clermont, il va falloir que nous consacrions collectivement du temps à la situation du court dans les prochaines semaines. Que nous prenions le temps de la réflexion, que nous acceptions aussi de changer nos propres regards, parfois, pour changer les regards sur le court métrage. Pour avancer dans cette réflexion, j’ai décidé de lancer une mission sur la situation du court métrage en France et la recherche de solutions concrètes pour mieux répondre aux défis que j’ai mentionnés, en particulier sur la relance du dialogue avec les régions et l’objectif de renforcer la diffusion du court métrage. J’annoncerai dans les prochains jours la personne qui aura la charge de cette mission, mais je voulais déjà vous en partager le principe aujourd’hui.

Voilà, Mesdames et Messieurs, quelques convictions, et indications sur la réflexion et sur l’action que le CNC souhaite mener, avec vous, dans les prochains mois, pour que ce moment qui est complexe pour le court métrage soit un moment positif.

Ces trois jours à Clermont ont été passionnants pour moi. Ma seule frustration est d’avoir été plus président du CNC que festivalier, j’ai vu trop peu de films. Mais toutes les conversations que j’ai eues me renforcent dans l’idée que l’avenir du cinéma en France passe aussi par le court métrage, et plus qu’on ne le pense. Il y a dans le court métrage une force vitale pour la création cinématographique et audiovisuelle, une capacité à dire beaucoup en très peu de temps, à laisser une trace profonde avec des moyens modestes mais une exigence immense.

Le court métrage est le premier trésor de diversité du cinéma. Comptez bien sur le CNC pour défendre ce trésor, pour l’accroître encore et le partager au plus grand nombre.

Je laisse maintenant la parole à Cécile Lacoue, directrice des Études, des Statistiques et de la Prospective, pour la présentation de l’étude annuelle sur le marché du court métrage – avant que ne vous soit présenté le bilan des aides au court métrage de la direction du cinéma.

Merci à toutes et à tous, et très bon festival.