La série a rencontré un grand succès en diffusion linéaire et en streaming sur France.tv. Selon vous, quelle est la meilleure manière de découvrir Il était deux fois ?
Éric Delafosse : Les modes de consommation ont profondément évolué avec les plateformes. Personnellement, je privilégie le « binge-watching », et cela fonctionne particulièrement bien avec notre série, qui se prête à un visionnage en continu. D’ailleurs, quand nous voyons les chiffres que réalise la série sur la plateforme France.tv, je me dis que beaucoup pensent comme moi.
France Jacquet : J’ajouterais que nos « cliffhangers » de fin de soirée, ceux qui maintiennent le suspense à la fin des épisodes 2 et 4, sont suffisamment bien construits pour tenir en haleine les téléspectateurs du linéaire et donner envie de revenir la semaine suivante.
Éric Delafosse : Nous avons pensé l’écriture pour une diffusion linéaire, d’ailleurs. Nous avons beaucoup réfléchi en termes de soirée, c’est-à-dire deux épisodes par deux épisodes, que ce soit en termes d’enjeux, de révélations ou de thématiques dramatiques.
Que pense Franck Thilliez de votre adaptation ?
France Jacquet : Nous avons changé beaucoup de choses par rapport au roman original. Que ce soit les personnages, l’enquêtrice et même les coupables à la fin. Le roman est d’ailleurs beaucoup plus sombre, beaucoup plus grave. Il se passe en partie en Pologne… Nous avons décidé de changer bon nombre d’éléments. La réaction des fans de Franck Thilliez et du livre a pu nous inquiéter. Mais Franck a soutenu tous les changements que nous avons décidés de faire et il reconnaît malgré tout, dans la série, la substantifique moelle de ce qu’il avait écrit.
Éric Delafosse : Le livre Il était deux fois est d’une noirceur abyssale. En l’état, il était difficile de l’adapter pour France 2 en prime time. Parce que nous nous posons toujours la question de l’empathie… France Télévisions était ravi de pouvoir s’appuyer sur le nom de Franck Thilliez, mais voulait aussi s’éloigner de l’œuvre originale pour la réécrire. Nous disons souvent qu’une adaptation, c’est une trahison… Je crois que nous avons très bien adapté ce livre.
France Jacquet : Quand Malika Abdellaoui, la productrice qui a acquis les droits, nous a confié l’écriture, elle nous a demandé spécifiquement d’apporter plus de lumière à cette histoire, de sortir du côté trop dark qui n’aurait pas plu à France Télévisions.
Avez-vous pu échanger avec Franck Thilliez sur ces changements ?
Éric Delafosse : France et moi n’avons pas été en contact directement avec lui. Mais à chaque étape, il a été mis au courant de ce que nous écrivions. Il a fait quelques retours qui allaient toujours dans le sens du projet, jamais en opposition. Au tout début de l’écriture, nous lui avons demandé s’il était possible de changer le sexe du personnage principal, puisque Gabrielle (Odile Vuillemin) est un homme dans le roman. Franck Thilliez a trouvé que c’était une bonne idée, parce que cela permettait de raconter son histoire une deuxième fois, avec une nouvelle perspective.
France Jacquet : Nous lui avons expliqué ce que cela allait apporter d’écrire ce personnage principal au féminin, à la fois en termes d’empathie, mais aussi en termes de jeu, sur ce que cela veut dire d’être une mère… Et il a trouvé notre analyse pertinente, puis il nous a laissés pleinement libres d’adapter comme on le souhaitait.
Aviez-vous lu le roman avant de vous attaquer à la série ?
Éric Delafosse : Malika Abdellaoui est venue nous chercher pour écrire un polar. Nous n’avions pas encore lu le livre, ni France ni moi. Le concept était top. Il y avait dans les pages une approche géniale autour de l’amnésie, que nous avions envie d’explorer plus en profondeur. À la lecture, nous avons trouvé tous les deux qu’il y avait un grand potentiel, même si, de manière instinctive, nous nous sommes dit tout de suite qu’il fallait changer le sexe de l’enquêteur pour en faire une héroïne.
France Jacquet : Il y a quelque chose de très addictif dans cette histoire, avec un rythme très soutenu, beaucoup de retournements. C’est le genre de livre que nous dévorons et nous avons essayé de garder cet esprit dans la série, même si nous n’avons pas conservé certains twists.
Il était deux fois repose sur une construction narrative complexe. Cette architecture a-t-elle représenté un défi particulier à l’écriture ?
France Jacquet : Nous sommes passés par beaucoup de versions différentes. Nous avons changé plusieurs fois nos personnages et nos « cliffhangers ». Mais assez vite, nous avons trouvé la direction que nous souhaitions prendre.
Éric Delafosse : C’est vrai que c’est un travail de fourmi. Au jour le jour, nous construisons, nous apprenons à vivre avec ces personnages-là. Il a aussi fallu que nous soyons raccords avec France sur nos envies. Par exemple, elle m’a appris à aller plus dans la psychologie… Tout s’est construit par strates, au sein de cette communauté de Sagas, où nous développions chaque personnage par rapport à Gabrielle et à cette affaire. Nous avons passé six mois à peaufiner notre histoire avant d’aller voir France Télévisions. Ensuite, il y a eu presque dix-huit mois d’écriture pendant lesquels nous avons pu tester pas mal de choses, en collaboration avec le diffuseur.
Peut-on considérer que le personnage de Gabrielle, qui se réveille un jour totalement amnésique, sans souvenir des douze ans écoulés, évolue presque comme dans un voyage temporel ?
France Jacquet : Complètement ! Nous avons d’ailleurs beaucoup parlé de Retour vers le futur durant l’écriture. Bien sûr qu’elle ne voyage pas vraiment dans le temps, mais il y a de ça dans l’idée. Et ce sont des éléments qui apportent une petite touche de légèreté au récit : elle ne sait pas ce qu’est le paiement sans contact, elle ne sait pas ce qu’a été le confinement… et elle ne sait certainement pas qui est Emmanuel Macron ! Parce qu’en 2013, il n’existait pas vraiment dans le paysage français. Sans aucun doute, Gabrielle n’appartient pas à ce monde de 2025.
L’atmosphère de la série, brumeuse et froide, était-elle déjà inscrite dans l’écriture ?
Éric Delafosse : Pas spécialement. Nous avons su de manière assez tardive que nous allions tourner dans l’Est. Comme Sagas est une ville fictive, ça pouvait se tenir n’importe où. Quand nous avons appris où l’histoire allait se dérouler, nous avons ajouté des aspects plus forestiers aux décors, des détails qui ont été ensuite magnifiés par la réalisation.
Le personnage principal, incarné par Odile Vuillemin, est omniprésent. Aviez-vous l’actrice en tête dès la conception du projet ?
Éric Delafosse : Non, parce que le travail sur le scénario a duré presque trois ans. Nous n’avons pas pensé à une comédienne en particulier.
France Jacquet : Elle est très aimée par le public et elle rassemble les téléspectateurs. Elle a surtout cette capacité à apporter une froideur physique au personnage, appuyant le fait qu’elle est complètement perdue quand nous lui expliquons ce qu’est devenue sa fille. Elle a aussi cette tension intérieure qui fait qu’elle continue à chercher, même si l’univers semble contre elle…
Eric Delafosse : Odile Vuillemin est une comédienne qui n’a pas peur des rôles difficiles. Et c’est le cas ici. Elle se réveille dans un monde où elle a tout perdu. Elle est à la fois enquêtrice et victime. Un peu comme avec le téléfilm L’Emprise (2015), elle retrouve un rôle très fort. Elle sert bien le propos de la série et je crois que la série sert aussi la comédienne.
Il était deux fois - minisérie en 6 épisodes
Créée par Éric Delafosse et France Jacquet
Librement inspirée de l’ouvrage de Franc Thilliez « Il était deux fois » (Fleuve Editions, Univers Poche)
Écrite par Éric Delafosse, France Jacquet, Thomas Mazingue et Moïra Bérard
Réalisée par Florian Thomas et Valentin Vincent
Avec Odile Vuillemin, Hubert Delattre, Nicole Calfan…
Produite par Malika Abdellaoui, Bertrand Cohen, Stéphane Meunier
Sociétés : Marathon Studio Production, Terence Films Production,
À voir sur France.tv
La série a bénéficie du Fonds de soutien audiovisuel (Aide automatique à la production).