La fiction française face au développement des séries verticales : « Faire du contenu de qualité sur téléphone »

La fiction française face au développement des séries verticales : « Faire du contenu de qualité sur téléphone »

16 juillet 2026
Séries et TV
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« P*tain de soirée » © La Méridienne / France Télévisions

Longtemps associée aux contenus de divertissement pensés pour les réseaux sociaux, la vidéo verticale s’impose désormais dans le paysage de la fiction française. Décryptage à l'occasion des mises en ligne des séries 3 minutes avant la fin du monde (ARTE) et P*tain de soirée (France.tv Slash).


Avec 3 minutes avant la fin du monde, diffusée sur les réseaux d’ARTE, et P*tain de soirée, produite pour France.tv Slash, deux projets récents témoignent de la montée en puissance de la « production verticale ». Entre écriture feuilletonnante, nouvelles contraintes de mise en scène et recherche d’une véritable ambition artistique, ces séries interrogent la manière dont la fiction peut se réinventer à l’heure du smartphone.

Quand la fiction rencontre les usages du smartphone

Le développement des séries verticales accompagne une transformation profonde des habitudes de consommation audiovisuelle. Aujourd’hui, une grande partie des vidéos est regardée sur téléphone, dans les transports, entre deux rendez-vous ou au fil du scrolling sur les réseaux sociaux. Pour Pierre Hervé, producteur de P*tain de soirée au sein de La Méridienne, cette évolution rend presque naturelle l’arrivée de la fiction sur ce terrain : « Nous passons énormément de temps sur notre téléphone, il est donc normal que la fiction arrive aussi sur ce média. »

Les diffuseurs publics intègrent désormais ces nouveaux usages à leurs stratégies éditoriales. ARTE produit depuis plusieurs années des contenus verticaux, tandis que France Télévisions développe également des projets pensés pour les réseaux sociaux et les plateformes mobiles. Pour Roman Doduik, créateur et acteur principal de P*tain de soirée, l’enjeu est aussi générationnel : « Aujourd’hui, le téléphone est un outil indispensable. En offrant un contenu adapté à ce support et en se renouvelant, France.tv envoie un message fort aux plus jeunes. » (Le Mensuel - 28 avril 2026)

L’influence des micro-dramas asiatiques

Cette émergence française s’inscrit dans un phénomène mondial déjà très développé en Asie, particulièrement en Chine et en Corée du Sud. Les « micro-dramas », des séries diffusées sur smartphone, via des applications dédiées payantes – freemium ou microtransactions – connaissent depuis plusieurs années un succès massif. Construites autour d’épisodes très courts et de cliffhangers permanents, ces productions reposent sur une consommation rapide et addictive, souvent comparée à celle des télé-novelas.

Mais les créateurs français cherchent à se détacher d’une simple reproduction de ces modèles. Le producteur Pierre Hervé préfère ainsi parler de « vertical drama » plutôt que de micro-drama : « Le vertical peut accueillir tous les genres : de la comédie romantique, du thriller ou de la fiction d’auteur. » Même constat du côté de Léa Rouaud, réalisatrice de la série 3 minutes avant la fin du monde, qui s’éloigne volontairement des codes très romantiques ou ultra-feuilletonnants souvent associés aux productions asiatiques : « Nous utilisons certains codes du vertical, mais pour raconter une vraie fiction dramatique. »

P*tain de soirée : une romcom pensée pour les réseaux

Diffusée sur les réseaux de France.tv Slash, P*tain de soirée suit Simon (Roman Doduik), un jeune homme qui organise une fête surprise pour Angèle (Lou Howard), sa meilleure amie dont il est secrètement amoureux. Mais quelques heures avant le début de la soirée, elle lui annonce qu’elle part vivre au Canada dès le lendemain. Il lui reste alors une nuit pour lui avouer ses sentiments. La série est née de la rencontre entre Roman Doduik et Quentin Pissot sur le tournage de Zonz, précédente production de La Méridienne pour France Télévisions.

Le projet cherche dès le départ à créer un pont entre les codes des réseaux sociaux et ceux de la série feuilletonnante classique. « L’idée est de faire la jonction entre la création web et la série plus traditionnelle », explique Pierre Hervé. « Apporter du feuilletonnant et ne pas faire uniquement du sketch. » La structure même de la série repose sur ce principe : vingt épisodes d’environ trois minutes, chacun pensé pour relancer immédiatement l’attention du spectateur. Roman Doduik revendique pleinement cette logique : « Il faut que chaque épisode soit suffisamment fort pour donner envie au public de revenir le lendemain, exactement comme les séries quotidiennes diffusées à la télévision. » (Le Mensuel - 28 avril 2026)

3 minutes avant la fin du monde : une fiction d’auteur en 9:16

Chez ARTE, 3 minutes avant la fin du monde explore une approche très différente. Créée par Lucas Brincin dans le cadre de la résidence ARTE x Frames, la série imagine plusieurs situations vécues alors qu’une météorite menace de détruire la Terre. La réalisatrice Léa Rouaud rejoint le projet avant même son lancement officiel. Très tôt, le choix est fait de penser toute la série exclusivement pour le format vertical. Le sujet même de la fiction influence alors directement la mise en scène : « Avec cette météorite, le ciel devient un élément important du cadre. Le 9:16 a un vrai intérêt de mise en scène. »

Pour la réalisatrice, le format vertical ne constitue pas une contrainte mais un nouvel espace de création : « Ce format a sa force, car j’ai pu travailler la hauteur dans l’image. Tous mes décors, toute ma mise en scène et même les lumières ont été pensés pour le 9:16 », explique Léa Rouaud. Le format modifie notamment la gestion de l’espace et la place des corps dans le cadre. Là où le cinéma horizontal privilégie souvent les compositions larges, le vertical impose de travailler la hauteur, la profondeur et l’intimité : « Dès que l’on met deux personnages côte à côte, ça devient compliqué », explique la réalisatrice. « Il faut jouer avec les profondeurs de champ et les diagonales. » Les équipes techniques ont également dû repenser leurs méthodes de travail : « Le plafond devient très important, alors qu’habituellement il ne l’est pas du tout. »

Sur P*tain de soirée, les équipes techniques et artistiques ont également dû composer avec les contraintes propres aux interfaces des réseaux sociaux. Pour Roman Doduik, ces nouvelles contraintes deviennent même un moteur créatif : « Il faut laisser de la place pour les likes, les commentaires, les sous-titres ou les descriptions. Ça rend l’exercice passionnant. » (Le Mensuel - 28 avril 2026)

Des budgets plus réduits mais une même ambition

Si les séries verticales sont pensées pour des écrans mobiles, leurs créateurs revendiquent néanmoins une véritable exigence de fabrication. « Faire du vertical ne veut pas dire bâcler l’image ou la mise en scène », insiste Léa Rouaud. « Il est possible de faire du contenu de qualité sur téléphone. » Mais cette ambition doit souvent composer avec des moyens de production plus modestes.

« Nous travaillons avec des budgets divisés par trois ou quatre », explique Saïda Ghouddane, productrice chez Pandora Créations pour 3 minutes avant la fin du monde. « Ces formats restent encore difficiles à faire entrer dans les modèles de financement traditionnels de la fiction audiovisuelle. Pensées pour les réseaux sociaux et des durées très courtes, les séries verticales ne correspondent pas toujours aux cadres habituels de soutien ou de diffusion. »

Pour 3 minutes avant la fin du monde, Pandora Créations a notamment dû adapter son montage financier afin de rendre le projet possible, avec le soutien d’ARTE, de la Région Sud, du Grand Avignon, de la Procirep, ainsi que de Big Company, qui a pu donner accès au fonds automatique de soutien du CNC. De son côté, P*tain de soirée a bénéficié du soutien de France Télévisions, de l’aide sélective du Fonds de soutien audiovisuel du CNC, de la Région Grand Est et du dispositif Jeun’Est.

Une nouvelle branche de la fiction audiovisuelle ?

Pour les producteurs et réalisateurs interrogés, les séries verticales ne relèvent plus d’une simple expérimentation passagère. Même si les modèles économiques restent encore en construction, le format semble appelé à s’installer durablement dans le paysage audiovisuel. Pierre Hervé estime ainsi que les diffuseurs publics ont un rôle important à jouer : « Le service public peut proposer une expérience de fiction plus exigeante sur smartphone. » Pour lui, le développement de ces formats accompagne une transformation durable des usages : « Tant que le smartphone existera, cette fiction verticale continuera d’exister. »

Face au succès international des micro-dramas et à l’évolution des usages mobiles, les diffuseurs publics français expérimentent progressivement leurs propres modèles de fiction verticale. Pour les producteurs, l’enjeu est désormais de construire une économie durable autour de ces formats, tout en conservant une ambition artistique et narrative. Plus qu’un simple effet de mode, les séries verticales pourraient ainsi devenir une nouvelle branche au sein de la création audiovisuelle française : un espace d’expérimentation où se croisent narration sérielle, usages numériques et nouvelles écritures visuelles.