Gaëtan Bruel : « Notre modèle restera fidèle à lui-même à condition de continuer à se transformer »

Gaëtan Bruel : « Notre modèle restera fidèle à lui-même à condition de continuer à se transformer »

28 octobre 2026
Le CNC
Gaëtan Bruel

À l’occasion de la clôture du colloque des 80 ans du CNC, son président, Gaëtan Bruel, a rappelé l’importance de faire évoluer les politiques publiques du cinéma et de l’image animée pour répondre aux mutations du secteur.


Clôture du colloque des 80 ans du CNC 
Cinémathèque française – mercredi 28 octobre 2026 

Mesdames et Messieurs les parlementaires, 
Madame la Présidente du Comité d’histoire du ministère de la Culture,
Monsieur le Président de la Fédération Nationale des Cinémas Français,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,

Au terme de ce colloque, je voudrais d’abord vous dire le bonheur de voir le CNC susciter autant de travaux, de réflexions et de débats. 

Pendant trois jours, nous avons parlé de cinéma et de création audiovisuelle, bien sûr. Mais aussi d’économie et de droit, de sciences sociales et de technologie, d’éducation et de géopolitique. 

A première vue, le CNC n’a rien d’un objet aussi vaste. C’est une administration. Une administration qui prélève des taxes, attribue des aides, rédige des textes réglementaires. Et on aurait pu croire que son quatre-vingtième anniversaire passionnerait surtout les spécialistes des finances publiques et quelques historiens particulièrement courageux. 

Or vos échanges ont rassemblé un public toujours nombreux, notamment des étudiants et de jeunes professionnels, que je tiens à saluer, car c’est aussi une histoire que nous remettons entre leurs mains pour qu’ils en écrivent la suite. Et ces échanges ont montré que derrière ces mécanismes un peu arides se joue une histoire bien plus large, qui concerne tous les Français. Pour deux raisons essentielles.

D’abord, les effets de ce modèle vont très au-delà de la filière elle-même. 

Sur le plan culturel, sans notre réseau de salles, le plus dense et le plus diversifié au monde, des pans entiers du territoire national – zones rurales, villes moyennes – seraient culturellement sinistrés, car la salle de cinéma y est bien souvent le seul équipement culturel qui demeure, avec la médiathèque. Sans nos créateurs et notre industrie, qui produisent des œuvres françaises, pour tous les goûts, ce sont nos imaginaires, et ceux de nos enfants, qui seraient entièrement colonisés par des récits venus d’ailleurs. Sans Ma classe au cinéma, ce sont deux millions d’élèves qui ne franchiraient pas chaque année les portes d’une salle – et pour beaucoup d’entre eux, ce serait ne jamais les franchir. Sans nos festivals, de Cannes à Annecy en passant par Lille, Clermont-Ferrand, et tous les autres, la France ne serait pas ce pays unique où les créations du monde entier viennent se révéler. Sans notre politique de coproduction, c’est un tiers du meilleur du cinéma mondial qui ne passerait plus par la France. Et sans le soutien à la restauration et à la numérisation des films, et désormais aussi des oeuvres audiovisuelles, c’est notre mémoire collective qui s’effacerait.

Sur le plan économique, sans ce modèle vertueux – vertueux parce qu’il permet à l’État de faire une économie structurelle massive en laissant le secteur financer son propre soutien –, ce ne sont pas seulement les 260 000 emplois de la filière qui seraient menacés. C’est aussi, par exemple, notre attractivité touristique, qui repose de plus en plus sur ce qu’on appelle le ciné-tourisme, c’est-à-dire sur le désir de venir en France qui est suscité par les films et les séries qui montrent notre pays. 

Encore faut-il s’assurer que ces films et séries soient effectivement tournés en France, et pas dans des pays qui utilisent notre image pour en capter les retombées économiques directes. Le risque est réel, mais nous savons y répondre: cette année, nous sommes en train de doubler les dépenses de tournages étrangers en France : nous étions à 600 millions d’euros au mois de septembre, contre 300 l’an passé à la même période. Avec un vrai ruissellement, puisque la moitié de ces dépenses est directement injectée dans l’économie locale, chez les hôteliers, restaurateurs, commerçants, artisans, transporteurs. Cette filière crée donc de la valeur très au-delà d’elle-même.

Au-delà de ces réussites, si l’histoire du CNC est un pan de l’histoire de France, c’est parce que, pour le dire en un mot, notre modèle culturel, notre modèle audiovisuel, c’est la France. 

A écouter certains, le CNC serait une excroissance dispensable, et il suffirait de le couper pour aller mieux. On peut toujours se couper un bras, mais il vaut mieux être sûr de ce qu’on y gagne et de ce qu’on y perd. 

La réalité est que les salles de cinéma et les œuvres françaises, les films, les séries, les jeux vidéo, font partie de la vie quotidienne des Français. La réalité est que ce modèle est consubstantiel à la France que tous appellent de leurs vœux par ailleurs, celle qui peut rassembler les Français et s’imposer dans le monde entier. Dans un pays où l’on déplore volontiers le déclassement de la France, où l’on s’inquiète de la voir être devenue une puissance moyenne, il existe donc un domaine, celui du cinéma et de l’image animée, où nous avons su rester une grande puissance. 

Donc, sauf à réécrire l’histoire, ou à renoncer à une certaine idée de la France, il n’y a pas d’avenir qui soit conforme à notre ADN national sans une politique publique ambitieuse de la création, et notamment de la création cinématographique, audiovisuelle, vidéoludique et numérique.

Évidemment, les formes que prend cette politique publique peuvent, et même à certains égards doivent, évoluer. C’est là que ce colloque a offert des bases de réflexion particulièrement précieuses.

Je veux remercier chaleureusement les membres du comité scientifique qui ont présidé à son organisation : Maryvonne de Saint Pulgent, Pascal Ory, Charles Perera, Kira Kitso panidou, François Hurard et Antoine de Baecque. Un grand merci également à tous les chercheurs et professionnels qui y ont participé, aux équipes qui l’ont organisé, ainsi qu’au Sénat et à la Cinémathèque française qui nous ont si bien accueillis. J’adresse des remerciements tout particuliers à Olivier Henrard, Clémence David, Laurent Cormier, ainsi qu’à la direction de la communication du CNC qui ont joué un rôle décisif pour donner à ce colloque l’ampleur qu’il méritait. Je veux enfin remercier la Ministre de la Culture, qui a ouvert ce colloque, comme elle a été présente pour le CNC tout au long de ces derniers mois en lui apportant un soutien constant, qui a été décisif au début de cette saison d’arbitrages budgétaires.

Puisqu’il me revient de conclure, mais que la conclusion a été brillamment faite par Laurent Cotillon et Olivia Giesbert avec cette synthèse à deux voix, je voudrais faire plutôt une ouverture, et me risquer à regarder vers les vingt prochaines années, en partageant avec vous trois convictions.

Premièrement, nous traversons - à l’échelle mondiale - l’une des crises les plus profondes que ce secteur ait connues depuis l’invention du cinéma. Ces quatre-vingts années n’ont pas été un long fleuve tranquille : elles ont été émaillées de nombreux bouleversements successifs. Mais ce que nous vivons aujourd’hui, c’est comme si nous prenions l’océan de face, comme si les bouleversements de huit décennies survenaient d’un seul coup.

Ce n’est pas simplement une accélération de l’histoire. Tout va plus vite, c’est vrai : il y a quelques années, les streamers semblaient triompher, face à la télévision et aux salles de cinéma. Aujourd’hui, face à YouTube, eux-mêmes se découvrent fragiles, et ils cherchent d’ailleurs à converger avec les chaînes historiques, signe que le monde d’hier n’a pas dit son dernier mot.

C’est surtout un changement profond de paradigme, que l’on peut résumer en disant que nous n’avons jamais passé autant de temps sur nos écrans, mais jamais aussi peu à regarder les œuvres qui s’y trouvent. 

Cette bascule des audiences vers les plateformes de partage de vidéo, plus rapide et plus forte qu’anticipé, s’ajoute au surgissement de l’IA générative, pour former ce qu’on pourrait appeler une “tempête parfaite”. D’un côté, la création de valeur autour des oeuvres, et le partage de cette valeur, sont fragilisées comme jamais ; de l’autre l’IA apparaît à certains comme la solution miracle pour produire à bas coût, dans un cercle qui n’est que vicieux. Nous n’avons rien contre ces plateformes, ni contre l’IA, à la condition qu’on nous laisse le choix de produire et de regarder les oeuvres que nous voulons. Or c’est la possibilité même de ce choix, fondement le plus élémentaire de la diversité culturelle et de la souveraineté audiovisuelle, qui est aujourd’hui remise en jeu.

Cette question de la valeur des œuvres, valeur économique autant que culturelle, est un enjeu existentiel pour notre filière. Mais ne nous y trompons pas : elle l’est aussi pour nos sociétés. Car ce qui se joue aujourd’hui dans notre rapport aux écrans et aux images est en train d’ébranler notre santé mentale, notre capacité d’attention et de travail, notre temps libre, notre débat public et, au bout du compte, notre vie démocratique. Les effets de ce mal du siècle sont déjà vertigineux. Et si nous tardons à en prendre toute la mesure, c’est sans doute parce que chacun culpabilise un peu de ne pas réussir à décrocher, sans voir que nous sommes désormais des milliards à être pris dans les mêmes mécanismes de prédation de notre attention. 

Le temps presse. Les pays qui sauront poser un cadre, déployer une éducation aux images à la hauteur des enjeux, conforter la fréquentation des œuvres — dans les salles de cinéma et ailleurs — comme un geste essentiel d’hygiène culturelle dans un monde déjà saturé d’IA, ces pays-là prendront une longueur d’avance, parce qu’ils préserveront à côté de l’intelligence artificielle, les ressorts créatifs et culturels d’une intelligence humaine, qui ne sera qu’une coquille vide si on ne la cultive pas. Ma première conviction est donc que le cinéma et l’image animée se trouvent en première ligne d’une crise bien plus large, mais qu’ils sont, pour cette raison même, les mieux placés pour proposer les réponses que cette crise appelle.

Une analyse approfondie de cette crise et des nouveaux équilibres qui émergent mériterait un événement en soi. Cela tombe bien : la France et la Corée du Sud l’ont organisé début septembre à Saint-Paul-de-Vence. Je me permets donc de vous renvoyer aux discussions du Sommet Lumière, qui a réuni deux cents des principaux acteurs mondiaux de la filière, venus de 65 pays. Ces discussions ont été mises en ligne dans leur intégralité.

Deuxième conviction, dans ce contexte lourd, où l’état d’esprit en train de s’imposer chez nombre d’acteurs de la filière dans le monde, y compris en ce moment aux Etats-Unis, c’est “sauve qui peut”, la France est l’un des rares pays qui a des raisons de rester confiant. Parce que nous avons toutes les cartes en main pour nous adapter - une fois de plus - à cette situation extraordinairement complexe, et même pour renforcer nos positions. Ce qui n’a rien d’anodin alors que notre pays est déjà l’un des champions mondiaux du cinéma et de l’image animée.

Pourquoi sommes-nous mieux armés que beaucoup d’autres ? Je vois au moins deux raisons.

D’abord, parce que la France vit depuis une dizaine d’années un nouvel âge d’or créatif. 

Bien sûr, nous partageons avec Hollywood de nombreux enjeux, et il est très significatif que le Sommet Lumière a vu - pour la première fois dans l’histoire - un front commun entre la MPA, la SACD, la Confédération internationale des salles Art et Essai, et des dizaines d’autres acteurs d’horizons différents, qui se sont retrouvés autour de positions communes fortes, sur l’IA, sur l’investissement dans la création, sur l’éducation aux images… C’est tout le sens de ce multilatéralisme de l’image animée auquel le CNC travaille désormais, avec 60 de ses homologues du monde entier, dans le cadre de l’Alliance Lumière.

Il n’en reste pas moins que la crise d’Hollywood n’est pas la nôtre, et que ce que nous constatons en France, c’est une vitalité créative sans précédent, avec des films, des séries et des jeux plébiscités par nos concitoyens autant que par des publics dans le monde entier. L’an passé, nos films, tout en réalisant 40% de part de marché en France (chiffre unique en Europe), ont remporté 52 récompenses dans les plus grands festivals internationaux - plaçant notre pays à la première place. Au cours de cette dernière décennie, nos séries se sont exportées comme jamais auparavant, et plusieurs font désormais l’objet de remake. Et du côté du jeu vidéo, Clair Obscur : Expedition 33 a conquis le monde entier. 

Pour révéler un chiffre inédit, nous venons de franchir un nouveau record dans la course aux Oscars. Dans la catégorie du meilleur film international, sur une centaine de films candidats, on compte 33 films coproduits par la France, soit près d’un tiers du total ; chiffre record, 24 de ces films qui ont été soutenus par le CNC (signe que nos commissions n’ont cette année encore pas trop mal travaillé), dont 17 soutenus par la seule commission de l’Aide au cinéma du monde, où nous égalons donc le record de l’an passé.

La bonne nouvelle, c’est que cet âge d’or créatif a de bonnes raisons de durer. Parce que nous avons toujours placé l’audace créative en premier, et que nous n’avons pas attendu les contraintes du moment pour produire avec agilité. C’est au fond la leçon de la Nouvelle Vague, que nous n’avons cessé de méditer, et qui se décline de multiples façons aujourd’hui. Quand OpenAI se vante de pouvoir produire un film d’animation avec 30 millions de dollars, la France co-produit Flow avec 3,5 millions d’euros, et le film remporte l’Oscar. Plus nous sommes cernés par un océan de contenus massifiés, standardisés, artificiels, plus la singularité des œuvres apparaît comme le nouvel or noir, et plus le modèle français démontre sa pertinence. À une condition : que nous continuions à cultiver ce qui rend cette vitalité créative possible.

Ensuite, nous sommes mieux armés parce que, face à une crise qui est d’abord une crise du financement des œuvres, nous disposons d’un modèle de financement particulièrement ingénieux et robuste. 

Ce modèle, c’est une architecture globale. Elle repose sur une pluralité d’acteurs, au premier rang desquels le CNC, Canal+ et le service public de l’audiovisuel, qui apportent chacun des moyens significatifs à la diversité de la création. Elle repose aussi sur des règles, en particulier les obligations d’investissement, grâce auxquelles TF1 ou les streamers jouent eux aussi un rôle important, ou encore la chronologie des médias. Cette architecture est un tout, et c’est elle qui a permis de bâtir un marché qui excède de loin notre poids démographique : la France est l’un des tout premiers box office au monde (régulièrement le 3ème après la Chine et les Etats-Unis), alors que nous représentons moins de 1 % de la population mondiale. 

Devant des défis sans précédent, nous devons pouvoir compter sur cette architecture de sécurité de la création française, à condition de ne pas la fragiliser au moment précis où nous en avons le plus besoin.

Troisième conviction, avoir a priori toutes les cartes en main ne présume pas de la manière dont nous allons les jouer, et ma conviction ici est que notre modèle ne restera fidèle à lui-même qu’à condition de continuer à se transformer.

En quatre-vingts ans, beaucoup de choix ont été des paris, et tous n’ont pas été gagnants. Dans l’arborescence des possibles, Alain Le Diberder a rappelé hier le rendez-vous manqué de notre pays avec la vidéo à la demande, quand le CNC a posé en 2006 les bases d’une stratégie, avec un dispositif dédié. C’était avant que Netflix ne devienne Netflix. Nos acteurs industriels ont fait à ce moment-là d’autres choix, et même si nous avons des acteurs remarquables de la vidéo à la demande, même si nous les soutenons, il y a peut-être un train important dans lequel nous ne sommes pas montés à l’époque. C’est là où avoir les cartes en main ne suffit pas ; il faut les jouer de la bonne façon, et au bon moment.

En quatre-vingts ans, quand même, il y a eu beaucoup de paris réussis. Et si je devais pour ma part retenir une caractéristique du CNC, qui se dégage de cette histoire, comme de mon expérience personnelle de conduire désormais son action, c’est son extraordinaire capacité à s’adapter. Quel en est le secret ? Il est simple : cette capacité d’adaptation, même de réinvention, ne signifie pas l’absence de colonne vertébrale. Au contraire : si le CNC a pu autant changer, c’est parce qu’il a toujours été clair sur ce qu’il voulait préserver.

Laurent Cotillon et Olivia Giesbert ont mis en évidence plusieurs de ces principes cardinaux : par exemple la solidarité de filière, comme principe fondateur et condition première d’une réussite collective. Je veux simplement ajouter que c’est un principe de financement ; cela doit être aussi une conscience de chaque instant, pour éviter d’importer au sein de la filière certaines dérives du débat public. Autre principe cardinal : l’approche systémique du CNC, qui tient ensemble l’écriture, la production, la diffusion et la transmission des œuvres. Il me semble également important de rappeler que nous avons forgé des outils pour objectiver la diversité de la création, avec par exemple une attention organisée pour ce qu’on appelle les “genres minoritaires”, que le marché tend à négliger alors qu’ils sont le coeur battant de la création, je pense notamment à la création documentaire, à l’animation, au court métrage, aux premiers films.

Méditons ces principes. Mesurons notamment que dans un contexte de crise, la tentation peut être grande de faire des choix plus conservateurs, de minimiser la prise de risque créative - ce faisant, nous affaiblirions pour demain les leviers qui ont fait les succès que nous célébrons aujourd’hui.

Le CNC est une institution en mouvement. Au cours de ces trois jours, il a plusieurs fois été relevé que le Centre avait souvent eu une longueur d’avance - aussi parce qu’il n’a jamais craint les critiques, qu’il a toujours eu à cœur de les prendre en compte pour s’améliorer, en tout cas quand ces critiques avaient elles-mêmes le souci d’améliorer et non pas de détruire. Comme le disait Spinoza, oui à la passion, mais non aux passions tristes ! Et cela vaut en retour pour la manière dont notre filière peut se positionner elle-même dans les débats : je pense qu’elle n’a aucun intérêt à entrer dans une bataille rangée, contre quiconque, quand sa plus grande force est d’être du côté de tous les Français, du côté d’une culture ambitieuse et populaire, du côté des territoires, du côté de l’emploi, du côté de notre souveraineté. C’est cela qu’il faut inlassablement rappeler.

Pour guider le mouvement du Centre dans les prochaines années, j’ai proposé en début d’année une boussole, avec quatre priorités transversales, cardinales : le soutien à l’amont, c’est-à-dire aux auteurs, aux créateurs, à la prise de risque, aussi aux enjeux de formation ; l’attention à l’aval, c’est-à-dire aux publics et à tous les enjeux de la diffusion des oeuvres, avec évidemment au coeur les salles de cinéma et l’éducation aux images ; une intégration plus forte de l’international qui est désormais, comme le numérique, l’air que respire notre filière, pour que nous soyons dans une perspective claire de conquêtes de marchés mais aussi de coopération, parce que certains défis sont globaux et on ne les relèvera qu’à cette échelle ; enfin, une attention toujours plus grande pour les territoires, où se joue le circuit court de notre filière. C’est là où les œuvres sont produites et diffusées, là où les spectateurs sont aussi des citoyens, et où se décide donc l’avenir de notre modèle. 

Avec, sur ce dernier point, le besoin d’inventer un discours qui s'adresse directement à nos concitoyens, pour partager non seulement la passion des œuvres, mais aussi la conscience du modèle qui les rend possibles. Quand 2 Français sur 3 vont au cinéma plusieurs fois dans l’année, quand ils vont pour 40% des billets qu’ils achètent voir des films français, quand les oeuvres françaises font 100% des meilleures audiences de fiction en prime time à la télévision, je pense qu’on a une excellente base pour consolider, à partir de ces pratiques culturelles qui restent massives, de cet attachement pour la création française, une prise de conscience autour du modèle qui rend tout cela possible, à nouveau sans coûter un euro aux contribuables.

Cette boussole, avec ces quatre priorités cardinales, n’épuise pas le travail à mener sur notre colonne vertébrale, et je voudrais ajouter une dernière réflexion, sur notre champ d’intervention.

Le CNC n'a jamais eu pour vocation de protéger les acteurs installés contre les nouveaux entrants ; sa force est bien plutôt d’avoir intégré les nouvelles formes de création et de diffusion à une ambition commune. L’élargissement progressif de son champ d’action à la télévision, à la vidéo, aux plateformes, sans oublier la création numérique et vidéoludique, n’a pas eu pour effet d’amoindrir notre soutien pour les salles de cinéma, ni de fondre tous ses différents leviers dans un grand tout qui n’aurait aucun sens. Au contraire, nous avons toujours cherché un équilibre entre une attention aux spécificités de chacun et un soutien aux points de convergence. 

Aujourd’hui, nous sommes donc entrés dans un nouveau paradigme, au moins aussi important que l’arrivée de la télévision ou des plateformes de streaming, avec le triomphe des plateformes sociales. Dans ce contexte, nous devons assumer d’avoir une vision globale pour l’intégration de ces plateformes dans le modèle français.

Nous en avons posé les jalons ces dernières années. Le CNC a été pionnier dans le soutien à la création sur les plateformes sociales, dès avant la mise en place d’une taxe dédiée. Sur la taxe, et en limitant pas le débat à un seul acteur comme c’est trop souvent fait, il faut redire que des diffuseurs (car ce sont des diffuseurs) qui ont acquis une telle centralité ne peuvent pas être les seuls à contribuer trois fois moins que tous les autres à un modèle dont ils bénéficient par ailleurs.

Le gouvernement propose, de manière très raisonnable, de réduire l’abattement dont bénéficient ces acteurs. Dans le même temps, l’économie des créateurs entre dans une nouvelle phase, riche de convergences possibles avec notre filière. Le moment est donc venu, pour le CNC, de proposer une vision d’ensemble pour ces nouveaux territoires de la création. J’aurai l’occasion de la présenter dans les prochains jours.

Mesdames et Messieurs,

Nous vivons donc un moment complexe, passionnant, paradoxal à certains égards, notamment quand on fait le constat que la crise économique et politique de la culture en France voisine avec un nouvel âge d’or créatif. Parce que nous sommes à l’heure des choix; ce moment est peut-être le plus important - à date - de l’histoire que nous avons parcourue ensemble au cours de ces trois jours.

Dans ce moment, mesurons notre chance d’être Français : d’avoir pu au cours de ces quatre-vingt années écrire cette histoire nous-mêmes, et de ne pas l’avoir subie comme tant d’autres pays. D’avoir pu rester maîtres de notre capacité à produire nos propres œuvres, nos images, nos récits. D’avoir de cette façon apporté une contribution décisive à la vitalité de nos territoires, à notre économie, à ce qui nous constitue comme Français, car les oeuvres que nous regardons nous changent évidemment, et on n’est pas le peuple le plus cinéphile au monde sans que cela n’ait quelques heureuses conséquences sur la psyché nationale. Mesurons ainsi notre chance que la France, quels que soient les vents contraires, soit restée, dans le domaine du cinéma et de l’image animée, une puissance mondiale.

Le resterons-nous à l’avenir ? Aucun combat n’est perdu d’avance, surtout quand nous avons autant d’atouts dans notre main, et comptez bien sur le CNC pour jouer tout son rôle, mais la réponse est par définition ouverte.

Je vous remercie.