"À bout de souffle", retour sur une révolution

"À bout de souffle", retour sur une révolution

23 novembre 2020
Cinéma
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A bout de souffle
"A bout de souffle" de Jean Luc Godard 1960 STUDIOCANAL – SOCIÉTÉ NOUVELLE DE CINÉMATOGRAPHIE - Tous droits réservés
À l’occasion de ses 60 ans, le classique de Jean Luc Godard s’offre une cure de jouvence avec une restauration en 4K – faite par Studiocanal avec l’aide du CNC – et une sortie en Ultra-HD et Blu-ray. Tourné à la hussarde dans les rues de Paris et porté par l’inoubliable duo Jean Seberg-Jean-Paul Belmondo, À bout de souffle brisait les codes cinématographiques et allait marquer plusieurs générations de cinéastes.

Dans Toujours pas… À bout de souffle – un documentaire à voir dans le coffret collector qui vient de sortir chez Studiocanal, le réalisateur Jeff Domenech interviewe des cinéastes et des acteurs d’aujourd’hui (Cédric Klapisch, Albert Dupontel, Guillaume Canet, Christophe Lambert, Antoine Duléry ou encore Michel Hazanavicius) sur l’influence du film. Il revient pour nous sur le style Godard.

Dans votre documentaire, vous analysez avec des artistes contemporains l’impact d’À bout de souffle. Pourquoi ?

À bout de souffle est un film précurseur. Il est venu briser les codes à une époque où le cinéma français ronronnait un peu. Dans sa narration, sa mise en scène, son utilisation des moyens techniques, Jean-Luc Godard a révolutionné la manière de faire du cinéma.

Quels sont les codes que Jean-Luc Godard a brisés ?

D’abord, personne n’avait filmé la rue comme Godard. Il est certes influencé par le néoréalisme italien et l’Américain Morris Engel dont il a encensé Le Petit Fugitif (1953), mais il va aller encore plus loin. L’utilisation d’une caméra légère – une Cameflex –, portée à la main par Raoul Coutard [le directeur de la photographie, NDLR], permet de sortir du studio et de filmer les extérieurs en lumière naturelle. Les figurants sont la plupart du temps filmés à leur insu… La caméra est souvent planquée dans un triporteur de la Poste qui sert à faire les travellings. Et quand il tourne en intérieur, c’est dans un décor naturel que personne n’aurait choisi, une chambre d’hôtel minuscule où ne rentraient que trois personnes – Coutard, Godard et la scripte – en plus des acteurs.

Quel a été l’accueil du film à sa sortie ?

À bout de souffle a été distribué dans une salle un peu comme un « bouche-trou », à la place d’un film avec Eddie Constantine. Il était interdit aux moins de 18 ans. Personne n’attendait ce film tourné dans l’improvisation la plus totale, sans même un preneur de son. Jean Seberg avait menacé de quitter le film au bout de quelques jours, car elle trouvait le tournage pas très professionnel. Elle ne comprenait pas qu’on écrive le scénario au jour le jour sur un coin de table. Même Jean-Paul Belmondo n’imaginait pas qu’il soit exploité en salles. À la sortie, les critiques n’étaient pas unanimes.

Dans le documentaire, quatre réalisateurs aux styles bien différents analysent l’impact qu’a eu le film sur eux…

Michel Hazanavicius, Cédric Klapisch, Albert Dupontel et Guillaume Canet ne font pas le même cinéma et pourtant la découverte d’À bout de souffle est une marque blanche dans leur cinéphilie, et quelque part dans leur désir de devenir cinéaste. Aujourd’hui, À bout de souffle fait partie de l’alphabet du cinéma. C’est un film pilier qui construit un réalisateur.

Michel Hazanavicius compare la révolution Godard à celle des impressionnistes…

Comme les impressionnistes, Godard est sorti dans la rue, mais il l’a dépeinte à sa manière. Godard, c’est agir à l’inverse de ce qu’on attend, faire tout ce qui est interdit. Il le revendique d’ailleurs dans ses interviews de l’époque ; il veut faire le cinéma d’une autre façon.

Sans minorer l’impact de ses apports de mise en scène, Michel Hazanavicius met aussi en avant l’importance du directeur de la photographie Raoul Coutard. C’est rare qu’à l’époque, ceux qu’on appelait les « chefs opérateurs » aient une influence sur un film comme l’a eue Raoul Coutard.

Cédric Klapisch commente plus volontiers les innovations stylistiques d’À bout de souffle

Oui, les jump-cut [coupes dans les plans, NDLR], les fondus au noir, le son désynchronisé… Godard applique à la grammaire du cinéma la même liberté que celle dont il use au tournage. Le tabou extrême était de briser le « quatrième mur » en s’adressant directement au spectateur, face caméra. Godard l’a d’ailleurs refait dans Pierrot le fou.

Pour Albert Dupontel, c’est la radicalité de Godard qui est à mettre en exergue.

Comme lui, il a voulu donner un coup de pied dans la fourmilière avec ses premiers films. Tout le monde a pris Godard pour un fou au début. On raconte souvent cette anecdote sur le cinéaste qui arrêtait sa journée de tournage à n’importe quel moment en disant : « Journée terminée, je n’ai plus d’idées. » Godard, c’est le génie dans la contrainte. Sur Bande à part, Claude Brasseur raconte que l’équipe tournait une scène de poursuite en voiture sur une route sous un ciel bleu. Le lendemain, ils doivent poursuivre la séquence sur cette même route, sauf qu’il a neigé toute la nuit. Il n’y a aucun raccord possible. Il faut tout retourner. Le producteur s’arrache les cheveux. Godard prend alors un carton, écrit un message de chaque côté, filme son carton et dit à l’équipe : « C’est bon, on peut tourner. » Sur le carton, il avait écrit « zone sud » et « zone nord » ! C’est ça Godard.

Godard a aussi su capter, comme le soulignent certains, l’aura de Jean-Paul Belmondo. Est-ce lui qui a fait naître Belmondo ou le contraire ?

Godard a fait un truc unique que personne ne pourra jamais refaire : il a découvert Belmondo. C’est lui qui démarche le jeune comédien sorti du Conservatoire pour son court métrage Charlotte et son jules et lui promet de faire appel à lui pour son premier long.

Il a tenu parole et quand il est venu lui proposer À bout de souffle à la mi-temps d’un match de foot, il lui a présenté le rôle « d’un mec qui pique une voiture à Marseille pour retrouver sa copine à Paris et tue un flic sur la route ». C’est encore Godard qui demande à Belmondo d’imiter Bogart avec le doigt sur la bouche. Il incarnait la décontraction que cherchait le cinéaste mais surtout, il était à l’aise avec ses demandes d’improvisation. La scène devant le miroir, c’est une invention du comédien. Beaucoup, par la suite, ont tenté d’imiter Jean-Paul Belmondo dans À bout de souffle. Robert De Niro le cite comme un de ses modèles.

L’influence est allée au-delà de la France…

Oui. Les Américains se sont très tôt inspirés de la Nouvelle Vague et particulièrement du film de Godard. Arthur Penn a été le premier, et quand il réalise Bonnie et Clyde – que devait à l’origine tourner François Truffaut – il ne manque pas de glisser un hommage à À bout de souffle en donnant à Warren Beatty une paire de lunettes avec un seul verre. Pour un cinéaste comme Martin Scorsese, À bout de souffle a été un déclic. Dans Mean Streets, il a « piqué » à Godard sa façon de filmer la rue, dans Taxi Driver, il brise le quatrième mur avec le fameux monologue face à la glace. Aujourd’hui encore, il lui arrive d’utiliser des références au film pour diriger ses acteurs. Jean Dujardin raconte que sur le tournage du Loup de Wall Street, avant de tourner une scène dans un lit avec une fille, Martin Scorsese lui a demandé de prendre la même pose que celle de Jean-Paul Belmondo dans la chambre. Pour Quentin Tarantino, James Gray, ou les frères Safdie, Jean-Luc Godard est une inspiration.

À bout de souffle est disponible en édition Collector UHD + Blu-Ray qui inclut le vinyle de la bande originale du film composée par Martial Solal, un livret de 40 pages, l’affiche du film, des cartes postales ainsi que de nombreux bonus.