Bruno Merle, retour sur un parcours atypique

Bruno Merle, retour sur un parcours atypique

10 juillet 2020
Cinéma
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Felicità de Bruno Merle
Felicità de Bruno Merle Unité de production - Rézo Film -Jack n'a qu'un oeil
Felicità marque le retour du cinéaste derrière la caméra, treize ans après son premier long métrage, Héros. Portrait.

Ça ne s’invente pas ! Bruno Merle a grandi… rue du Premier Film à Lyon, celle dans laquelle Louis Lumière posa sa caméra en 1895 et filma la sortie des usines Lumière qui, en cinquante secondes, marqua le début du cinématographe. Mais le coup de pouce du destin pour ce petit garçon, à mille lieues a priori de cet univers, ne s’arrête pas là. « Mon école était aussi dans cette rue », raconte-t-il. « Un court s’y est tourné, ils sont venus caster des élèves dans cet établissement. Et j’ai été choisi ! » Et là, le virus du cinéma s’empare de lui pour ne plus le lâcher. « Sur ce plateau, jouer m’amusait mais sans plus. Par contre, le métier de réalisateur m’a immédiatement fasciné », se souvient- il. « Après, tu t’accroches à ce mensonge. Tu veux faire du cinéma parce que pompier et aventurier sont des rêves déjà pris par tes potes. » Mais ce désir ne restera pas que théorique. Bruno Merle va prendre soin de l’entretenir tout au long de ses années lyonnaises grâce à l’Institut Lumière. « C’est vite devenu ma deuxième maison. J’y allais quasiment tous les soirs et c’est là que j’ai vraiment découvert le cinéma ! »

A l’heure des choix de vie, le sien sera tout tracé. « Je décide de ne pas faire d’études et de tenter ma chance. En autodidacte. » Il monte à Paris et va enchaîner les petits boulots sur différents courts métrages. Pour toucher à tout. En parallèle, il développe lui aussi des idées de courts, dont un qui, en 1998, va taper dans l’œil de Laurent Bouhnik qui vient tout juste de réaliser Select hôtel. « J’ai connu Laurent par un ami d’ami. Je lui ai fait lire La Fille des étoiles que j’avais écrit. Un monologue d’une dizaine de minutes d’une prostituée qui racontait son quotidien terrible tout en expliquant qu’elle venait d’une autre planète. Il a accroché et m’a suivi en le produisant. Je n’oublierai jamais sa main tendue décisive. » Avec ce film, Bruno Merle pose les bases de son cinéma. L’art du mélange des genres permanent. En l’occurrence ici entre réalisme, poésie, absurde et étrange. Et surtout, sur ce plateau, Bruno Merle se sent comme un poisson dans l’eau. « J’ai aimé diriger mon actrice Ingrid Jaulin et être entouré de gens qui font des choses que je ne savais pas faire. Je n’ai absolument pas l’âme d’un meneur d’hommes dans la vie mais, sur un plateau, cela s’est fait tout naturellement. »

Un premier long âpre

Pendant neuf ans il enchaîne et tourne plusieurs courts métrages tout en écrivant plusieurs scénarios de longs. Et l’un d’eux, Héros, va finir par voir le jour. « C’est le troisième que j’ai dû écrire et il va mettre cinq ou six ans à se monter financièrement. » Héros met en scène un chauffeur de salles, comédien raté qui kidnappe son idole. Un huis clos âpre, tendu, constamment au bord de l’implosion. « J’avais envie de montrer un individu qui clame son droit à la tristesse. Je trouvais important de filmer la douleur, de proposer au spectateur une représentation de sa propre souffrance, dans une époque qui vouait déjà un culte exclusif au divertissement. » Il appuie sur le symbole en engageant dans le rôle central, en total contre-emploi, Michaël Youn, la star télé du Morning Live qui enchaînait carton sur carton sur grand écran avec des comédies (La Beuze, Les 11 commandements…). « L'analogie entre Michaël et le rôle m'intéressait car elle n’est en rien capillotractée. On sent immédiatement chez lui, par-delà son talent comique, une faille, une hypersensibilité. » A l’image de son premier court, Bruno Merle va aussi ambitionner d’emmener le spectateur loin de sa zone de confort. « J’ai travaillé ma narration et ma mise en scène dans l’idée de déstructurer le récit pour éviter que ce huis clos ne se transforme en pièce de théâtre filmée. »

Surtout, il poursuit et revendique haut et fort le mélange des genres, entre réalisme et fantastique. « Je crois que c’est mon endroit à moi. J’aime m’affranchir des genres tout en souhaitant parler au plus grand nombre. Je ne veux pas que le bizarre soit un exercice de style. Il doit être, au contraire, très premier degré, s’inscrire dans un arc de récit et de personnages. Je ne veux pas manipuler pour manipuler. Mais ce n’est pas toujours simple d’imposer cet endroit. » Bruno Merle va en faire l’amère expérience. Bien que sélectionné à la Semaine de la Critique cannoise, Héros ne séduit pas la critique, ni le public. Un échec en salles qui va laisser son réalisateur un temps KO. « Il y a eu une petite phase où il a fallu en effet se remettre debout avant de repartir sur un nouveau projet. » Puis, pendant une dizaine d’années, il va se tourner vers l’écriture pour des séries d’animation jeunesse (Zombie Hôtel, Code Lyoko, Chasseurs de dragons, Maya l’abeille, Heidi…) sans pour autant renoncer au cinéma. « J’ai juste connu comme tout le monde la litanie des projets qui finalement n’ont pas vu le jour, certains parfois à quelques jours seulement du tournage ». Avant qu’il ne se lance dans un projet au long cours, Le Prince oublié, avec l’ambition d’un grand film familial mêlant l’intime et l’épique, initié par les producteurs Philippe Rousselet et Jonathan Blumenthal. Bruno Merle en écrit le scénario original, rejoint plus tard par Noé Debré et Michel Hazanavicius qui va finalement le porter à l’écran. « Céder mon bébé - même à Michel - a été forcément un peu dur. Alors, j’ai voulu tout de suite me lancer dans un nouveau projet avec l’ambition affirmée d’aller cette fois-ci au bout, quitte à le financer moi-même. Un film peu cher et risqué à produire qu’il ne viendrait donc à l’idée de personne de me prendre. »

Retour avec Felicità

Ce projet, Felicità, finalement produit par Bruno Nahon (Louise Wimmer, Camille…), s’inscrit d’ailleurs dans la droite lignée du Prince oublié. « J’ai en effet voulu prolonger ce rapport père-fille que j’y avais développé pour, d’une certaine manière, clore ce sujet. Même si, très vite, cette idée n’est devenue qu’une partie d’un grand tout qui allait me permettre de parler de la marge mais sans basculer dans la noirceur habituelle avec laquelle ce sujet est traité. En insistant au contraire sur la liberté qu’on peut trouver en se faufilant entre les cases. » Felicità met en scène deux jeunes parents et leur fille, à la veille de la fin des vacances d’été. Un trio qui semble faire fi de toutes les contraintes, de toutes les attaches même avec la rentrée qui approche et le retour des obligations qui va avec. Et une fois encore, Bruno Merle s’aventure dans un joyeux mélange des genres, entre réalisme et fantastique, au fil d’un récit concentré en 24 heures. « Pour moi, plus les années passent, plus la seule règle qui compte quand j’écris, c’est de surprendre. J’ai donc voulu pousser cette logique à fond en construisant ce film comme un jeu de pistes dont on ne sait jamais s’il va partir à gauche ou à droite. En fait, je voulais un film semblable à ces personnages qui sont dans ce jeu permanent. Felicità raconte comment chacun peut trouver son endroit et sa liberté, qu’il ait envie d’être normé ou en marge. Si ma manière de conduire ce récit et de le réaliser n’avait pas obéi à la même logique, j’aurais été à côté de la plaque. »

Pour ce projet très personnel, inspiré à de nombreux endroits par sa relation avec sa propre fille Rita, il a choisi de diriger celle-ci à l’écran, aux côtés de Pio Marmaï et Camille Rutherford. « D’abord parce qu’elle joue depuis toujours. Mais aussi parce que quand j’écrivais Le Prince oublié, on avait énormément partagé tous les deux. Et j’ai eu envie de poursuivre cet échange joyeux avec Felicità où son personnage est pour beaucoup nourri par elle. » Sur le plateau, malgré les années qui le séparaient de Héros, le trac ne s’est pas trop fait sentir. « D’abord parce qu’il s’agissait d’un projet à taille humaine avec dix-huit jours de tournage. Mais aussi parce que mon bonheur à travailler avec les comédiens et à mettre les mains dans le cambouis pour tenir les délais en résolvant les problèmes très terre à terre reste le même qu’à mes débuts. »

L’envie donc d’enchaîner et de ne pas laisser autant d’années entre deux films est bien là. Et après avoir travaillé sur une série télé pour Arte, Bruno Merle entend retourner vite au cinéma. « Avec la même idée d’un film très personnel à petite échelle que Felicità. »

Felicità, qui sort mercredi 15 juillet, a reçu l’Avance sur recettes après réalisation et l’Aide à la création de musique de film du CNC.