Quelle est l'origine du projet Écrire la vie ?
Claire Simon : C'est une commande de l'émission La Grande librairie : ils souhaitaient que je propose un film autour d'Annie Ernaux. J'avais déjà fait un entretien autour d'elle pour une petite revue en 2002. Je leur ai répondu que j’adorerais, mais je ne savais pas encore ce que je pouvais faire. J'ai déjà commencé par regarder ce qui existait autour d'elle. Il y avait un film formidable, Les Mots comme les pierres – Annie Ernaux écrivain, tourné en 2008 par la réalisatrice Michelle Porte et visible sur la plateforme Tënk. Ce n'était pas la peine que je fasse la même chose, le portrait d'une femme autrice par une autre femme réalisatrice... Comme ils ont insisté, je leur ai répondu qu'il fallait trouver autre chose.
Dans la mesure où Annie Ernaux est au programme du lycée, je leur ai proposé d'aller voir directement dans les classes comment son œuvre était accueillie. Comme les lycéens sont « obligés » de lire Annie Ernaux, je voulais savoir ce qu'ils en pensaient ! Je me suis mise en contact avec Pierre-Louis Fort, de l'université de Cergy-Pontoise, qui a dirigé le Cahier de l'Herne consacré à Annie Ernaux, afin d’avoir son avis et de savoir s'il pouvait me mettre en relation avec des professeurs. Les enseignants intéressés m'ont alors contacté par mail, nous avons échangé... Tout a démarré ainsi.

Quelle est votre relation avec l'œuvre d'Annie Ernaux ?
Je l'ai découverte en 1984 quand La Place a reçu le Prix Renaudot. J'ai commencé par lire ce roman, et tout de suite après Les Armoires vides, Ce qu'ils disent ou rien... En fin de compte, au fil des années, je crois que j'ai tout lu...
Quel angle avez-vous pris comme point de départ ?
Ce qui m'intéressait dans son œuvre, c'est notamment l'aspect « transfuge de classe ». La population en Guyane est faite de personnes aux origines très diverses, Caraïbes, Haïti, Chine, Europe... C'était très intéressant de voir comment des élèves issus de ce milieu percevaient cet enjeu de la classe sociale, alors que ce n'est peut-être pas la première question qui les intéresse, par rapport à la question de l'origine ethnique. Cela représentait peut-être un effort pour eux ?
Quelle a été la temporalité du projet ?
Toujours la même durée de tournage : une seule journée par lycée. Un cours, en fait ! Il y a eu une exception, dans un seul lycée, où je suis retournée pour parler avec les élèves après. Sans le professeur. C'était surtout des filles. Une classe de prépa école de commerce après un Bac Pro. Elles voulaient entrer à HEC.
Vous ne vous limitez pas à la métropole...
J'ai insisté pour aller visiter un lycée en Guyane. Cela me paraissait intéressant d'aller là-bas, de voir comment ces jeunes accueillent son œuvre. Nous avons passé quatre jours à Cayenne dans trois lycées et une université.

Sur un format de tournage aussi court, comment avez-vous « dirigé » les lycéens filmés ?
Je n'ai pas dirigé les lycéens. Je leur disais simplement : « C'est un film autour de l'œuvre d'Annie Ernaux, mais ce qui m'intéresse, c'est ce que vous, vous pensez ». Ils ont bien réagi à la présence de la caméra. Si on leur demande de faire un spectacle, c'est autre chose... On le sent dans les exercices de lecture à voix haute. Ils sont plus raides. Cela tient à la situation mise en place. Je ne voulais pas éviter cela...
Quelle a été votre manière de filmer ?
La caméra est placée au centre pour ne pas prendre le point de vue du professeur : d'ailleurs, les enseignants essayent de casser le système des places, de l'estrade, en mettant les tables en rond. J'ai intégré cela au dispositif.
Vous auriez pu faire le film sur une seule classe...
Non, je n'aurai pas pu faire le film sur un seul cours, une seule classe, un seul groupe de lycéens... Ce qui était intéressant, c'est d'avoir le plus de classes différentes, comme si elles étaient tirées au hasard. D'ailleurs, c'est la première fois que je fais cela : d'habitude, je me concentre sur un seul lieu. J'ai fait beaucoup de films sur des écoles en tant que lieux : Récréations (1992), Le Concours (2016), Solitudes (2018), et Apprendre...

À la sortie d'Apprendre, votre précédent documentaire tourné au sein d’une école élémentaire publique d’Ivry-sur-Seine, vous disiez que vous adoriez filmer la jeunesse. C'est toujours le cas ?
Oui ! La jeunesse, c'est le futur. Si nous ne nous intéressons pas à la jeunesse, nous ne nous intéressons pas au futur. Les gouvernants doivent écouter et soigner la jeunesse. Elle sait tout ce qu'il y a à savoir, et ce qui va arriver... J'aime filmer les gens qui sont dans ce sentiment de la première fois.
Est-ce que filmer des lycéens vous a rappelé votre propre apprentissage de la littérature ?
Non, je n'y ai pas pensé... Ce que j'ai trouvé formidable, c'est la manière dont les jeunes gens d'aujourd'hui s'identifient aux personnages d'Annie Ernaux. Comme le dit une jeune fille dans le film, c'est la différence avec Balzac : « On peut s'intéresser à Balzac, mais ce n'est pas nos vies ». Il y a une proximité et ils se projettent tout de suite dans ses livres en comparant leurs sentiments et leurs expériences avec le récit d'Annie Ernaux. Ses livres les renvoient à leurs propres vies. Cela désacralise l'œuvre, également. Il est possible de faire de l'art avec la vie. Avec un rapport direct, de réflexion et de pensée. Comment le lecteur pense sa vie, cela produit forcément un effet immense. C'est à ce moment-là, entre 13 et 20 ans, que les livres ont le plus d'impact sur vous.
Votre documentaire Notre corps (2023), sur l'hôpital, durait 2h50. Ici, le format est plus court. Pourquoi ?
Parce que le sujet est radicalement différent. Pour parler du corps des femmes, il fallait un format adapté, au long cours : il n’est pas possible de m'arrêter en cours de route, il est impossible de traiter le passage de l'adolescence à la maternité en un format court. Ici, j'étais tenue par la durée fixe d'un documentaire de La Grande librairie.
Comment Annie Ernaux a-t-elle reçu le film ?
Elle a éprouvé un grand bonheur de pouvoir accéder à ce que les jeunes gens pensent de son œuvre en son absence, et de simplement les voir lire ses textes. C'est une chance unique pour un auteur.
ÉCRIRE LA VIE : ANNIE ERNAUX RACONTÉE PAR DES LYCÉENNES ET DES LYCÉENS
Réalisation et scénario : Claire Simon
Production : Rosebud Productions
Distribution : Survivance
Ventes internationales : Be For Films
Sortie le 23 septembre 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026), Fonds Images de la diversité (aide à la distribution 2026)