De mini-sketchs à une série télé…
Martin Darondeau : L'étincelle est venue de Bertrand Schaaff, le directeur de production et de la coordination artistique de la Comédie-Française : il a croisé Pauline Clément (pensionnaire de l'institution depuis 2015 et sociétaire depuis 2026, NDLR) dans les couloirs et lui a parlé d'une idée de pastilles humoristiques sur le théâtre à créer pour les réseaux sociaux de l'institution. Il pensait à nous car il suivait ce que nous avions fait sur Broute et sur Moitié.e.s. Ce fut le déclencheur. Nous avons alors fait une contre-proposition : une série plus longue et plus ambitieuse. Pour bien raconter le temps de la création, il fallait une approche forte. Sans Pauline, il n'y aurait pas eu De la Comédie-Française : elle a la confiance absolue des dirigeants, notamment d'Eric Ruf, qui était l'administrateur général de l’institution quand nous y avons posé nos caméras, et à qui nous offrons un caméo en clin d'œil.
Bertrand Usclat : Avec Martin, Pauline et Clémence Dargent (scénariste sur Bernadette, Ovni(s) ou Dix pour cent, NDLR), nous avons d'abord écrit une « bible » désignant le cadre précis de ce que nous souhaitions raconter, puis planifié une dizaine d'interviews de pensionnaires pour récolter des anecdotes et donner de la véracité aux situations. Cela a nourri l'intimité de nos personnages plus que la structure du film : pourquoi montent-ils sur scène ? Quels sacrifices sont-ils prêts à faire dans leur vie privée pour ce métier ? Comment gérer le décès d'un proche le matin et devoir tout de même monter sur scène le soir ?
… et d’une série télé à un film
M.D : Plusieurs plateformes et chaînes de télévision ont lu notre pitch, mais ils avaient peur que ce soit trop « niche ». Cela a été décourageant, nous avons craint que tout s’arrête. Heureusement, deux producteurs ont cru en ce projet : les frères Thomas et Mathieu Verhaeghe. Ils savaient que des travaux allaient commencer à la Comédie-Française et que cela allait nous offrir une fenêtre inespérée pour y tourner. Ils sont partis sur l'idée d'en faire un film et nous ont dit : « Nous sommes en février, les travaux démarrent en juin, si ça se fait, c'est maintenant ! » Pendant deux mois, nous avons réécrit pendant qu'ils trouvaient les financements, et en juin nous étions prêts. À deux, nous avons pris un soin particulier à séquencer le film et nous avons coécrit les dialogues. Pauline nous a aidés à le structurer, et surtout elle avait cet œil de l'intérieur, car Bertrand et moi, nous n'avons pas été formés à la Comédie-Française. Nous nous en amusons d'ailleurs. À ce moment-là, Clémence s'était engagée sur d'autres projets et nous aidait davantage à la relecture avec un regard toujours très pertinent.
Au coeur d’une institution
M.D : Nous avons eu accès à l'atelier de Sarcelles, qui fabrique les décors. Cela nous a permis de prendre conscience de l'énormité de cette institution : la Comédie-Française, ce n'est pas que l'établissement prestigieux de la place Colette.
B.U : C'est une société qui emploie 400 personnes, soutenue par une administration importante, qui accueille des ministres aux premières... Tout cela ajoute beaucoup de pression. C'est un lieu de culture, mais aussi de pouvoir, et tout le décorum ajoute beaucoup d'enjeux : quand on n'y travaille pas, on ne réalise pas forcément que les décisions sont prises huit mois, parfois un an avant le lancement d'une nouvelle pièce. Tout doit être prêt le jour J et cela ajoute des sujets de tension forcément intéressants à aborder.

Un tournage serré
M.D : La salle Richelieu tourne tout le temps, ça ne s'arrête jamais : soit il y a des répétitions en journée, soit des représentations le soir… soit les deux ! Quand nous avons appris que des travaux auraient lieu cette année, nous avons sauté sur l'occasion. C’était une opportunité unique de pouvoir y tourner pendant deux semaines, sur des créneaux de 8h à 17h, dont six jours sur cette fameuse scène. Comme nous devions tourner très vite, il fallait un scénario bien construit.
B.U : Le film est écrit « à l'os » : nous avons seulement coupé une quarantaine de secondes au montage. Quasiment tout ce que nous avons tourné a été gardé. Le film est court, sans temps mort, nous ne pouvions pas nous permettre d'écrire en trop.
M.D : Si quelque chose ne fonctionnait pas, il n'y avait pas vraiment de possibilité de se retourner. Tout tenait à un fil.
B.U : Cela ne laisse pas de place à l'improvisation. Marina Hands, Laurent Stocker, Guillaume Gallienne : tous les comédiens connaissaient parfaitement leur personnage et répétaient beaucoup pour être bons tout de suite.

Réaliser en tandem
B.U : Co-réaliser fut une première pour tous les deux. Nous avions déjà collaboré à l'écriture, Martin m'avait déjà dirigé, mais là, il a fallu nous répartir les tâches. Il avait plus d'expérience que moi à la mise en scène grâce à ses courts métrages. Une fois que nous étions alignés sur le plan de départ et sur les intentions de jeu, ce partage s’est fait naturellement : pendant que Martin gérait la technique, je faisais répéter les acteurs. Cela nous a fait gagner énormément de temps. Bien sûr, il pouvait demander à un comédien de refaire une prise avec une nuance ; de même, si j’avais une remarque sur un angle de caméra, nous étions à l’écoute.
M.D : Nous avons également eu la chance que l'ensemble des corps de métiers de la Comédie-Française nous accueille à bras ouverts. Pas seulement les comédiens : les maquilleurs, les électros, les chefs-décorateurs... C'était important, dans ce film de troupe, de mettre en avant tous ces métiers. Et le fait qu'ils nous offrent la possibilité de tourner où nous voulions et de nous faciliter les prises, c'était un cadeau.
B.U : C'est vrai que cela a été autant un film de troupe au tournage qu'à l'image. C’est beau de voir ce mariage entre ces corps de métier du théâtre et du cinéma. Quand un électro devait se mettre d'accord avec un régisseur, par exemple, quand nos décorateurs posaient des questions à ceux du théâtre... Nous avons vécu des moments très forts, sans aucun accrochage. Nous avons ressenti cet esprit de théâtre particulier à la Comédie-Française : la sélection est difficile, mais une fois intégré à une troupe, ils donnent les clés pour réussir à monter des projets et les moyens de s'exprimer en liberté.
Une post-production rythmée
M.D : Le monteur, Baptiste Ribrault, a fait du très bon travail, il nous a aidés à trouver le film très vite. Il a débuté en juillet et à la fin du mois de décembre, tout était terminé. Il a été impressionné par le talent des acteurs, qui, en faisant peu de prises, en étant bons tout de suite, lui ont fait gagner énormément de temps.
B.U : Dès le début du montage, nous avons aussi pu demander à Clément Ducol de composer la musique en direct, à partir des images. Il découvrait les rushes avec ses batteurs, et ils expérimentaient.
M.D : Quand Clément s'est montré intéressé par notre projet, nous avons été très surpris : que vient faire un compositeur oscarisé (pour Emilia Perez de Jacques Audiard, NDLR) sur notre petit film de troupe ? Notre premier film, en plus ! Il nous a dit qu'il n'avait pas lâché le scénario, qu'il avait des musiques en tête à la lecture. L'idée des percussions pour faire monter la tension est venue rapidement : ce côté percussif marche parfaitement dans Birdman, par exemple, sauf que le film d'Alejandro González Iñárritu est plus jazz. Nous avons eu envie de nous détourner des compositions classiques : tordre les instruments, jouer avec les sons des cages de scène, comme sur les spectacles de Stomp. Il démarre avec des batteries classiques, puis au cours du film, c'est un peu détourné, il y a toutes sortes d'objets qui prennent le relais : des bouteilles, des tables…
Quatre prix à l'Alpe d'Huez
B.U : La réaction du public au Festival du film de comédie de l’Alpe D’Huez a été formidable ! Je présentais les cérémonies d'ouverture et de clôture, nous avions écrit les discours ensemble avec Martin, cela représentait deux grosses scènes pour nous. C'était la première fois que nous projetions De la Comédie-Française dans une vraie salle, devant des gens que nous adorons. Recevoir les félicitations de Marie-Anne Chazel, par exemple, était très émouvant. Et repartir du festival avec quatre prix (Prix du Public, Prix Spécial du Jury, Coup de cœur de la Région Auvergne Rhône Alpes, Prix des abonnés CANAL+, NDLR), c'était génial comme lancement !
DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE
Réalisation : Martin Darondeau et Bertrand Usclat
Scénario : Martin Darondeau, Bertrand Usclat, Pauline Clément et Clémence Dargent
Production : Atelier de Production
Distribution : Zinc Film
Ventes internationales : Charades
Sortie le 22 juillet 2026
Soutien sélectif du CNC : Aide à la création de musiques originales