Dix films de Chris Marker

Dix films de Chris Marker

29 juillet 2021
Cinéma
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"Sans soleil" de Chris Marker Argos Films - DR
À l’occasion du centenaire de la naissance de Chris Marker, le 29 juillet, retour sur dix films essentiels de ce génial et inclassable inventeur de formes !

Olympia 52 (1952)

Premier long métrage de Chris Marker, Olympia 52 est un documentaire sur les Jeux olympiques d’Helsinki, commandé à l’apprenti réalisateur par « Peuple et Culture », une organisation créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour défendre le droit à l’éducation et à la culture pour tous. Désigné plus tard comme un « brouillon de jeunesse » par son auteur, le film est néanmoins un passionnant témoignage sur la naissance d’une méthode et d’un regard, comme l’a récemment rappelé Julien Faraut dans son documentaire Regard neuf sur « Olympia 52 ». Marker, disposant de peu de moyens, dut en effet trouver une manière personnelle de couvrir un événement par ailleurs très médiatisé. Le film marque aussi les débuts d’un cinéaste globe-trotter, qui cherchera sa matière cinématographique aux quatre coins du monde, filmant notamment en Chine, en Sibérie, à Cuba, en Israël, puis au Japon, pays qui le passionnera, du Mystère Koumiko (1964) à Level Five (1996).

Les Statues meurent aussi (1953)

« Quand les hommes sont morts, ils entrent dans l’histoire. Quand les statues sont mortes, elles entrent dans l’art. Cette botanique de la mort, c’est ce que nous appelons la culture. » Coréalisé par Chris Marker, Alain Resnais et Ghislain Cloquet, ce court métrage sur « l’art nègre », commandé par l’organisation Présence Africaine, va se muer au fil de sa conception en pamphlet anti-colonialiste. En conséquence, le film sera censuré onze ans durant, avant de finir par sortir (dans une version légèrement tronquée) en 1964. Peu de temps après Les statues meurent aussi, Chris Marker collaborera à nouveau avec Alain Resnais à l’écriture du documentaire Nuit et Brouillard, lequel aura lui aussi maille à partir avec la censure. 

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La Jetée (1962)

Sans doute le plus fameux des films de Chris Marker – qui se décrivait lui-même avec humour comme « un célèbre réalisateur de films méconnus ». Uniquement composé d’images fixes, ce « photo-roman » d’une durée de 28 minutes raconte les voyages temporels d’un homme du futur, devenu cobaye scientifique pour le compte des vainqueurs de la Troisième Guerre mondiale, et qui, en plus d’essayer d’établir un couloir temporel entre passé et présent, chercher à résoudre l’énigme d’une image d’enfance qui l’obsède. Inspiré en partie par le Sueurs froides d’Alfred Hitchcock, ce chef-d’œuvre de la science-fiction expérimentale eut à son tour une immense influence, de Mamoru Oshii (The Red Spectacles) à David Bowie (le clip Jump They Say, réalisé par Mark Romanek) et Terry Gilliam (qui en signa un remake, L’Armée des douze singes, en 1996). Lauréat du prix Jean-Vigo du court métrage en 1963, il imposa Chris Marker en explorateur des mystères de la mémoire et de la puissance des images. 

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Le Joli Mai (1962)

La même année que La Jetée, Chris Marker signe un autre chef-d’œuvre : aussi long (2 h 25) que l’autre est court, aussi « remuant » que l’autre est statique. Inspirés par Chronique d’un été de Jean Rouch et Edgar Morin, Chris Marker et son complice Pierre Lhomme (futur directeur de la photographie d’Eustache, Melville, Rappeneau…) parcourent Paris au mois de mai 1962, alors que la guerre d’Algérie vient de prendre fin, pour saisir à la volée l’humeur de la ville et de ses habitants. Dans un noir et blanc superbe, soutenu par la voix off d’Yves Montand, cet instantané sociologique raconte un pays partagé entre espoir et résignation, alors que sont d’ores et déjà semées les graines d’un autre mai, qui écloront six ans plus tard. 

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Loin du Vietnam (1967)

Coordonné par Chris Marker et cosigné avec Alain Resnais, Joris Ivens, Claude Lelouch, Jean-Luc Godard, Agnès Varda et William Klein, ce film collectif entremêle prises documentaires et sketches fictionnels pour dénoncer l’intervention militaire américaine au Vietnam. Le 21 décembre 1967, le Kinopanorama, l’un des quatre cinémas parisiens qui projettent le film, est mis à sac par des militants du groupuscule d’extrême droite Occident. D’autres incidents ayant perturbé ses projections, le film est retiré de l’affiche, et restera longtemps invisible, avant une réédition en DVD il y a quelques années. « Il en existait un si petit nombre de copies que Resnais m’a confié ne l’avoir lui-même jamais revu », expliquait ainsi l’historien Laurent Véray en 2015.

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Le fond de l’air est rouge (1977)

Vaste fresque documentaire où brille l’art du montage selon Chris Marker, qui retrace ici l’histoire de la Nouvelle Gauche, des prémisses de Mai 68 aux désillusions des années 70. Divisé en deux parties (Les Mains fragiles et Les Mains coupées), d’une durée initiale de quatre heures (qui sera ramenée à trois lors d’un nouveau montage en 1988), le film est une sorte de synthèse historique « à chaud » des espoirs, des combats et des défaites d’une génération politique ayant rêvé du grand soir. La mort du Che, le Printemps de Prague, le coup d’État de Pinochet… Pour donner un sens au magma des images et de l’Histoire, Chris Marker compile, coupe, monte, assemble des chutes de ses propres tournages, des rushes oubliés qu’il remet en perspective. Dans une note d’intention de l’époque, il disait vouloir faire ainsi « les poubelles de l’Histoire ». « C’est le festival des oubliés du montage, le lumpen-editing, ajoutait-il. Du passé, faisons table pleine. »

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Sans soleil (1982)

Une femme (l’écrivaine Florence Delay, ex-interprète de Jeanne d’Arc pour Robert Bresson) lit les lettres d’un certain Sandor Krasna, cameraman qui a rapporté des images et des sons de ses voyages à travers le monde. Chris Marker fait dialoguer ces images à l’écran en un kaléidoscope vertigineux. Ici, une cérémonie à la mémoire d’un animal de compagnie au Japon, plus loin, la mort d’une girafe en pleine savane, là-bas, des scènes de guérilla ou de carnaval en Guinée-Bissau... Sandor Krasna, sorte de double imaginaire de Chris Marker, questionne la validité de la représentation filmée et la notion illusoire de temps : « J’aurai passé ma vie, dit la voix off, à m’interroger sur la fonction du souvenir, qui n’est pas le contraire de l’oubli, plutôt son envers. On ne se souvient pas, on réécrit la mémoire comme on réécrit l’histoire. » Un chef-d’œuvre en forme de profession de foi.

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A.K. (1984)

Chris Marker filme son « sensei » Akira Kurosawa sur les pentes du mont Fuji, pendant le tournage de Ran. Pas comme un paparazzi, mais à distance respectueuse, sans jamais s’approcher trop près. Le soir venu, dans sa chambre d’hôtel, il revoit les classiques du Maître, Les Sept Samouraïs ou Le Château de l’araignée. Quelque part entre le making of et le portrait de l’artiste au travail, A.K. saisit superbement l’indéfinissable mélange d’inspiration poétique, de logistique quasi-militaire et de contraintes matérielles et météorologiques qui forment le quotidien d’un cinéaste. « Il arrache son film à la matière brute du temps qu’il fait, comme un sculpteur », dit Chris Marker d’Akira Kurosawa. Une merveilleuse miniature cinéphile. 

Le Tombeau d’Alexandre (1992)

Au fil de son parcours, Chris Marker s’est fait une spécialité des films-portraits. En plus d’Akira Kurosawa, il a signé des évocations d’Yves Montand (La Solitude du chanteur de fond, 1974), Simone Signoret (Mémoires pour Simone, 1986), Andreï Tarkovski (Une journée d’Andreï Arsenevitch, 1999). Le Tombeau d’Alexandre est un hommage à son ami, le cinéaste russe Alexandre Medvedkine, disparu en 1989. En saluant le « dernier des Bolchéviques », artiste tiraillé entre idéologie et indépendance, il raconte aussi l’histoire du communisme, de l’URSS et de « la tragédie de notre siècle ». Plaçant en exergue du film une phrase de George Steiner qui pourrait servir d’incipit à toute son œuvre : « Ce n’est pas le passé qui nous domine, mais les images du passé. »

Level Five (1996)

1996 : le XXe siècle, que Chris Marker aura exploré en tous sens, touche à sa fin. De nouvelles images, celles d’Internet et des jeux vidéo, de l’informatique et du réseau, s’imposent à nos regards. Dans Level Five, film-puzzle, le cinéaste noue le récit du deuil d’une femme (Catherine Belkhodja) à la mémoire des victimes des massacres d’Okinawa, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Hanté par les tragédies d’hier mais inscrivant désormais son travail dans une matière filmique mutante héritée des visions cyberpunk d’un William Gibson, Chris Marker, tel le voyageur temporel de La Jetée, trace ici une route entre passé et futur.

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