Dorian Rossel : "Avec « Le Dernier Métro », Truffaut rend hommage au théâtre par le cinéma, nous c'est l'inverse !"

Dorian Rossel : "Avec « Le Dernier Métro », Truffaut rend hommage au théâtre par le cinéma, nous c'est l'inverse !"

15 février 2019
Cinéma
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Pièce Le Dernier Métro
Pièce Le Dernier Métro Dorian Rossel - Cie STT

Le metteur en scène de théâtre suisse habitué à la transposition de classiques du cinéma, propose son interprétation du chef d’œuvre de François Truffaut, Le Dernier Métro. Entretien.


Ce n’est pas la première fois que vous adaptez au théâtre un classique du cinéma…

Avec ma compagnie, Super Trop Top, nous avons d’abord adapté La Maman et la Putain de Jean Eustache, rebaptisé pour des histoires de droit : Je me mets au milieu mais laissez-moi dormir. Puis Le Voyage à Tokyo d’après Yasujiro Ozu et donc Le Dernier Métro. Entre-temps, j’ai voulu adapter Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy, mais je n’ai pas réussi à convaincre Agnès Varda…

Ce travail d’adaptation est-il une façon de prendre ses distances avec le théâtre et ses conventions ?

Bien au contraire, je cherche à éprouver toutes les ressources et les potentialités du théâtre. Il y a des pièces que je voudrais monter mais elles l’ont souvent déjà été, alors je cherche ailleurs…  L’iconographe Nicolas Bouvier aimait à répéter : « Mon travail c’est de chercher des images qui n’ont pas traîné partout ! » Chaque langage a ses forces et ses faiblesses, il faut donc les éprouver pour créer de la nouveauté. Le cinéma c’est un mélange de plusieurs écritures, à la fois visuelles et sonores bien-sûr, mais aussi guidées par un montage et des dialogues qui rythment les choses. En travaillant à partir d’un scénario, j’essaie de m’éloigner le plus possible du cinéma et de donner au texte une autre interprétation. Une grande écriture c’est avant tout celle qui s’affranchit des conventions… Cette réflexion oblige à revenir à une question plus générale sur la notion même de théâtre. La définition est toujours plus large que ce que l’on pense…

C’est-à-dire ?  

Que reste-t-il, par exemple, des mots de La Maman et la Putain, une fois dépouillé de son contexte, de ce charme post-68 porté par un noir et blanc nostalgique ? Une fois que l’image disparaît subsiste une formidable vivacité de pensée. Les mots reprennent une place centrale, fondamentale. Leur rythme change. Si le film fait 3h40, notre pièce faisait deux heures de moins. Idem avec notre spectacle, Soupçons, adapté de The Staircase, la série documentaire criminelle de Jean-Xavier de Lestrade. L’enjeu du récit se déplace. Le spectateur de la série passe son temps à scruter le visage de l’accusé pour savoir si c’est une victime ou le diable en personne. Ce qui fait l’écriture chez Jean-Xavier de Lestrade, ce ne sont pas les dialogues mais la structure qui nous emmène dans un vertige. Au théâtre, le public sait par définition que tout est faux, il peut donc tout croire. Ce sont les mots et la manière de les restituer par les acteurs qui priment. Je pourrais ainsi décliner sur chacun de nos de projets ce décalage et cette nécessité de réappropriation. Que reste-t-il sur une scène des gros plans d’Ozu dans son Voyage à Tokyo ? Pas grand-chose. Il faut les réinventer.

Est-ce à dire que tout est adaptable au théâtre ?

Non. Prenez les films de Stanley Kubrick ou Andreï Tarkovski, il n’y  a rien à ajouter à cela. Encore une fois, en tant que metteur en scène de théâtre, je ne peux pas rivaliser avec l’image cinématographique. Il est étonnant de constater que certains metteurs en scène utilisent une débauche d’effets sonores ou visuels pour se rapprocher du cinéma. Notre démarche est inverse, on épure au maximum, on dévoile nos artifices…

Venons-en au Dernier métro. Pourquoi ce film précisément ?

L’idée est survenue après les attentats de Paris en 2015.Comme beaucoup, je me suis demandé, d’où pouvait venir ce besoin soudain d’être ensemble, d’échanger ce qu’on avait vécu ? Parallèlement, la montée des populismes s’est presque banalisée. A la radio, j’entendais des discours de haine au sujet de certaines minorités qui n’auraient pas été possibles quelques mois auparavant. J’ai immédiatement pensé au Dernier métro et cette façon qu’a eue Truffaut de parler de la violence de l’Occupation en restant concentré sur le quotidien, sur la débrouillardise. Les gens ont froid chez eux, ils se pressent dans les théâtres parce que c’est chauffé. Il y a donc cette idée de faire de l’espace confiné d’un théâtre un refuge où la population se retrouve pour supporter la violence de l’époque. Et puis il y a cette idée que dans les moments difficiles, les gens ont besoin de l’illusion théâtrale, de faire récit…

Le Dernier Métro est surtout un film qui parle de théâtre. C’est presque une mise en abîme de votre travail ?

Si vous voulez. Truffaut rend hommage au théâtre par le cinéma, nous, c’est l’inverse. La représentation du théâtre au cinéma est souvent caricaturale avec ce cliché récurent de l’acteur sur scène qui s’arrête brutalement par désespoir ou pour demander la main de son amoureuse. Or tous les comédiens vous le diront : au théâtre il n’y a que la mort qui peut tout stopper. Le scénario de Truffaut écrit avec Suzanne Schiffman et Jean-Claude Grumberg traite le sentiment amoureux avec une subtilité incroyable. Si vous mettez Deneuve et Depardieu sur une même affiche, le spectateur sait par avance que ces deux-là vont s’aimer à l’écran, donc pas la peine de le montrer. Tout est exprimé mais de façon indirecte. Ça passe par des jeux de regards comme lorsque Deneuve observe de loin Depardieu qui fait le beau devant des jeunes filles, ou alors par des répliques qu’ils sont censés se dire sur la scène du théâtre mais qui traduisent leurs sentiments. C’est donc à travers la fiction que l’on se dit la vérité. Tout dans ce film joue d’ailleurs sur ce rapport entre réel et fiction… A la fin, le rideau se ferme.

Comment représenter les coulisses d’un théâtre sur une scène ?

En inversant les choses. Le rideau du théâtre, nous ne l’avons mis à l’envers au fond de scène. Quand le spectacle commence, le rideau dans le lointain se ferme. Le spectateur a donc l’illusion de voir ce qui se passe derrière.   

Au cinéma, il suffit de changer de plan pour passer d’un personnage à l’autre. Comment contournez-vous cet obstacle sur scène ?

Dans notre adaptation de La Maman et la Putain, lorsque les tirades entre deux personnages face-à-face étaient trop longues, nous avons imaginé que l’un des comédiens pouvait se tourner progressivement vers le public. Au théâtre, tous les comédiens sont les metteurs en scène de leurs personnages… Ceux du Dernier Métro ont aussi la particularité d’être doubles – intérieur ou extérieur au spectacle -, sauf le personnage de Deneuve qui est quadruple : elle amoureuse de son mari caché à la cave mais aussi de Depardieu, elle est à la fois administratrice du théâtre et sur scène, comédienne de cinéma et de théâtre… Pour accentuer cette multiplicité nous l’avons dédoublée. Deux comédiennes jouent le rôle, ce qui nous permet de montrer deux faces, le champ et le hors champ.

Quel sera votre prochain spectacle ?

Une transposition de Laterna Magica, l’autobiographie d’Ingmar Bergman. C’est une observation magnifique et profonde de la nature humaine… Il y est questions de ses fantasmes, ses névroses, son rapport complexe au réel.