Emmanuelle Bercot : « Parler de la mort tout en faisant un film lumineux, joyeux, voire apaisant ! »

Emmanuelle Bercot : « Parler de la mort tout en faisant un film lumineux, joyeux, voire apaisant ! »

23 novembre 2021
Cinéma
Catherine Deneuve et Benoît Magimel dans « De son vivant » d'Emmanuelle Bercot.
Catherine Deneuve et Benoît Magimel dans « De son vivant » d'Emmanuelle Bercot. Laurent CHAMPOUSSIN/LES FILMS DU KIOSQUE
Six ans après La Tête haute, la réalisatrice reforme son duo d’interprètes, Catherine Deneuve et Benoît Magimel, pour De son vivant, un mélodrame autour de la fin de vie. Entretien.

Quel est le point de départ de ce film ?

Tout est parti de la volonté d’écrire un mélodrame pour Catherine Deneuve et Benoît Magimel. Très vite, je savais qu’il allait s’incarner à travers une relation mère-fils marquée par le spectre de la mort. Comment peut-on mourir à 40 ans ? Je ne voulais pas de quelque chose de brutal, comme un accident de voiture. La maladie permettait une traversée, une mère accompagne son fils qui va mourir d’un cancer. À ce stade-là, je ne savais pas que le rôle du médecin aurait une telle importance ni que l’essentiel du récit se déroulerait entre les quatre murs d’un hôpital. En cela, la rencontre avec le docteur Gabriel Sara qui joue ici son propre rôle a été déterminante.

Le mélodrame est un genre qui nécessite une certaine emphase, donc risqué...

En tant que spectatrice, j’adore ça ! J’aime que les émotions sortent. Ça faisait longtemps que je voulais m’y frotter. Dans le cinéma français, il semble y avoir un interdit implicite sur l’effusion des sentiments, un fort désir d’âpreté, de non-sentimentalisme. Lorsque vous assumez le mélo, il ne faut pas hésiter et mettre certains curseurs au maximum. 

C’est-à-dire ?

Prenez l’idée de la transfusion sanguine entre le père et son fils, nous sommes clairement dans l’excès. Cela se traduit aussi par certains partis pris esthétiques. Je ne voulais pas, par exemple, voir le corps dépérir à cause de la maladie. Benjamin, le héros de cette histoire, devait rester beau et lumineux jusqu’au bout. Moi qui aime faire des gros plans, filmer des paysages, je devais ici me contenter des visages, les cadrer de très près. Je voulais voir le fond de l’œil de Benoît [Magimel], le moindre frémissement de sa peau. Pour cela, je devais me rapprocher au maximum. Ce film n’est qu’une histoire d’émotion et de sentiments. 

N’aviez-vous pas peur d’un effet « claustration » ?

Encore une fois, il fallait assumer cet aspect-là. Nous avons tourné en studio afin de créer une lumière particulière très éloignée des éclairages froids d’un hôpital. Tout devait se loger dans le détail pour faire respirer l’espace du film. Ainsi, les détails floraux sur les robes de Catherine Deneuve sont un clin d’œil au cinéma de Douglas Sirk, une référence absolue en matière de mélodrame. Quant à la musique, il y en a près d’une heure en tout, soit la moitié du film. Elle devait aller dans le sens de l’émotion, la soutenir. 

Vos partenaires ont-ils été faciles à convaincre ?

Une fois l’écriture du scénario achevée, tout le monde a répondu présent.

Dès le début, j’ai affirmé ma volonté de faire un film positif, lumineux, voire joyeux et apaisant, sur la mort. C’était périlleux, j’en conviens, mais avec le mélodrame il ne faut pas avoir peur d’aller loin.

Parlons de l’écriture. Comment arrive-t-on à trouver le ton juste ?

Dans mon cinéma, la fiction prime toujours. Le réel ne fait que l’enrichir mais n’agit pas en surplomb. La première question était donc de savoir quelle histoire je voulais raconter. Comme beaucoup de gens, j’ai été moi-même confrontée dans mon intimité à la maladie. J’avais donc une matière documentaire à ma disposition. Lorsque le docteur Gabriel Sara, oncologue-hématologue au Mount Sinaï-Roosevelt Hospital de New York, est entré dans le projet, il est arrivé avec sa part de réel. Il a fallu l’accueillir sans qu’elle affaiblisse la fiction. Si le docteur Gabriel Sara a validé tout ce qui concernait sa partie, il n’a jamais cherché à interférer sur le reste.

 

Dans quelles conditions avez-vous fait la rencontre du docteur Gabriel Sara ?

Lors d’un festival du film français organisé par Unifrance à New York où je présentais La Tête haute. Après la projection, certains spectateurs sont venus me voir. Je vois alors débarquer un homme très souriant qui me dit : « Je suis cancérologue ici, à New York. En voyant votre film et en écoutant ce que vous venez de dire, je suis sûr que vous seriez intéressée par le travail que je fais dans les tranchées du cancer. » La formule « les tranchées du cancer » m’a marquée. J’étais alors en plein montage de La Fille de Brest, mais j’avais déjà en tête cette idée de mélodrame avec Catherine Deneuve et Benoît Magimel, et j’ai vu dans sa proposition comme un signe. Je ne suis revenue le voir qu’un an plus tard. Après une semaine passée à ses côtés dans son service, les choses se sont précisées. J’ai dit à ma coscénariste Marcia Romano qu’il était impensable de ne pas faire entrer dans le film le travail si singulier de ce médecin.

Justement, quelle est sa méthode ?

C’est d’abord un être lumineux. Sa méthode est basée sur un rapport franc et bienveillant vis-à-vis du malade. Il dit les choses de façon très directe, ce qui peut paraître brutal de prime abord, mais il est toujours dans l’empathie et parvient à créer un rapport intime avec les patients. Je me souviens de ce couple de danseurs de tango qu’il a fait venir dans la salle de chimio. C’était un moment intense. Je l’ai repris à l’identique dans le film. Idem avec ces séances de chant avec le docteur à la guitare, entouré des infirmières et des infirmiers pour désamorcer la pesanteur de leur quotidien à l’hôpital. 

De là à imaginer le docteur Gabriel Sara jouer son propre rôle...

Il a fallu du temps avant que cette idée me vienne, mais, comme le dit Marcia Romano, elle était inconsciemment au fond de moi depuis le début. J’ai d’abord cherché un comédien professionnel. En vain. À la lecture du scénario, Catherine Deneuve m’a appelée pour me dire : « Qui va bien pouvoir jouer le docteur ? » Je n’arrivais pas à trouver celui qui pourrait avoir l’humanité nécessaire pour incarner ce médecin. L’humanité, ça ne se joue pas. Toutes les formes d’ironie, de cynisme devaient être absentes. Un agent m’a proposé Bouli Lanners. C’était effectivement une très bonne idée, mais il n’était malheureusement pas libre à nos dates de tournage. J’ai élargi mes recherches à l’étranger, mais là encore nous nous sommes heurtés à des problèmes de planning. C’est là que je me suis dit : « Après tout, le docteur Sara n’est-il pas le mieux placé pour incarner son propre rôle ? » Il fallait maintenant le convaincre, ce qui n’a pas été difficile, mais surtout s’assurer qu’il serait capable de jouer. Les essais ont été cruciaux et ont levé nos doutes.

Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Ses dialogues ont été écrits lors de séances d’improvisation. Nous nous retrouvions tous les deux face à face. Je jouais le malade, je l’écoutais. Benjamin, le héros est atteint d’un cancer du pancréas en phase terminale. Ceci posé, nous pouvions débuter notre atelier. Gabriel Sara a des punchlines bien à lui. Pour les besoins du tournage, il s’est mis à notre disposition durant deux mois au cours desquels il ne répondait plus aux nombreux messages qu’il recevait de l’hôpital. Il était dans sa bulle. Il a fallu tout réorganiser après l’interruption due à l’accident de Catherine Deneuve.

Pourquoi avoir fait de Benjamin, le personnage interprété par Benoît Magimel, un professeur d’art dramatique ? 

Voir Benoît en prof me faisait jubiler ! C’est quelqu’un qui n’est pas trop dans la transmission ni l’enseignement. Pour tous ces élèves apprentis-comédiens, c’est un modèle. En faire un comédien permettait de questionner la notion de présence. La présence est une notion fondamentale lorsque l’on est acteur. Ce professeur est cependant obligé de s’absenter pour se soigner. Pendant le montage du film, un proche m’a dit : « C’est un film sur la fonction de l’acteur ! » Ce n’était pas conscient mais ça l’est devenu. Un malade doit se sentir extrêmement seul face à lui-même.

Benjamin se définit dès le début du film comme un acteur raté. Or, il doit inventer les derniers temps de sa présence. La maladie l’oblige à se mettre au centre. 

Benoît Magimel prend quasiment en charge à lui seul la tension du film... 

Benoît est un instinctif. Il n’a pas eu envie d’aller sur le terrain pour observer les malades. Il a tiré le personnage à lui afin de vivre les choses très intimement. Au point de se les approprier. Il s’est ainsi persuadé qu’il allait lui-même tomber malade. Il était donc très tendu, replié sur lui-même. C’était très lourd pour lui. Par ailleurs, il était en lutte contre les méthodes du docteur Sara, un peu comme son personnage. Ensuite, il y a eu la longue interruption de huit mois. Pendant ce laps de temps, il s’est apaisé. La seconde partie du tournage concernait les séquences les plus lourdes, celle où le personnage se rapproche de la mort. Benoît était paradoxalement plus léger, on sentait un vrai plaisir de jouer. On s’est amusés. Les scènes les plus dramatiques du film ont ainsi été tournées dans la plus grande joie. 

DE SON VIVANT

Réalisé par Emmanuelle Bercot
Coécrit par Emmanuelle Bercot et Marcia Romano
Produit par Denis Pineau-Valencienne et François Kraus
Musique : Éric Neveux