Entretien avec Naomi Kawase : "Peut-être serai-je bientôt amenée à venir tourner en France !"

Entretien avec Naomi Kawase : "Peut-être serai-je bientôt amenée à venir tourner en France !"

28 novembre 2018
Cinéma
Voyage à Yoshino de Noami Kawase
"Voyage à Yoshino" de Noami Kawase

Photographe de formation, cinéaste par vocation, Naomi Kawase filme son Japon natal depuis plus de vingt ans. Alors que le Centre Pompidou lui consacre une rétrospective dans le cadre de la saison culturelle Japonismes 2018, son dernier film, Voyage à Yoshino, avec Juliette Binoche, sort en salles ce mercredi 28 novembre 2018. L’occasion de rencontrer la cinéaste et de revenir avec elle sur les liens qui l’unissent à la France.


Vous avez une belle actualité en France en cette fin d’année 2018, entre la  rétrospective qui vous est consacrée au Centre Pompidou et la sortie de votre film Voyage à Yoshino  le 28 novembre.  Quelle relation entretenez-vous avec la France ?
C’est une longue et belle histoire qui a débuté en 1997 au Festival de Cannes, où j’ai reçu la Caméra d’or pour Suzaku, mon premier long métrage. J’ai eu la chance de présenter à Cannes plusieurs autres films tels que Shara (2003), La Forêt de Mogari (Grand Prix du Festival en 2007), Still the water (2014), Les Délices de Tokyo (2015) ou encore Vers la lumière (2017). D’ailleurs, si j’ai pu réaliser tous ces films, c’est notamment grâce aux différents soutiens que j’ai reçus du CNC. Je me sens particulièrement attachée à la France, qui m’a même faite Chevalier des Arts et des Lettres en 2015. Un lien profond s’est tissé au fil des années, au cours de mes échanges réguliers avec le Festival de Cannes, le CNC, le Musée du Jeu de Paume – qui a organisé une rétrospective de mes courts métrages en 2002 -,  et avec le Centre Pompidou, qui me fait l’honneur d’une nouvelle rétrospective aujourd’hui.  Quand j’y pense, c’est assez fou de me dire que la jeune fille qui a grandi dans la province de Nara est devenue une réalisatrice qui travaille avec des gens du monde entier ! Je ne sais pas de quoi sera fait mon avenir, mais je me dis qu’à l’image de Juliette Binoche qui est venue tourner au Japon pour Voyage à Yoshino, peut-être serai-je bientôt amenée à venir tourner ici, en France. Après tout, je travaille de plus en plus souvent avec des équipes françaises sur mes films, que ce soit avec des techniciens, des producteurs ou à présent des acteurs. C’est de bon augure.

Vous l’évoquiez, plusieurs de vos films ont été soutenus par le CNC, soit par le biais de l’aide au cinéma du monde, de l’aide aux films en langue étrangère ou de l’avance sur recettes. Pensez-vous qu’un tel système d’aides soit envisageable au Japon ?
Au Japon, c’est l’agence gouvernementale pour les Affaires culturelles, le bunkach?, qui est en charge de la protection du patrimoine culturel. Il s’agit d’une administration qui dépend du ministère de l’Education, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie. L’un de ses départements est dédié au soutien à la création cinématographique. Un soutien essentiellement financier mais dont l’échelle est inférieure à ce que le CNC peut proposer. De plus, seuls les réalisateurs ayant un certain succès sont soutenus. Il n’y a pas vraiment de capacité à aller repérer les jeunes talents, à aider ceux qui ont peu de moyens pour créer leur film. Si je me contentais du seul soutien du gouvernement japonais, sans solliciter le CNC, je ne pourrais pas faire mes films. Mais il existe une grande différence politique et culturelle entre nos deux pays. Le Japon est porté par un devoir de tradition. Son ambition est de promouvoir autant que de préserver la culture nationale, sans réel désir de s’ouvrir sur l’étranger. C’est ce qui explique par exemple qu’il n’existe pas d’accords bilatéraux entre la France et le Japon en matière de coproduction. En France, le CNC soutient des réalisateurs étrangers, cherchant ainsi à développer des échanges interculturels et à élargir le champ des coproductions internationales. C’est une démarche unique qui permet de préserver une production cinématographique originale.

Voyage à Yoshino est votre premier film avec une actrice française. Etait-ce un choix délibéré de faire de votre héroïne une étrangère ou est-ce le désir de tourner avec Juliette Binoche qui a induit votre choix ?
Un peu des deux en fin de compte. J’ai  fait la connaissance de Juliette Binoche à Cannes, en 2017, lors d’un dîner donné à l’occasion du 70e anniversaire du Festival. Ma productrice, Marianne Slot, qui avait déjà travaillé avec Juliette, nous a présentées. J’ai ressenti un lien immédiat, sans vraiment pouvoir l’expliquer. De là m’est venue l’idée du scénario de Voyage à Yoshino. J’avais en tête de faire un film sur le thème de la forêt, des dangers qui l’entourent, et plus généralement, d’une fable autour de la nature. Rencontrer Juliette m’a permis de concrétiser cette histoire en y intégrant des éléments ésotériques. Son personnage, Jeanne, une étrangère qui retourne sur les traces de son passé, effectue une sorte de cheminement initiatique. Le fait qu’elle ne parle pas la langue du pays était intéressant et donnait plus de poids à la quête spirituelle, suggérant que la parole n’est pas la seule à faire sens. Il y a les gestes, les regards, les sourires…

Le langage de l'image est tout aussi fort que la parole. Dans mon cinéma, il m’arrive de mettre en scène ce que je n'arrive pas à dire par les mots. C’était aussi une façon de montrer qu’il existe des phénomènes pas toujours intelligibles et qu’il n’y a pas nécessairement besoin de tout expliquer, dans un film comme dans la vie.

La différence de la langue avec Juliette Binoche vous a-t-elle posé problème ?
En effet, cela a rendu la direction plus complexe. Je comprends un peu l’anglais mais ne parle pas le français et Juliette ne parle pas le japonais. Mais cette différence a fait émerger quelque chose d’inattendu, un flou qui s’inscrivait parfaitement dans le déroulement de l’histoire, dans l’atmosphère mystique que je recherchais. Ces moments de flou, d’incompréhension, j’ai voulu les conserver au montage. Le spectateur remarquera que certaines scènes du film ne sont pas traduites par des sous-titres car j’ai voulu garder cette réalité de la barrière linguistique que j’ai ressentie au moment du tournage. Tous les silences, les doutes, l’incompréhension étaient importants parce qu’ils facilitent l’identification au personnage de Jeanne. Et, même si elle nous est étrangère, une langue possède sa propre musicalité. Il suffit d’écouter et de se laisser porter.

On retrouvedans votre film votre regard de photographe, l’importance que vous accordez à la lumière, que vous envisagez tantôt brumeuse, tantôt éclatante, votre façon presque intime de filmer la nature et de la sublimer. Autant d’éléments qui caractérisent votre cinéma. Justement, comment le définiriez-vous ?
Mon cinéma est nourri de mes propres expériences, de mes rencontres, de mes souvenirs, des réalités que je m’invente aussi parfois.Mais ce qui m’inspire au quotidien, c’est observer la nature, l’humain, et parler du Japon, encore et toujours. L’aspect de réalité est également très important dans mes films : j’aime leur donner un aspect quasi-documentaire afin que les spectateurs aient l’impression d’être pleinement immergés par ce que je raconte. C’est pour cela que l’esthétique de l’image compte tant dans mes films, pour que tous les sens des spectateurs soient en éveil. Il faut qu’ils aillent jusqu’à sentir les odeurs qui émanent de l’écran. Vous comprenez alors pourquoi il est toujours question de nourriture dans mes films !