Eva Ionesco : "Mes personnages ressemblent à des Gremlins"

Eva Ionesco : "Mes personnages ressemblent à des Gremlins"

11 janvier 2019
Cinéma
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Une jeunesse dorée
Une jeunesse dorée Macassar Productions

Dans Une jeunesse dorée, la réalisatrice se souvient des « années Palace » au mitan des seventies à Paris et raconte la trajectoire d’un jeune couple romantique pris dans le tourbillon d’un monde qui les dépasse.


Votre film surprend d’emblée par sa lumière chaude, presque irréelle, qui donne à l’ensemble l’allure d’un rêve éveillé…

Un rêve et non un cauchemar, vous avez raison ! Je ne voulais pas d’un film triste et pessimiste, encore moins réaliste. J’assume donc sa part enfantine, presque naïve. Mes personnages ne sont pas trashs, ils ressemblent à des Gremlins ! La lumière du film est signée de la grande chef opératrice Agnès Godard, une fidèle de Claire Denis dont le travail m’a toujours impressionnée. Elle est arrivée quinze jours seulement avant le début du tournage après le désistement de mon chef opérateur pour des raisons de santé. Je lui ai dit: « Mon film doit ressembler à un dessin avec des couleurs saturées !  Les rouges doivent être rouges, les verts, très verts… ». Mon modèle, c’était Les Amants du Capricorne d’Alfred Hitchcock. Dans les films hollywoodiens de l’âge d’or, il y a une façon puissante de mettre en valeur la profondeur du regard en jouant avec les ombres et les contrastes. Je lui ai également montré des photos de Marilyn Monroe. Agnès Godard  a été l’assistante d’Henri Alekan, elle vient de la même école du regard. Dans ma jeunesse, il y avait aussi des petites reproductions, un genre de cartes postales désuètes, sur lesquelles était imprimée la photo des films. Ce sont ces images-là qui ont forgé mes goûts cinématographiques.

C’est donc avant tout par le biais de l’esthétique que vous vouliez ressusciter une époque ?

Dans la vie nous nous comportions comme au cinéma. Nous ne savions pas si nous allions vivre ou mourir. On se droguait, on traînait dans la rue… Des flashs inexplicables faisaient que nous nous reconnaissions entre nous. Je voulais montrer cette longue nuit qui a correspondu à un moment de ma vie. Les films que nous allions voir, c’étaient avant tout les classiques hollywoodiens que des cinéphiles nous montraient à la Cinémathèque. Nous étions envoûtés. L’appartement que je partageais avec mon amoureux d’alors était sur le Boulevard Magenta tout près du cinéma le Louxor. Nous allions voir des films égyptiens avec des couleurs incroyables, cela nous inspirait.

Ce monde dans lequel vos personnages évoluent semble totalement déconnecté de la société…

Nous étions sous Giscard, la politique ne nous intéressait pas plus que ça. Je ne votais pas. Le Sida n’avait pas encore fait son apparition… Il y avait une sorte d’insouciance fragile. Nous détestions les films avec Coluche ou Miou Miou par exemple. On était en guerre contre ce réalisme-là.  Pour nous, c’était la mort. Nous, nous voulions du beau, de l’extravagance…

Le film assume aussi sa part romantique…

C’est avant tout l’histoire d’un apprentissage, celle d’un  jeune couple qui s’aime et qui va voir son amour mis à l’épreuve. Le côté « années Palace », c’est juste un cadre, pas le propos du film.  La boîte de nuit du Palace était un petit théâtre, notre monde l’était aussi ! Mon film n’est pas tragique. Je sens bien que les spectateurs attendent que quelqu’un se pende. Et non, ça finit plutôt bien ! Mon couple se laisse détruire par sa propre magie, comme un sortilège qui les hante. Ce sortilège appartient au monde de l’enfance. Jeunesse dorée célèbre mon premier grand amour.

Quelle est la part autobiographique ?

Rose est une transformation de moi à travers une fiction. Nous sommes en plein dans le romanesque. Comme l’héroïne, j’étais moi aussi en couple avec un garçon qui m’a vraiment sortie de la DDASS. Je vivais chez lui, il s’occupait de moi. C’était un peintre, un peu autiste, qui faisait des choses magnifiques. Contrairement à Michel dans le film qui n’hésite pas à michetonner pour réussir, lui était un vrai poète. Il avait dix ans de plus que moi. N’ayant pas eu d’enfance, il m’en a constitué une en me dessinant des costumes, des bandes dessinées, créant des petites marionnettes… Il y avait une magie, presque noire, entre nous.

En quoi cette jeunesse était-elle dorée ?

Beaucoup de gens sont surpris par ce titre. Ils le trouvent excessif. Mais de quoi s’agit-il ici, sinon de très jeunes gens qui ont la chance de rencontrer des personnes lettrées qui prennent en charge leur éducation ? Pas besoin d’aller à l’école ! Nous étions complétement perdus dans la vie, nous vivions la nuit. Et puis, des hommes et des femmes nous ont aidés, aimés, faits découvrir des lieux… Bien sûr dans la réalité ce genre de choses arrivait beaucoup plus aux jeunes garçons qu’aux jeunes filles, mais si j’avais choisi un héros à la place d’une héroïne, je me serais retrouvée chez Téchiné !

Ce couple d’aristocrates interprété par Isabelle Huppert et Melvil Poupaud a-t-il existé ?

Ils sont totalement inventés. Nous avions toutefois des amis qui avaient des châteaux. Nous passions ainsi de la rue au château ! J’aimais cette transition presque magique. Nous avions tous envie de nous retrouver dans un salon viscontien ou proustien.  

Galatéa Bellugi qui joue Rose est-elle une projection de vous-même ?

Non, un peu comme le faisait Patrice Chéreau j’ai superposé plusieurs couches pour obtenir quelque chose d’intense dans l’incarnation.  Nous avons travaillé sa façon de s’habiller,  son accent, sa coiffure, son maintien… Rose c’est Claudia Cardinale, Brigitte Bardot, une héroïne d’un film de Fassbinder…

Au générique, il y aussi Alain-Fabien Delon…

C’est l’ange noir. Il ne semble pas appartenir à notre époque mais à une aristocratie lointaine. On pense bien-sûr à son père avec ce côté rebelle…. Le côté acteur « à la cool » ce n’est pas trop mon truc, je recherche au contraire du tempérament, de la rugosité… « Sympa », « cool », c’est ennuyeux. A notre époque, tout était très tranché, blanc ou noir. Les baba-cool représentaient tout ce que nous détestions. Peut-être que le prochain film sera plus décadent. Qui sait ? On ne sait jamais où l’on va.

Une jeunesse dorée a reçu l'avance sur recettes avant réalisation et l'aide au développement du CNC.