Henri Decoin, le magnifique

Henri Decoin, le magnifique

18 octobre 2018
Cinéma
Henri Decoin
Henri Decoin TCD

Athlète, journaliste, romancier, auteur de théâtre puis cinéaste, Henri Decoin a eu mille vies et une muse : Danielle Darrieux. Portrait d’un aventurier à l’occasion de la rétrospective que lui consacre le festival Lumière à Lyon.


La vie de certains est un long fleuve plus ou moins tranquille. Celle d’Henri Decoin est un roman d’aventures. Une épopée faite de panache, de passions, de combats et d’élégance. Champion de water-polo à 22 ans, héros de guerre à 28, journaliste et écrivain à 30 et cinéaste à 40… Beaucoup de hauts, parfois des bas et l’amour d’une femme irremplaçable : Danielle Darrieux, muse éternelle au-delà des battements plus ou moins réguliers du cœur. Henri Decoin né en 1890 à Paris, mort en 1969 à Neuilly-sur-Seine, est le genre de personnage flamboyant qui s’est construit un destin sans jamais s’arrêter. Sa silhouette athlétique enveloppée d’un élégant pardessus et son visage rond sur lequel étaient posées d’intimidantes lunettes noires,  permettant peut-être de le protéger de ses propres démons intérieurs. Dans la biographie qu’il consacre à son père, Dider Decoin, Henri ou Henry, le roman de mon père (Stock), évoque un homme totalement accaparé par son métier de cinéaste (la notion d’auteur voire d’artiste ne faisait pas encore partie du lexique !) qui s’est échiné, sinon à effacer, du moins à oublier les traces d’un passé dont il n’avait pourtant pas à rougir. Peut-être parce qu’une vie traversée par deux conflits mondiaux oblige à ne composer qu’avec le présent.

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Dannielle Darrieux et Thérèse Dorny dans Abus de confiance d'Henri Decoin (1937)
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Le feu follet Darrieux

C’est donc à l’orée des années 30 que « Riton le triton » surnom de l’ex-champion de natation à la tête de l’équipe de France de water-polo aux Jeux Olympiques de Stockholm en 1912, devient réalisateur de cinéma. A cette époque où le parlant pointe à peine le bout de son nez, le matériel de prise de vue est lourd et encombrant, la mise en scène suppose une préparation minutieuse et les imprévus sont autant d’anomalies qu’il faut corriger. Decoin est prêt. Il est robuste, a une plume qu’il a éprouvée comme journaliste sportif, auteur de théâtre puis scénariste de cinéma et bientôt, une source intarissable d’inspiration. Henri Decoin rencontre en effet Danielle Darrieux sur un tournage où il passe en observateur. 27 ans séparent l’homme de la jeune fille, mais l’amour n’a que faire des dates. Ensemble, ils vont faire 10 longs métrages comme autant de variations autour de la femme moderne et indépendante dans une société française qui n’en demandait pas tant. Des films qui dessinent aussi les contours d’une vie intime intense et houleuse. De la fantaisie amoureuse J’aime les femmes (1935) au mélodrame historique L’affaire des poisons (1955), Danielle Darrieux impose et affirme un charme ravageur, une énergie tonitruante et surtout une malice qui l’empêche d’enfermer ses personnages dans les cages dorées qui s’offrent à eux. Excepté dans le drame pessimiste Retour à l’aube en 1938, l’actrice se déjouera à l’écran des pièges d’amants trop pressants, d’un destin capricieux et surtout des sirènes de la vie à deux. Henri Decoin regarde ce feu-follet avec l’intelligence de celui qui sait en révéler la part tour à tour sombre et légère. En cela, La vérité sur Bébé Donge, sublime adaptation d’un roman de Georges Simenon, est exemplaire. En 1951, le couple Decoin- Darrieux n’en est plus un (ils se sont séparés 10 ans auparavant) et ce drame amoureux  signait leurs retrouvailles à l’écran. Mais tout dans ce film rehaussé par la présence de Jean Gabin, est ambigu, tragique et inéluctable. Le temps et le ton de la comédie insouciante Battement de cœur réalisée juste après leur retour hollywoodien à la fin des années 30, semblent bien loin.

Le temps des désillusions

La carrière d’Henri Decoin ne se limite pas aux films réalisés avec sa muse. Parmi les sommets, Les inconnus dans la maison d’après Simenon en 1942, est un thriller noir comme l’époque qui l’a vu naître, habitée par un Raimu soudain délesté de tout le folklore pagnolien. Sous le regard de Decoin l’imposant comédien révèle une émouvante fragilité. Quant au mélodrame Les amants du Pont- Saint Jean  (1947) avec Gaby Morlay et Michel Simon, il peut se voir comme un portrait au vitriol de la France d’après-Guerre, rongée par l’hypocrisie et les rancœurs. Henri Decoin qui a réalisé des films sous l’Occupation et notamment pour le compte de La Continental Films, société de production dirigée par l’Allemand Alfred Greven, aura essayé de ne rien perdre de sa verve, son indépendance d’esprit et son mordant. Dans son livre Continental Films, cinéma français sous contrôle allemand (La Tour Verte), Christine Leteux raconte comment le cinéaste a réussi à contourner la censure et finalement quitter la firme en claquant la porte. Sa filmographie s’arrête en 1964 avec Nick Carter va tout casser porté par le flegmatique Eddie Constantine. Entre-temps, une Nouvelle vague a submergé le cinéma français et Henri Decoin fait figure de vieux loup de mer. Il s’éteint en 1969 à l’âge de 79 ans. Le roman peut se refermer. L’aventure a été prodigieuse.

Henri Decoin célébré au Festival Lumière

Le Festival Lumière, qui se tient du 13 au 21 octobre 2018 à Lyon, organise une rétrospective de quinze films d’Henri Decoin. L’événement présentera notamment, en version restaurée, Razzia sur la Chnouf, La Vérité sur Bébé Donge et L’Affaire des poisons.