Jean-Jacques Launier : « Il faut rendre ses lettres de noblesse à l’art ludique »

Jean-Jacques Launier : « Il faut rendre ses lettres de noblesse à l’art ludique »

28 mars 2019
Cinéma
Jean-Jacques Launier
Jean-Jacques Launier JFC
Depuis des années, Jean-Jacques Launier se bat pour la promotion d’un courant artistique sous-estimé : l’art ludique. Ce mouvement regroupe les différents artistes qui travaillent dans le divertissement (la BD, le jeu vidéo ou l’animation). Son musée, établi dans le XIIIème arrondissement et ouvert en novembre 2013, a dû arrêter son activité en 2017. Pourtant le combat de Jean-Jacques Launier continue… Il nous explique ici comment et pourquoi.

Depuis des années, vous vous battez pour la reconnaissance artistique de la BD et du jeu vidéo. Pourquoi est-ce toujours si nécessaire selon vous ?

Je parlais récemment avec Pierre-Olivier Vincent. Pierre-Olivier est le directeur artistique de la trilogie Dragons chez Dreamworks ; et il est Français. C’est l’un des plus grands artistes de son domaine aujourd’hui. Et il me disait que, si la France est un pays d’art et de culture, quand il avait annoncé à ses parents qu’il voulait se lancer dans l’animation, leur réaction avait été plus que mitigée : ils avaient vraiment fait la tête… C’est une anecdote, mais elle dit bien qu’il faut parler de cet art, qu’il faut lui donner son statut véritable et qu’il est essentiel de soutenir les dynamiques artistiques…

Encore aujourd’hui ?

Encore plus ! Je peux rappeler quelques chiffres. L’animation est le premier genre français à l’export. 29 films d’animation ont été exploités en 2017 dans des salles étrangères pour un cumul de 15 millions d’entrées. C’est énorme ! Et il me semble que tout cela se déroule dans une relative indifférence. Il faut rendre ses lettres de noblesse à la bande dessinée, aux jeux vidéo et aux films d'animation. L'art ludique, c’est l'art des temps modernes. Moebius, Miyazaki, Dean DeBlois… ce sont les Leonard de Vinci d’aujourd’hui. Quand on pense à la Renaissance, on évoque toujours les studios italiens. A juste titre : les meilleurs artistes du monde y étaient réunis pour créer une grande œuvre commandée par l’Eglise ou la royauté… Et les artistes travaillaient avec un mélange de créativité et de technologies pointues pour repousser les limites du possible. Aujourd’hui, les grands studios du divertissement (Dreamworks, Ubisoft ou Marvel) me font clairement penser aux studios de la Renaissance. Et dans ce domaine, la France est une référence. Il y a plus de 140 studios d’animation en France et tout le monde recrute ici. Le problème, c’est que les gens ne le savent pas, on en parle peu. Je rêve (et je travaille dans ce sens) pour qu’un lieu muséal existe où les jeunes pourraient se reconnecter avec cet art. C’était le sens du musée Art Ludique qui a dû fermer ses portes et il faut aller plus loin.

Ce déficit de reconnaissance tient à quoi ?

A une inculture globale et à une forme d’élitisme. D’abord, arrêtons de parler de « pop culture », qui dévalorise un peu tout cela. Parlons d’art ludique. Et commençons par promouvoir notre culture et rappeler notre histoire ! Dès le XIXème siècle, trois grands foyers mondiaux de création artistique s’animent. La France avec Doré et Daumier ; le Japon avec Hokusai et Hiroshige et l’Amérique avec Winsor McCay. Ces trois aires culturelles sont restées vivantes jusqu’à aujourd’hui. Les artistes caricaturistes ont laissé place aux cartoonists puis de la BD on est passé à l’animation. C’est l’époque de Grimault, Tezuka et Disney. Et maintenant c’est le jeu vidéo. C’est ça, l’art ludique, un mouvement majeur de l’histoire de l’art dont la France est partie prenante. Il faut le rappeler, faire le lien, redonner la visibilité et l’importance que ce courant artistique narratif et figuratif qui s’est développé en parallèle de l’art conceptuel mérite.

C’est de là que vient le savoir-faire français dont vous parlez ?

Oui ! On a plein d’écoles en France. Il y a le RECA (Réseau des Ecoles françaises de Cinéma d'Animation), Méliès, Les Gobelins, Supinfocom… et j’en oublie. Mais encore une fois, il faut en parler, il faut « évangéliser ». C’est une industrie magnifique : on doit simplement inverser le curseur de l’art qui est à mon sens resté bloqué sur l’art conceptuel.

Vous parliez du jeu vidéo. On a l’impression que la bataille qui consistait à rendre le jeu vidéo mainstream, ou disons « acceptable », est aujourd’hui gagnée, non ?

Ce n’est jamais totalement gagné ! Mais vous avez raison : les études scientifiques montrent que le jeu vidéo développe des formes de sociabilité et de concentration différentes. 80% des Français considèrent que les jeux vidéo sont créés par des artistes. On n’a plus les mêmes peurs. Aujourd’hui Ubisoft, David Cage avec son Detroit (un jeu d’une poésie rare) ou Assassin’s Creed ne sont plus inconnus et on commence à reconnaître les vertus autant artistiques que pédagogiques de ces créateurs ou de ces jeux. J’ai été bluffé par Assassin’s Creed Origins où l’on visitait l’Egypte ancienne. Et là encore, les Français sont très forts, ils utilisent des tonnes de documents, et l’apport historique le plus récent. Pour Assassin’s Creed Unity les développeurs avaient recréé tout Paris à l’échelle 1. Refaire Notre-Dame leur avait demandé 14 mois ! Le jeu vidéo, c’est l’art total : ça fait appel à la peinture, au scénario, à l’animation, aux technologies… aucune forme artistique n’offre un tel champ d’expérience. Et encore une fois, il y a des emplois par milliers, la France est sur le podium mondial ! On devrait à un niveau culturel rendre hommage à nos artistes.

Concrètement, à quelles actions pensez-vous ?

Notre musée était le premier musée du monde. Et nos expos continuent de tourner dans le monde entier : à Séoul, à Londres, à Abu Dhabi… On vient de créer une association pour faire reconnaître ce courant artistique. Et le musée qui j’espère s’ouvrira bientôt pourrait être une plateforme pour que les gens de l’animation, du jeu vidéo, de la BD se rencontrent. Il faut un lieu où organiser des masterclass, développer des ateliers spécifiques adaptés aux enfants et multiplier les expositions temporaires. Un vrai lieu qui permettrait de sensibiliser définitivement le grand public. Pour que le prochain Pierre-Olivier n’ait pas à affronter le regard sceptique de ses parents (rires).