Jia Zhangke : « Les Eternels tente de cerner la beauté, la force et la fragilité d’une femme ainsi que sa réussite »

Jia Zhangke : « Les Eternels tente de cerner la beauté, la force et la fragilité d’une femme ainsi que sa réussite »

01 mars 2019
Cinéma
Les Eternels
Les Eternels 2018 Xstream Pictures (Beijing) - MK Productions - ARTE France Ciném

Film d’amour, Les Eternels est aussi un film sur la Chine contemporaine. Depuis ses débuts, Jia Zhangke tisse le portrait fragmenté et elliptique de son pays dans des fictions ou des documentaires qui sont comme les tomes d’une œuvre immense. Elle prend ici définitivement corps. Rencontre avec un réalisateur essentiel.


Comment est né ce film ?

Du désir tenace de parler des changements que traverse la Chine. Les valeurs, les habitudes et les styles de vie ont considérablement évolué en quelques années et je voulais évoquer ces bouleversements dans un film. Ce qui m’intéressait surtout c’était de mettre en scène le contraste entre les révolutions que connaît le pays et la manière dont les marginaux, et toute une frange plus obscure de la société, continuent de vivre accrochés à leurs traditions. Ils continuent de suivre leurs propres codes et ça, alors même que le monde s’est globalisé et que leur environnement a muté.

Pourquoi avoir choisi de situer votre histoire à trois dates distinctes ?

Mon constat partait d’aujourd’hui. C’était le moment où tout devait se conclure. Mais j’ai vite compris que j’avais besoin de repères symboliques pour raconter cette histoire. Les Eternels commence en 2001, au moment où la Chine rejoint l’Organisation mondiale du commerce. Puis on bascule en 2008, date à laquelle le pays obtient le droit d’accueillir les Jeux Olympiques de 2012 et d’un seul coup, le pays s’affole, le développement économique explose. Ce furent des marqueurs essentiels pour la Chine. Par exemple, en 2008, Internet prenait tout à coup une part importante dans la vie des gens et la société se modifiait radicalement… Il fallait montrer comment le monde a été bouleversé en l’espace d’une vingtaine d’années. Comment les règles du jeu ont été modifiées. Les Eternels est un film sur le changement. Ceux d’un pays et ceux d’un couple. Les relations humaines bougent, évoluent, et je voulais voir comment on s’en accommode : comment on l’accepte ou comment on le refuse…

2001 et 2008 ce sont quasiment les dates de sortie de Still Life et Plaisirs inconnus. Deux films que vous citez et dont vous reprenez d’ailleurs les personnages principaux, les lieux de tournage…

Oui… Pour tout vous dire, je réfléchissais à un scénario quand je suis retombé sur des scènes coupées de ces deux films. Des scènes d’amour entre Qiao Qiao (jouée par Zhao Tao) et Bin. Dans Plaisirs inconnus et Still Life on suivait les aventures de ce couple mais je n’explorais pas vraiment leur relation, je ne cherchais pas à savoir qui ils étaient et d’où ils venaient. En revoyant ces séquences, j’ai eu soudainement envie d’en savoir plus sur eux et je me suis dit que je pourrais sans doute mieux les connaître dans ce nouveau film…

Vous reprenez des éléments de films précédents, des personnages, des costumes et même des scènes au plan près… Les Eternels devient une exploration de votre cinéma.

Disons que j’utilise mes films comme source à la fois narrative et visuelle, oui. A partir du moment où je voulais explorer l’histoire de mon pays, ça passait à un moment ou un autre par mon propre travail…

Votre héroïne, Qiao, est un personnage unique, à la fois très forte et en même temps très vulnérable.

Tout à fait. Je l’ai conçu comme un paradoxe. C’est un personnage très fort, mais qui court après l’amour. Elle ne mendie pas, veut rester digne, mais elle aime un homme qui s’est détourné d’elle. Dans notre société, des femmes talentueuses se tuent à la tâche et j’ai essayé en tant que cinéaste, de contrer la vision très patriarcale, masculino-centrée même, de la société. Les Eternels tente de cerner la beauté, la force et la fragilité d’une femme ainsi que sa réussite.

Sur le terrain de la liberté et de l’affirmation de soi d’une génération, on trouve encore une scène de boîte de nuit, comme souvent dans vos films. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Les night clubs étaient un véritable produit d’import qui a tout de suite été adopté par les jeunes. C’était très important dans la société chinoise. Pour une génération, ce n’était pas seulement de la danse, c’était une forme de gymnastique, une pulsion de vie, une manière de se consumer à travers une forme d’exercice physique très intense… C’est pour cette raison que les discothèques furent très populaires en Chine.

Et la musique joue une fois de plus un rôle essentiel dans le film. Pourquoi avoir choisi YMCA comme motif sonore récurrent ?

Le film s’ouvre en 2001. Pour les héros, la vie est belle, harmonieuse. Colorée. L’avenir leur appartient. Quand ils dansent en boîte de nuit, c’est sur Go West et YMCA. Ces chansons capturent pour moi l’essence de l’époque, une époque insouciante, libre, rebelle. Le retour à la réalité sera d’autant plus dur et cette musique qui accompagne leur destin a aussi une fonction de commentaire quasi-ironique…
 
Les Eternels, qui sort le 27 février, a obtenu l’aide aux cinémas du monde (aide à la production) du CNC.

jeu-concours les eternels de jia zhangke

A l'occasion de la sortie du film, le CNC organise un jeu-concours (du 18 février 18h au 19 février 18h) sur ses comptes Facebook et Instagram.

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