Juliette Gréco, disparition d’un ange noir

Juliette Gréco, disparition d’un ange noir

24 septembre 2020
Cinéma
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Juliette Greco
Juliette Greco Prod DB/DR
La chanteuse, qui vient de mourir à l’âge de 93 ans, aura aussi marqué de son empreinte magnifique le cinéma. Juliette Gréco avait en effet tourné sous la direction de Jean Cocteau, Jean-Pierre Melville, Jean Renoir, John Huston, Henry King ou encore Otto Preminger et croisé Orson Welles, Errol Flynn et Ingrid Bergman. Portrait.

Dans Elena et les hommes de Jean Renoir (1956), la voix de Juliette Gréco fait des miracles. Dès qu’elle emplit l’espace dans les derniers instants du film, le temps s’arrête brusquement. « Ô nuit mon amie, je t’attends. Ô nuit donne-moi un amant. Ô nuit mêle-toi à ma chevelure... » Nous sommes sur une petite place dans la France de la fin du XIXe. Gréco est Marka, une bohémienne. Fascinés par sa grâce, les villageois finissent par se rapprocher, aimantés par ce corps divin. Ils se mettent à danser et très vite les couples s’embrassent fougueusement. La voix devient un filtre d’amour. Comme souvent chez Renoir, le montage permet de réunir dans une même ronde toutes les classes sociales, tous égaux dans le saisissement de la douce mélodie. Juliette Gréco, bientôt saisie dans un magnifique gros plan, termine la chanson signée Joseph Kosma: « Ô nuit je te fais le serment, lorsque cessera ma brûlure (...) D’oublier la chaleur du matin. D’oublier les cailloux du chemin. »

Dans ses mémoires (Ecrits aux éditions Ramsay Poche Cinéma), Jean Renoir aura ces mots pour qualifier ce moment suspendu : « La voix de la chanteuse ramène nos personnages au sens de la réalité. » On ne peut rêver meilleur compliment pour qualifier le travail d’une chanteuse. Il ne parle que de la voix certes mais c’est toute sa présence à l’écran qui, l’espace de quelques minutes, éclipse le reste. Ingrid Bergman et Jean Marais, couple vedette d’Elena et les hommes, deviennent alors de simples spectateurs. La Juliette Gréco-comédienne avait donc, aussi, ce pouvoir là de fascination. Un talent d’autant plus ravageur, qu’il n’avait pas besoin d’être surjoué pour s’imposer. Au cinéma comme au théâtre, la silhouette surgissait telle une apparition. Et devant les caméras, la chanteuse prenait rarement le pas sur la tragédienne. Mis à part chez Jean Renoir donc, et dans Sans laisser d’adresse de Jean-Paul Le Chanois (1950), Juliette Gréco aura peu chanté sur grand écran.
« Petite vague anonyme... »

Pour Juliette Gréco, née en 1927, le jeu est de toute façon venu avec le chant. L’Histoire aura sa part dans son destin d’artiste. Durant la Seconde Guerre mondiale, elle est brutalement séparée de sa mère, engagée dans la Resistance, et de sa sœur Charlotte, toutes les deux capturées par la Gestapo puis internées dans le camp de Ravensbrück. La jeune fille livrée à elle-même dans les rues de Paris trouve alors refuge chez la comédienne Hélène Duc. L’appartement est situé près du bouillonnant quartier de Saint-Germain-des-Prés dont elle sera bientôt la jeune égérie. Gréco en « garçonne » séduit l’intelligentsia, dont Jean Cocteau qui l’enrôlera plus tard dans son Orphée. « Novembre 1943, Jean-Louis Barrault met en scène Le soulier de satin de Paul Claudel », écrivent Françoise Piazza et Bruno Blanckeman dans leur biographie De Juliette à Gréco (Christian de Bartillat éditeur).
En collant vert, Juliette, petite vague anonyme, se roule dans la poussière du Théâtre Français, liée pour l’instant à la destinée de trente autres vagues sans visage, tandis qu’un navire de carton vogue sous les Tropiques. Juliette rêve à la tragédie, connaît par cœur le rôle d’Hermione.  L’heure n’est pas encore venue pour elle de chanter.

Au cinéma, les débuts se font grâce à Alexandre Astruc et son adaptation burlesque de L’Odyssée d’Homère, Ulysse ou les mauvaises rencontres (1949). La distribution donne le vertige : Jean Cocteau (Homère), Jean Genet (le Cyclope), Daniel Gélin (Télémaque), Simone Signoret (Pénélope) ou encore Boris Vian (un Lotophage). Juliette Gréco, elle, est Circé « l’oiseau de proie », la puissante magicienne. Cocteau est séduit. Le poète la baptise « Rose de ténèbres » ou « Musicienne du Silence. » Il en fera bientôt la reine des Bacchantes dans son Orphée (1950). Dans ce film, du haut de sa fougueuse jeunesse, Gréco joue donc Aglaonice et pourchasse le héros incarné par Jean Marais. Dans la biographie, Juliette par Gréco, les deux auteurs décrivent sa fière présence ainsi : « ... cheveux libres en longues vagues lisses, frange droite, voix acidulée étrange, pantalon et chandail noir. »

Jean-Pierre Melville qui vient d’adapter avec Cocteau ses Enfants Terribles, lui « dérobe » sa Rose des ténèbres pour son nouveau film, Quand tu liras cette lettre. Film mal aimé par son auteur lui-même, le futur réalisateur du Cercle Rouge confie toutefois à Rui Nogueira dans l’ouvrage, Le cinéma selon Jean-Pierre Melville (Petite Bibliothèque des Cahiers du Cinéma) : « Ah ! Juliette Gréco était le côté « pas sage » du film ! Elle était une bonne camarade de Saint-Germain-des-Prés, de ce Saint-Germain des années 47, 48 et 49... », puis ajoute moins tendre : « Juliette Gréco n’a jamais été « du cinéma ». Même à l’époque où elle vivait avec Zanuck, elle n’a jamais fait partie de ce monde. Zanuck lui-même n’est pas arrivé à l’imposer. »

Aux portes d’Hollywood

La rencontre avec le mogul hollywoodien Darryl F. Zanuck, s’est faite à la fin des années cinquante via le comédien Mel Ferrer rencontré sur le tournage d’Elena et les hommes. Henry King tourne alors au Mexique Le soleil se lève aussi pour la Twenty Century Fox et cherche une « petite française ». Ferrer incite Juliette Gréco, dont la carrière de chanteuse s’apprête à s’envoler, à tenter sa chance. Elle se retrouve ainsi à partager l’affiche avec Tyrone Power, Ava Gardner et Errol Flynn dont ce se sera le dernier long métrage. Le producteur Zanuck est sous le charme. Juliette Gréco aussi. L’idylle lui ouvre les portes d’Hollywood. Elle tourne notamment pour John Huston, Les Racines du ciel (1958), et Richard Fleischer, Drame dans un miroir (1960) face à Orson Welles. Elle a aussi croisé sur la Côte d’Azur la caméra d’Otto Preminger pour son adaptation du roman de Françoise Sagan, Bonjour tristesse (1958), où elle incarne son propre rôle - une chanteuse envoûtante. Le cinéma, lui fait certes les yeux doux, mais Gréco l’indomptable semble rétive à sortir d’un personnage qu’elle s’est façonnée malgré elle. 

Ses biographes résument ce désamour : « Au terme d’une bonne quinzaine d’années de détours dans les allées du cinéma, l’ange noir choisit de quitter les plateaux, les sunlights. Elle retourna se glisser, douloureuse, amoureuse entre les rideaux noirs des théâtres du monde qu’elle n’a plus cessé de bercer de cette voix d’hiver qui réchauffent les feuilles mortes. » Et pourtant, l’aventure sur pellicule continuera de réserver de belles surprises, renforcée par son rôle devenu culte dans la série télé à succès Belphégor ou le fantôme du Louvre de Claude Barma en 1965.

Juliette Gréco aura aussi tourné sous la direction d’Henri Decoin (Maléfices, 1962), Guy Gilles (L’Amour à la mer, 1965), Anatole Litvak (La Nuit des généraux, 1966) ou encore de Maurice Dugowson (Lily aime-moi, 1975). L’une de ses dernières apparitions est un clin d’œil émouvant. Dans l’adaptation cinématographique de Belphégor, le fantôme du Louvre de Jean-Paul Salomé en 2001, elle apparaît furtive, telle une ombre tragique au milieu du cimetière.