« La Maman et la putain », l'épopée d'une ressortie exceptionnelle cinquante ans plus tard

« La Maman et la putain », l'épopée d'une ressortie exceptionnelle cinquante ans plus tard

Jean-Pierre Léaud, Bernadette Lafont et Françoise Lebrun dans « La Maman et la putain » de Jean Eustache.
Jean-Pierre Léaud, Bernadette Lafont et Françoise Lebrun dans « La Maman et la putain » de Jean Eustache. Bernard Prim/Films du Losange

Près d'un demi-siècle après avoir secoué la Croisette, le film irrévérencieux de Jean Eustache ressort au cinéma en version restaurée ce mercredi 8 juin. Ce travail de longue haleine, entrepris par Les Films du Losange et les laboratoires L’Image Retrouvée et Eclair Classics, doit se poursuivre avec la réhabilitation d’autres films de ce cinéaste aussi génial que rare dans les salles obscures.


La qualité impeccable du négatif n'y trompe pas. La Maman et la putain n'a pas fait l'objet de nombreuses diffusions depuis sa sortie remarquée en 1973, malgré son statut de film culte de la Nouvelle Vague. La société Les Films du Losange, née en 1962 sous l'impulsion de Barbet Schroeder, Pierre Cottrell (aussi coproducteur de La Maman et la putain) et Éric Rohmer, a décidé de réparer cette injustice en ressortant le film dans plus de 50 cinémas en version restaurée 4K à partir du 8 juin 2022. Présenté en ouverture de la sélection Cannes Classics cette année, quarante-neuf ans après sa première projection houleuse et son Grand Prix du Jury remis par l'actrice Ingrid Bergman, le long métrage fleuve de Jean Eustache avec Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun et Bernadette Lafont n'avait jamais fait l’objet d’une restauration jusqu'à présent. Cette initiative est le résultat d’un accord entre Les Films du Losange et l'ayant-droit du cinéaste, son fils Boris Eustache, séduit par le travail éditorial de la société sur les œuvres d’Éric Rohmer et Jacques Rivette

La restauration de ce classique, soutenue par le CNC, a été menée par les laboratoires L’image Retrouvée et Eclairs Classics du groupe italien L’Immagine Ritrovata sous la supervision de Boris Eustache et Jacques Besse, assistant du chef opérateur Pierre Lhomme sur le film. Bien que tragique culturellement, la relative invisibilité du film en salles – il était disponible jusqu’ici au Forum des images –, s’est révélée un atout pour sa préservation.  « La Maman est la putain est un film qui a été très peu exploité (…) Il y a toujours un frisson, surtout quand on tombe sur un élément qui est exceptionnellement bien conservé », explique le restaurateur sonore du film, Léon Rousseau de Diapason, dans une vidéo YouTube sur le processus de restauration. Il loue également la qualité des prises de son originales : « C'est un film qui a une identité sonore très forte. Il y a d'abord les prises de son de voix, qui sont très belles dans des environnements bruyants. Ce film a aussi une esthétique particulière car il utilise plutôt les codes du documentaire. Il y a très peu de postproduction, pas de postsynchronisation, ce n’est que le son du moment de la prise. (…) On entend Paris comme elle sonnait avec son bruit, ses ambiances de bars et sa circulation omniprésente. »


 


Un cinéma sulfureux remis au goût du jour

Les discussions avec Boris Eustache ont par ailleurs mené à la cession complète des droits de la filmographie du cinéaste, ses courts et longs métrages mais également ses documentaires et ses films pour la télévision. Une opportunité pour Les Films du Losange de remettre aussi au goût du jour des projets plus confidentiels d’Eustache, à commencer par son diptyque de 1977, Une sale histoire. Composé d'un volet « document » puis d'un volet fictionnel, ce film expérimental épouse le point de vue d'un homme à travers son expérience du voyeurisme et de son rapport émotionnel à cette pratique sexuelle marginale. Sulfureux à souhait à l’image du cinéma de Jean Eustache, Une sale histoire est en cours de restauration tout comme le film de « l’après La Maman et la putain », Mes petites amoureuses. Un long métrage de 1974 sur les premiers ébats amoureux d'un collégien dans la chaleur du Midi, où l’on entraperçoit Maurice Pialat et le psychanalyste Jean-Noël Picq, grand ami de Jean Eustache et protagoniste principal du volet documentaire d'Une sale histoire trois années plus tard. À terme, l’objectif est de restaurer et diffuser sur grand écran l’entière filmographie du cinéaste français.

La restauration de La Maman et la putain, d’Une salle histoire et de Mes petites amoureuses de Jean Eustache a bénéficié de l’aide sélective à la numérisation des œuvres cinématographiques du patrimoine du CNC.