"L’Avventura" ou les voyages de l’âme humaine

"L’Avventura" ou les voyages de l’âme humaine

29 novembre 2020
Cinéma
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L’Avventura de Michelangelo Antonioni
"L’Avventura" de Michelangelo Antonioni Produzioni Cinematografiche Europee (PCE) - Société Cinématographique Lyre Cino del Duca - Théâtre du Temple
Le film de Michelangelo Antonioni fête ses 60 ans. Retour sur une œuvre d’une grande modernité, à la genèse compliquée et incomprise à sa sortie, mais dont l’empreinte est encore visible aujourd’hui.

Le titre du film est un programme en soi. L’Avventura comme une invite à quitter les rivages connus. Cette « aventure » n’est pas tant celle qui se joue à l’intérieur du cadre que le voyage et les bouleversements que le film promet. « Je crois que le cinéma, en tant que forme de spectacle, est destiné à subir une transformation dans un délai très court. Il a montré partout, pendant des années, des signes de lassitude », s’alarme Michelangelo Antonioni dans les colonnes de L’Humanité Dimanche, le 25 septembre 1960, pendant la promotion de L’Avventura, son sixième long métrage. Ce film qui a connu un tournage épique serait donc une réaction, voire une réponse à l’essoufflement d’un art qui, selon le cinéaste italien, obligerait à le repenser de fond en comble. En 1960, le néoréalisme né dans les cendres encore brûlantes de la Seconde Guerre mondiale ne se suffirait plus à lui-même. Une « nouvelle » modernité est à trouver. « Dans un monde revenu plus ou moins près de la normale, poursuit Antonioni dans la même interview, ce qui compte n’est pas tellement – ou plus exactement n’est pas seulement – le rapport de l’individu avec son milieu, mais l’individu en soi, dans toute sa complexe et troublante vérité. » L’Avventura se proposait ainsi d’être le premier film où la psychologie des êtres serait le moteur même de l’action. Le rythme volontairement lent de l’ensemble qui a tant déstabilisé les premiers spectateurs entendait percer un mystère insondable : celui de l’âme humaine.

Une disparition

L’Avventura tourne autour d’une disparition, celle d’Anna (Léa Massari), une jeune fille issue de la bourgeoisie romaine qui effectue avec son futur mari Sandro (Gabriele Ferzetti) une croisière en Méditerranée. Lors d’une escale sur une petite île, Anna s’évapore dans la nature, obligeant ses proches à effectuer des recherches avec l’aide de la police. Durant cette expédition, Sandro, dandy complaisant, se rapproche de la meilleure amie d’Anna, Claudia (Monica Vitti). Cet amour naissant et réciproque n’est pas sans poser des problèmes aux deux amants. Alors qu’Anna reste introuvable, Claudia et Sandro acceptent peu à peu de vivre cette folle passion. Filmé dans un noir et blanc d’une grande pureté, L’Avventura place ses personnages dans un cadre mythologique où le ciel, l’eau et la terre prédominent. L’immensité du monde devient alors une représentation de l’intériorité de chacun.

L’Avventura est entièrement tourné en décor naturel sur les îles Éoliennes, au nord de la Sicile. Certains lieux dépourvus de tout confort minimum obligent l’équipe à s’adapter à des conditions exceptionnelles (absence de vivres et d’électricité par exemple). Les techniciens risquent en permanence leur vie en mer pour rejoindre l’île de Panarea et refusent parfois d’embarquer. Les producteurs quittent bientôt le navire, provoquant des grèves qui ralentissent le tournage. Quant au cinéaste, il s’impose une ligne de conduite très stricte avec notamment des nuits sans sommeil pour s’isoler du brouhaha extérieur et s’immerger totalement dans le processus créatif de son film. Antonioni parlera d’un moment – cinq mois tout de même ! – « extraordinaire » parce que « violent, épuisant, obsédant, souvent dramatique, angoissant ».

La mer et l’amer

L’Avventura marque la première collaboration entre Michelangelo Antonioni et Monica Vitti. Cette dernière, âgée de 28 ans au moment du tournage, devient alors la muse du cinéaste et tourne avec lui ses trois films suivants : La Nuit (1961), L’Éclipse (1962) et Le Désert rouge (1964). Monica Vitti impose ici une grâce naturelle qui irradie littéralement le cadre. Son visage inquiet, et « effaré », devient le territoire du film en son entier.

Présenté au Festival de Cannes en compétition officielle, L’Avventura est reçu par un public agité et hostile, accompagné d’une vive polémique et de débats enflammés. Le cinéaste italien parle de son film comme d’un « polar à l’envers » et laisse au spectateur volontairement frustré le soin de se faire une idée du sort d’Anna, la disparue du film. « Peut-être qu’elle s’est seulement noyée » tente l’un des protagonistes. « Seulement ? » s’étonne Claudia dans les derniers instants. Sur la Croisette, le film aura toutefois ses défenseurs et le jury présidé par Georges Simenon lui décerne le prix du Jury. Cette année-là, c’est La Dolce Vita de Federico Fellini qui reçoit la Palme d’or à l’unanimité. « L’Avventura est un film amer, souvent douloureux, admet Michelangelo Antonioni en 1976 dans le Corriere della sera. La douleur des sentiments qui finissent ou dont on entrevoit la fin au moment où ils naissent. Tout ceci raconté dans un langage que j’ai cherché à dépouiller de tout effet. »

Cette épure qui n’empêche pas d’aller au plus profond des choses donne toute la modernité à ce film à la beauté éternelle. La force de l’ensemble réside, en effet, dans ce va-et-vient constant entre l’extérieur et l’intérieur, ce refus de laisser la surface visible occuper seule le terrain de la représentation. Toutes les images cachent quelque chose, ou plutôt disent autre chose que ce qu’elles donnent à voir, semble nous répéter Michelangelo Antonioni. L’aventure de L’Avventura mène vers des territoires vierges et inconnus dont on n’a, bien sûr, pas fini d’explorer les contours. C’est peut-être pour cela que la jeune Anna reste introuvable.