Le franquisme au cinéma

Le franquisme au cinéma

27 octobre 2020
Cinéma
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Une vie secrète d’Aitor Arregi, Jon Garaño et José Mari Goenaga
"Une vie secrète" d’Aitor Arregi, Jon Garaño et José Mari Goenaga Irusoin - Moriarti - La Claqueta PC - La Trinchera Film AIE - Manny Films - Epicentre Films
Lettre à Franco, Josep et cette semaine Une vie secrète. Retour sur trois films récents inspirés par cette période noire de l’histoire espagnole et celui qui en fut l’artisan, de 1936 à sa mort, en 1975.

Lettre à Franco d’Alejandro Amenábar (2019)

« Tout le monde a son point de vue sur Franco », expliquait Alejandro Amenábar dans le dossier de presse du film. « Franco flotte autour de nous, alimentant de nombreux fantasmes, alors que très peu de gens l’ont vraiment côtoyé. » C’est pourquoi le réalisateur des Autres et de Mar adentro a choisi de centrer son film sur l’un des proches du général, l’écrivain Miguel de Unamuno qui, en 1936, décida de soutenir la rébellion militaire pour que soit rétabli l’ordre avant de se rendre compte, trop tard, que plus personne ne pourrait arrêter Franco dans sa quête et son exercice du pouvoir. Dans Lettre à Franco, le général Franco est donc quasiment hors-champ et quand il y apparaît, on le voit timide, insipide, écrasé par sa femme et les militaires qui l’ont porté au pouvoir. Un Franco en apparence sans puissance qui, pourtant, se révélera un dictateur absolu. À travers son film, Amenábar entend évidemment confronter l’Espagne aux fantômes de son histoire qu’elle a tendance à occulter les années passant. Mais cette période tragique est aussi pour lui le moyen de parler de l’Europe d’aujourd’hui, des montées d’idées autoritaires et réactionnaires dans de nombreux pays, dont on ne peut jamais prédire jusqu’où elles peuvent mener. « J’aime les films qui me laissent de la place pour réfléchir, explique-t-il. Et c’est exactement ce que j’essaie de faire en tant que cinéaste, en donnant de la matière pour réfléchir, parler, argumenter…

 

Josep d’Aurel (2020)

C’est cette partie du franquisme venue percuter brutalement l’histoire de France qu’a choisi de traiter le dessinateur de presse Aurel pour ses premiers pas au cinéma. Son film d’animation revient en effet sur la Retirada, l’exode de ces 450 000 Espagnols fuyant, en 1939, le régime de Franco pour venir se réfugier en France où le gouvernement les a parqués dans des camps construits à la hâte le long des plages des Pyrénées-Orientales. Aurel a pris le parti d’aborder ce sujet longtemps tabou dans notre pays par le prisme d’un de ces républicains malmenés, le dessinateur de presse Josep Bartolí. Dans le camp où il était parqué, Josep a dessiné tout ce qu’il voyait : la solidarité comme les échanges vifs entre anarchistes, trotskistes et communistes, mais aussi les brimades, humiliations et mauvais traitements commis par les gardiens sur les détenus… Aurel rend hommage à Bartolí en utilisant différentes techniques qui suivent l’évolution de son trait et de son univers graphique (de la plume en noir et blanc aux éclats de la couleur), au fil d’une existence qui le conduira jusqu’aux États-Unis, après une rencontre déterminante au Mexique avec Frida Khalo et Diego Rivera. Là encore, comme Lettre à Franco, Josep tisse un lien entre hier et aujourd’hui. Aurel a en effet travaillé avec le scénariste Jean-Louis Milesi, compagnon de route de longue date de Robert Guédiguian. C’est lui qui a eu l’idée d’ouvrir et de clore le récit par un échange entre un adolescent et son grand-père, l’un des gendarmes qui gardaient Bartolí dans ces sombres heures. Avec cette volonté d’un passage de témoin. Pour souligner que le devoir de mémoire est indispensable pour construire l’avenir.

 

 

Une vie secrète d’Aitor Arregi, Jon Garaño et Jose Mari Goenaga (2020)

Les Espagnols Aitor Arregi, Jon Garaño et Jose Mari Goenaga travaillent ensemble depuis longtemps, mais jamais jusqu’ici ils n’avaient cosigné un long métrage à trois. L’histoire d’Une vie secrète débute en 1936 quand Higinio, un partisan républicain, voit sa vie menacée par l’arrivée des troupes franquistes dans son village. Pour échapper à une arrestation et une mort probable, il décide, avec l’aide de sa femme, de se cacher dans leur maison. Une maison qui va devenir sa prison pendant des années, par peur, s’il met un pied dehors, d’être dénoncé. C’est en découvrant 30 ans d’obscurité (2011), le documentaire de Manuel H. Martin consacré à ces hommes surnommés les « taupes », que le trio a eu l’idée d’Une vie secrète. « Nous ne voulions pas seulement raconter l’histoire d’un reclus, mais montrer le confinement de l’intérieur, expliquent-ils dans le dossier de presse. Afin de pouvoir jouer avec le hors-champ, le son, le visible et l’invisible pour construire une allégorie de la peur. » La peur comme dommage collatéral du franquisme et comme manière de raconter, là encore, le passé pour questionner le présent et l’avenir. Avec cette interrogation qui n’a rien perdu de son actualité au fil du temps : la résistance passive est-elle une forme de combat ou une pure et simple lâcheté ? La manière dont son fils explique à Higinio qu’on se souviendra de lui avant tout pour sa peur, mais qu’il n’en sera pas moins une victime montre qu’Une vie secrète n’impose aucune réponse et laisse ses spectateurs seuls juges.

Une vie secrète a reçu l’Aide sélective à la distribution (aide au programme, 2020) et l’Aide sélective à l’édition vidéo (aide au programme 2020). Sortie le 28 octobre.