Le Groupe Ouest, l’art du récit chevillé au corps

Le Groupe Ouest, l’art du récit chevillé au corps

05 janvier 2021
Séries et TV
Groupe Ouest
Groupe Ouest Architecte Alexandre Favé Photos Brigitte Bouillot - Le Groupe Ouest
En 2021, Le Groupe Ouest, résidence de cinéma située dans le Finistère, fêtera ses 15 ans d’existence. À l’occasion de leur programme « Raconte-moi… » diffusé sur France 3 Bretagne depuis le 12 décembre, où des citoyens témoignent de leur expérience de la Covid, retour sur l’histoire d’un lieu de coaching devenu incontournable en Europe et sa manière singulière de travailler sur la notion de récit.

C’est en 2006 que naît Le Groupe Ouest à Brignognan-Plage dans le Finistère. « L’idée de cette résidence était de créer un accélérateur de projets de longs métrages », explique son directeur artistique actuel, Antoine Le Bos. Ses créateurs décident de se concentrer assez vite sur la phase d’écriture du scénario.

On a aussi développé des séances d’expérimentation sur la manière d’accompagner la maîtrise des images avec les nouvelles technologies. Mais rapidement, le cœur de notre travail a été le booster d’écriture. D’abord de longs métrages puis de concepts de séries. Toutes les narrations par l’image.

L’idée est d’accueillir des cinéastes dans un cadre de travail conçu pour eux avec une logique d’émulation collective, en collaboration avec différents réseaux européens de développement de projets comme le TorinoFilmLab ou le Cross Channel Film Lab. « Les sessions se déroulent tout au long de l’année. On coache aujourd’hui environ 200 cinéastes par an. Une majorité de Français, bien sûr, mais aussi des auteurs venus d’une cinquantaine de pays différents. » Un « casting » des plus prestigieux : Lásló Nemes (Le Fils de Saul), Lukas Dhont (Girl), Houda Benyamina (Divines), Massoud Bakhshi (Yalda, la nuit du pardon), Maïmouna Doucouré (Mignonnes)…

Mais que viennent-ils chercher en Bretagne qu’ils ne trouvent pas ailleurs ? Un suivi de développement structuré de neuf mois leur permettant de se consacrer entièrement à leurs projets respectifs avec un principe d’échanges et de lectures croisées entre auteurs au même stade de développement. « Au fil des années, poursuit Antoine Le Bos, c’est devenu un lieu d’expérimentation façon think tank [laboratoire d’idées, ndlr] qui réunit autour des auteurs des chercheurs en science cognitive et en anthropologie, des constructeurs de récits, des accoucheurs de récits, des consultants en scénario… Le but est de trouver de nouveaux outils adaptés au monde contemporain et de réfléchir sur comment se fabrique le sens et sur comment accrocher l’attention des futurs spectateurs de leurs films. »

Un outil majeur va naître à l’intérieur de ce processus : le « Raconte-moi… ».

Le principe est simple : chaque auteur se filme quelques minutes (3 minutes au départ puis 4 puis 5 maximum au fil du processus) en train de raconter son histoire et les vidéos deviennent des supports de travail pour que chaque auteur finisse par maîtriser la mécanique de son récit avec le plus de précision possible.

« Cette méthode est le fruit d’une réflexion autour de la reprise en main du récit oral par le scénariste, car il est prouvé que le cerveau permet une agilité que l’écrit ne permet pas. On passe à l’écrit dès lors que l’oralité est en place. » Et le collectif joue un rôle essentiel. « Car on est toujours fort sur le récit du voisin et perdu sur le sien. Le but est d’appliquer ensuite à soi-même ce regard qu’on a eu sur le travail des autres avec les mêmes réflexes. » C’est là que le travail du « Raconte- moi… » trouve son terme.

Début avril 2020, alors que le premier confinement venait de débuter, Le Groupe Ouest a eu l’idée d’élargir l’emploi de cet outil aux non-professionnels du cinéma. « Au fil des années, explique Antoine Le Bos, on s’est rendu compte que les découvertes faites grâce à des chercheurs pour le bien des scénaristes pouvaient être utiles à tous.

À quoi sert de raconter ? Comment fabrique-t-on du sens ? Ces questions traversent nos sociétés. Et dans un monde qui perd ses repères, nos outils peuvent toucher les citoyens dans cette indispensable fabrique de sens que constitue le champ du politique au sens large.

Le Groupe Ouest va alors passer de la théorie à la pratique avec un « Raconte-moi… » citoyen autour de la crise du coronavirus. L’idée est d’aller enseigner à différents citoyens volontaires les outils du cinéma pour raconter le choc Covid de façon construite, scénarisée. Et ce, avec le concours de Produit en Bretagne, un réseau qui irrigue la région du petit artisan au grand patron. « Avant même l’arrivée du virus, Produit en Bretagne trouvait insuffisant de n’être qu’un outil de développement économique, analyse le directeur artistique du Groupe Ouest. Ils avaient par exemple imposé à chaque nouvel entrant l’obligation d’un principe de responsabilité sociale et écologique. Cette démarche nous avait poussés à rentrer en contact avec eux. Le virus a renforcé notre discussion. Car on pouvait mettre à leur disposition des outils intellectuels de méthodologie de fabrique de sens qui passent par la fabrique de témoignages. »

Grâce au réseau de Produit en Bretagne, Le Groupe Ouest recrute alors des volontaires dans toute la région avec des profils différents, allant de l’ostréiculteur au spécialiste des nouvelles technologies en passant par l’agriculteur bio. Ils sont pris en charge par des coachs en scénario du Groupe Ouest qui commencent par leur expliquer la méthode de travail, les fondamentaux du fonctionnement du cerveau et de l’anthropologie linguistique. « Il y a dans chacun d’entre nous un ADN narrateur qu’on utilise de moins en moins, car l’oralité n’est plus l’outil central de la transmission des récits : les écrans ont pris cette place. Mais dès qu’on se remet à pratiquer cette oralité, ça revient. On est tous équipés pour plonger autrui dans ce que l’on raconte. » Le tout en s’appuyant – comme pour les cinéastes et les auteurs – sur les échanges entre les concernés. « Les récits deviennent plus forts grâce à des dynamiques collectives. Car un cerveau seul ne suffit pas face à la complexité du monde. » Mais la pensée collective doit évidemment être orchestrée correctement. Car la dynamique collective de la parole peut aussi être génératrice de chaos. « Or depuis des années, avec nos ateliers, on est habitués à mettre en place ces mêlées de rugby de cerveaux. Pour aider l’autre à grandir, en évitant les jugements qui bloquent. »

Suite à cette introduction sur la méthode à suivre, il est alors demandé à chaque participant de se filmer pour un « Raconte-moi… » initial où, en 3 minutes, il doit expliquer d’où il vient, qui il est, la nature du trouble ressenti avec l’arrivée de la pandémie, comment il a réussi à rebondir et de quelle façon cette expérience le projette dans sa manière d’envisager l’avenir. « Soit les pivots de la fabrique du récit. » Les participants sont ensuite réunis en quatre groupes de huit pour échanger autour de leurs « Raconte-moi… ». Ce qui marche, ce qu’il faut remuscler. Et toujours entourés par les coachs du Groupe Ouest. Au bout de deux jours intenses de travail et d’échanges, chacun enregistre face caméra son « Raconte-moi… » définitif de 3 minutes maximum et en plan-séquence « car on ne coupe pas un conteur ! »

Présente dès le départ sur le projet, France 3 Bretagne a diffusé la trentaine de « Raconte-moi… » citoyens chaque soir après le 19/20. Une excellente manière de fêter par avance les 25 ans du Groupe Ouest qui réfléchit déjà à une saison 2, tout en continuant évidemment au quotidien de pratiquer son cœur de métier. Celui d’accoucheur de ces films qui peupleront ensuite nos grands écrans.