« À pied d’œuvre » : entretien croisé entre Valérie Donzelli et Gilles Marchand

« À pied d’œuvre » : entretien croisé entre Valérie Donzelli et Gilles Marchand

03 février 2026
Cinéma
« À pied d’œuvre »
« À pied d’œuvre » réalisé par Valérie Donzelli Christine Tamalet

La cinéaste et son coscénariste travaillent ensemble depuis une vingtaine d’années. Ils évoquent leur adaptation du roman autobiographique de Franck Courtès, primée du Meilleur Scénario à la dernière Mostra de Venise.


Vous vous connaissez et travaillez ensemble depuis longtemps. Comment cette collaboration a-t-elle débuté ?

Valérie Donzelli : Il y a en effet vingt-six ans que nous nous connaissons. Quand j’ai commencé à écrire, j’ai naturellement montré mes textes à Gilles. Il m’a fait des retours et ce dès mes premiers courts métrages. (Elle se tourne vers Gilles Marchand.) C’est toi qui as trouvé le titre, Il fait beau dans la plus belle ville du monde. Gilles a logiquement suivi mon parcours : La Reine des pommes, La guerre est déclarée… Il a toujours été là, à chaque étape.

Gilles Marchand : Jusqu’à La guerre est déclarée, les choses étaient assez peu académiques, même si les films étaient bien écrits. C’est vraiment pour le troisième long métrage de Valérie, Main dans la main, produit par Édouard Weil, qu’apparaît mon nom au générique en tant que scénariste.

Votre collaboration repose-t-elle sur une méthode immuable ?

V.D : Chaque film a sa logique mais nous fonctionnons toujours un peu de la même manière. Pour La guerre est déclarée, par exemple, j’avais écrit énormément, presque 300 pages de scènes. L’écriture est allée assez vite parce que beaucoup de choses étaient déjà là, au fond de moi, déjà vécues et pensées. Avec Jérémie [Elkaïm, coauteur du film] nous étions portés par une énergie très forte.

G.M : Quand j’ai lu ce texte, j’ai ressenti cette énergie incroyable. En l’état, c’était trop long pour être un scénario, mais tout était déjà là.

Le scénario est une colonne vertébrale indispensable pour organiser le travail. Je réécris énormément. Je ne filme jamais le scénario.
Valérie Donzelli
Réalisatrice et scénariste

Venons-en à À pied d’œuvre. Qu’est-ce qui, malgré son apparente absence de dramaturgie classique, rendait le livre de Franck Courtès cinématographique ?

V.D : Franck a écrit une œuvre littéraire. Or, quand j’adapte un livre, je l’interprète comme un acteur peut le faire d’un texte. Mon outil, c’est le cinéma. Le film et le livre sont deux objets très différents. Je n’ai pas filmé le livre. La possibilité d’un film vient d’un processus d’identification. Franck partage et ressent des choses que je reconnais : la difficulté de créer et de produire une œuvre avec ses hauts et ses bas. Même si je n’ai pas connu la précarité comme lui, je reconnaissais cette lutte. Paul Marquet [le héros du film] est devenu une sorte de double masculin pour moi.

G.M : L’adaptation est toujours une interprétation. Ce n’est pas très différent de partir de souvenirs personnels, d’une matière documentaire ou d’un vécu. Il y avait malgré tout quelque chose dans le livre de Franck Courtès qui appelait le cinéma : un personnage en prise avec son époque, avec des idéaux, une tension intérieure. D’ailleurs, si plusieurs cinéastes se sont intéressés à ce récit, c’est bien qu’il contenait déjà cette promesse. Chaque film aurait été radicalement différent aussi bien formellement que narrativement.

V.D : Prenez la scène du chevreuil, par exemple. Dans le livre elle est très cinématographique. Je me suis dit immédiatement que ce serait magnifique à filmer. Or l’incarner à l’écran s’est avéré très complexe. Si dans le livre c’est une séquence réaliste écrite au présent, dans mon film ça devient presque une image mentale, un récit dans le récit. C’est une autre manière de faire exister cette image.

Pourquoi parlez-vous davantage d’« interprétation » que d’« adaptation » ?

V.D : Parce que je projette toujours quelque chose de très intime et personnel. Qu’importe la matière de base. Je ne cherche pas à minimiser l’apport du livre. Je dis simplement qu’au cinéma tout est une histoire de regard. Il y a toujours une part de trahison. Elle est inévitable.

G.M : Que l’on parte d’un roman, d’un souvenir ou d’une pure fiction, l’histoire devient autre chose, transformée par ceux qui la racontent.

V.D : Le film ne repose pas sur des rebondissements spectaculaires, mais sur l’incarnation, l’intime, la justesse des situations. À cela s’ajoute un sous-texte politique, très subtil. Il fallait savoir révéler tout cela.

G.M : Pour raconter une histoire au cinéma, il faut malgré tout une forme de dramaturgie afin que le spectateur puisse s’identifier. Le projet reposait sur un « minimalisme spectaculaire ». L’enjeu était de partir de choses simples pour créer des émotions fortes.

 

Avez-vous envisagé de travailler directement avec Franck Courtès ?

V.D : C’est compliqué d’écrire avec l’auteur du livre que vous cherchez à adapter. Il faut pouvoir s’affranchir de la prose originelle. Inclure l’auteur dans le processus peut empêcher cette liberté. En tout cas, moi, je ne pourrais pas.

G. M : La relation avec Franck Courtès a été tout de suite très simple et amicale. Valérie l’a rencontré, nous avons pu lui poser des questions très concrètes, notamment sur le fonctionnement des plateformes de job en ligne ou sur le monde de l’édition, éléments qui ne sont pas forcément développés dans le livre. Mais il n’a, en effet, jamais été question qu’il écrive avec nous. Nous lui avons fait lire les versions du scénario. Il s’est toujours montré enthousiaste. Les auteurs savent qu’un livre et un film sont deux objets distincts. Un film, même raté, n’abîme pas un livre réussi.

Votre rapport au scénario a-t-il évolué au fil de votre carrière ?

V.D : Fondamentalement non. Le scénario est une colonne vertébrale indispensable pour organiser le travail. Je réécris énormément. Je ne filme jamais le scénario.

G.M : Avec Valérie, il y a une très grande liberté à toutes les étapes. Rien n’est figé.

V.D : Même au montage, tout est remis en jeu. L’écriture continue sans cesse. Le film se réinvente au tournage puis au montage. Tous ces ajustements sont nécessaires à commencer par les tensions et le déséquilibre qu’ils peuvent provoquer.

Concrètement, comment s’est déroulé le travail d’adaptation ?

V.D : Gilles a lu le livre, puis nous en avons discuté. Je voulais que l’on entende le texte. Nous avons d’abord souligné les passages qui nous semblaient forts, puis isolé certaines situations. Ensuite, le travail d’écriture a pu commencer.

G.M : Coécrire un scénario, c’est du ping-pong. Il faut savoir s’écouter, se dire quand on ne comprend pas ou qu’on ne ressent rien. Pour cela, la confiance est primordiale. Valérie est extrêmement travailleuse, très énergique : c’est une locomotive.

Quelle place occupe la prose de Franck Courtès dans le film ?

V.D : Toute la voix off, c’est son texte. Je ne voyais pas comment raconter ça mieux que lui. Son écriture est claire, limpide, simple. Très belle.

G.M : C’est une écriture qui raconte la pensée elle-même. Entendre ce texte, c’est entendre quelqu’un penser.

Au montage, j’observe, je dialogue, je me mets dans la peau d’un futur spectateur. Il faut rester humble, un film se construit lui-même.
Gilles Marchand
Scénariste

Comment trouvez-vous l’équilibre entre fidélité au livre et invention cinématographique ?

G.M : Valérie est une cinéaste. Chez elle, tout passe par l’image, le son, donc la mise en scène. Le scénario n’est pas un texte autonome : c’est un outil pour arriver au film. Notre travail a consisté à imaginer à l’écrit le film qu’elle allait faire et en aucun cas de rivaliser avec la valeur littéraire du livre.

V.D : Ce qui m’intéresse, c’est l’incarnation. Le scénario permet de penser les lieux, les enchaînements de séquences, les dialogues, mais toujours en lien direct avec le film à venir.

La première séquence du film est très forte, avec ce mur que le héros est en train de percer.

V.D : Ce n’est pas tiré du livre. Il était pourtant évident que le film devait débuter ainsi.

G.M : C’est exactement ça l’adaptation ! Des visions de cinéma inspirées par le livre. D’autres éléments sont apparus plus tard, comme les séquences filmées en Super 8 qui n’étaient pas écrites dans le scénario.

Votre travail sur l’écriture du film se poursuit-il jusqu’au montage et au-delà ?

V.D : Oui. Une fois le film monté, nous continuons jusqu’à la dernière minute à faire des ajustements si nécessaire. Je n’aime pas que le montage traîne. Trop réfléchir me fait douter, ça m’angoisse. Je serais incapable de monter un film pendant un an.

G.M : Par le passé, j’avais tendance à appréhender les films de l’intérieur, comme si je jouais dedans. Aujourd’hui, j’ai plus de maturité, je peux les envisager de l’extérieur tout en restant immergé. Il faut savoir jongler en permanence avec ces deux points de vue.

Gilles, en tant que scénariste, quelle est votre place sur le tournage puis au montage ?

G.M : Je ne suis pas là pour imposer, mais pour partager une expertise sur l’histoire du film. Au montage, c’est pareil. J’observe, je dialogue, je me mets dans la peau d’un futur spectateur. Il faut rester humble, un film se construit lui-même. Les comédiens et l’équipe apportent leur part.

Valérie, pourriez-vous écrire un scénario pour un autre réalisateur ?

V.D : Non. J’écris toujours avec des visions en tête. Tout mon imaginaire passe par une idée de la mise en scène.
 

À pied d’œuvre

Affiche de « À pied d’œuvre »
À pied d’œuvre Diaphana

Réalisé par Valérie Donzelli
Scénario de Valérie Donzelli et Gilles Marchand d’après le roman de Franck Courtès
Produit par Alain Goldman (Pitchipoï Productions)
Distribution : Diaphana
Ventes Internationales : Kinology
Sortie le 4 février 2026

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