« Animus Femina » : entretien avec Éliane de Latour

« Animus Femina » : entretien avec Éliane de Latour

15 janvier 2026
Cinéma
« Animus Femina » réalisé par Éliane de Latour
« Animus Femina » réalisé par Éliane de Latour Les Films d’Ici

L’autrice, réalisatrice et anthropologue signe un nouveau documentaire autour de quatre femmes soucieuses de redéfinir les liens entre les hommes et les restes du vivant. 


Animus Femina. À quel moment ce titre est-il apparu et que signifie-t-il pour vous ?

Éliane de Latour : Le film s’est longtemps appelé Animus seulement avec cette idée de l’âme alliée à une consonance avec les animaux. Au départ, le projet n’était pas de faire un film uniquement avec des femmes. J’étais nourrie par des lectures majoritairement masculines – Bruno Latour, Philippe Descola, Baptiste Morizot. Le projet a évolué au fil du temps. En travaillant, je me suis rendu compte que je creusais quelque chose de très spécifique en filmant des corps de femmes : leurs gestes, leurs outils… Ce film au féminin n’avait rien d’idéologique. Il est né de la pratique et des rencontres. J’ai donc rajouté le « Femina » qui s’imposait de lui-même.

Qu’est-ce qui a déclenché l’idée de départ du film ?

Après la crise du Covid, je suis allée dans les Cévennes où vit mon frère. C’est là que j’ai retrouvé Isis (Olivier), une peintre animalière que je connaissais depuis longtemps. Elle m’a ensuite présenté à la vétérinaire Marie-Pierre (Puech), engagée dans la protection de la biodiversité. En sortant de chez cette dernière, je me suis dit que si je faisais un film, il serait centré sur les animaux et plus spécifiquement sur des modes d’attention au vivant. Il fallait alors trouver d’autres protagonistes pour construire le récit. Il me manquait une figure du « vivre avec », ce qui m’a conduite à Francine (Génieux) qui vit seule dans les montagnes des Asturies au milieu d’animaux domestiques et sauvages. Je voulais enfin un mode d’attention lié à la recherche fondamentale et donc une chercheuse pour créer un lien entre le local et le global à partir d’une expérience concrète. C’est justement le travail de Sara (Labrousse) autour de son étude des manchots et des phoques de l’Arctique.

Je fonctionne de manière organique. Je navigue entre les phases d’écriture, de tournage et de montage, sans que l’une prenne le pas sur l’autre. Elles se répondent en permanence.

Comment la mise en scène s’est-elle construite ?

Une fois ces quatre femmes et leurs modes d’attention spécifiques réunis, j’ai su qu’il ne fallait surtout pas faire quatre portraits séparés. Dès l’écriture, j’ai inscrit ces femmes dans un récit commun, structuré en différents mouvements : harmonie, chaos et renaissance. C’est un film sur le lien entre ces femmes et le vivant.

Le tournage avait-il une organisation spécifique ?

Je n’aime pas le cartésianisme de l’économie du cinéma avec cette logique extérieure qui impose une chronologie stricte : écrire, tourner, monter, diffuser. Je fonctionne autrement, de manière plus organique. Je navigue entre les phases d’écriture, de tournage et de montage, sans que l’une prenne le pas sur l’autre. Elles se répondent en permanence. J’ai donc tourné, monté, puis tourné à nouveau, réécrit selon les lieux et les moments en constituant les équipes au fil du travail. La base était ma collaboration avec Lucien Roux, un jeune chef opérateur très talentueux. Il a tourné une grande partie du film. C’est un entremêlement de gestes, un cheminement très vivant et joyeux.

Quel rôle occupe votre producteur Serge Lalou (Les Films d’Ici) ?

Je le connais depuis trente ans. Il a produit plusieurs de mes films dont Bronx Barbès (2000) et Si bleu si calme (1994). Nous nous sommes ensuite un peu perdus de vue, puis retrouvés autour d’Animus Femina. C’est un très grand producteur. Quand je suis arrivée avec ce projet, il en a tout de suite compris la logique. Il est pragmatique, me connaît bien.

 

Vous évoquiez les différents mouvements de votre film. Comment les avez-vous définis ? 

Je me suis volontairement appuyée sur une structure que l’on retrouve dans la plupart des mythes humains. Ces mythes débutent souvent par une phase d’harmonie : « Au temps où les hommes et les animaux se parlaient… » Puis survient un chaos : un déluge, une catastrophe, une rupture. Enfin, il y a une renaissance qui produit des changements. À la sortie du chaos s’opère, en effet, un processus de différenciation. Les espèces deviennent distinctes, ne se parlent plus. Il faut alors réinventer un langage commun. J’ai donc adapté cette structure au monde contemporain. Le début du film montre ainsi une tentative d’harmonie : les liens que ces quatre femmes tissent avec le vivant. Sara par la science, Marie-Pierre par le soin, Isis par l’art et Francine par le « vivre avec ». Puis arrive le chaos auquel elles sont toutes confrontées. Ce chaos les amène à un dépassement politique…

Ce chaos s’illustrait de quelle manière ?

Sara, par exemple, dépasse sa position de chercheuse du CNRS pour s’engager frontalement en faveur du bien-être animal dans la recherche scientifique. Marie-Pierre ne se contente pas d’être vétérinaire, elle va au tribunal, bloque des chantiers, se porte partie civile. En qualité de peintre animalière, Isis représente les blessures, le sang, la mort. Enfin, Francine n’est pas une figure folklorique vivant en retrait du monde. Elle se bat pour défendre un chemin forestier, subit des violences. Certains la traitent de sorcière…

Mon outil, c’est l’émotion à travers le cinéma.

Il fallait ensuite ouvrir l’horizon…

La dernière partie ouvre, en effet, une forme d’espoir. Le film traverse la mort comme symptôme de destruction, puis la mort comme ce qui redonne la vie. Cette circulation mène à une renaissance possible. À travers cela, je m’adresse aussi aux peuples autochtones, qui ont su maintenir un rapport familial au vivant malgré la colonisation et dont les voix doivent retrouver leur place dans le monde occidental. Je m’adresse également aux plus jeunes.

Animus Femina se veut donc un cri d’alarme, un geste politique…

Mon outil, c’est l’émotion à travers le cinéma. L’objectif est de faire bouger quelque chose à l’intérieur des spectateurs, quelque chose de profond au-delà du simple plaisir esthétique. Je veux susciter une émotion qui interroge et éveille. Je ne sais pas si cela devient un geste politique.

Un mot enfin sur la musique de Piers Faccini. Quand est-il arrivé sur le projet et comment avez-vous travaillé ensemble ?

Avec les musiciens je travaille toujours de la même manière. Nous discutons d’abord du projet, de la « couleur » que je recherche, des instruments que j’aimerais entendre, puis je leur envoie un premier montage. Ici, il durait 2 h 50 environ. J’indiquais à Piers les moments où la musique pourrait aider tout en le laissant libre. Il s’est ensuite enfermé quelques jours dans son studio des Cévennes avec Malik Ziad. Ensuite, nous avons fait plusieurs allers-retours. Je choisissais, resserrais, demandais parfois des ajustements précis. Tout ce qu’ils ont produit était sublime et parfaitement intégré. À la fin, nous avons regardé le film ensemble pour préparer le mixage. Ce lien dont parle le film se retrouve à toutes les étapes de sa fabrication.
 

Animus Femina

Affiche de « Animus Femina »
Animus Femina Dean Medias

Réalisé par Éliane de Latour
Musique originale : Piers Faccini, accompagné de Malik Ziad
Production : Serge Lalou (les Films d’Ici) 
Distribution : Dean Medias
Sortie le 7 janvier 2026

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