Abd Al Malik : « Plus qu’une réflexion sur l’esclavage, Furcy, né libre est un questionnement sur l’abolition »

Abd Al Malik : « Plus qu’une réflexion sur l’esclavage, Furcy, né libre est un questionnement sur l’abolition »

12 janvier 2026
Cinéma
« Furcy, né libre » réalisé par Abd Al Malik
« Furcy, né libre » réalisé par Abd Al Malik Fabien Coste

Douze ans après son premier long métrage largement autobiographique, Qu’Allah bénisse la France, Abd Al Malik s’empare de la figure de Furcy, un esclave réunionnais qui, au XIXe siècle, a mené un combat de plus de vingt-cinq ans pour obtenir sa liberté. Le cinéaste nous raconte le film que cette histoire hors norme lui a inspiré.


Quand et comment avez-vous entendu parler de l’histoire de Furcy ?

Abd Al Malik : Il y a une quinzaine d’années, j’étais en concert sur l’île de La Réunion et plusieurs personnes sont venues me voir pour me parler d’un projet de théâtre autour de Furcy. Elles m’ont proposé de le mettre en scène. C’est à cette occasion que je me suis plongé dans L’Affaire de l’esclave Furcy, que Mohammed Aïssaoui venait de publier chez Gallimard. Ce livre m’a profondément bouleversé. Mais à cette époque, je ne me sentais pas prêt à m’emparer du sujet de l’esclavage. Et ce d’autant moins que j’étais engagé sur d’autres projets artistiques, notamment autour de la langue.

Comment y êtes-vous revenu ?

Par une succession de différentes choses. La Fox, en France, m’a contacté fin 2016 pour doubler Nate Parker dans The Birth of the Nation, le film qu’il a consacré à Nat Turner, esclave cultivé et prédicateur très écouté, trente ans avant la guerre de Sécession. Ce film a été un marqueur important pour moi. Je suis allé à Los Angeles rencontrer Nate, nous nous sommes liés d’amitié. Puis, en revenant en France, des amis travaillant au musée d’Orsay préparaient l’exposition Le Modèle noir, de Géricault à Matisse, et m’ont demandé d’y participer. J’ai alors imaginé un spectacle basé sur Le Jeune Noir à l’épée, le tableau réalisé en 1850 par le peintre français Pierre Puvis de Chavannes, en travaillant sur les corps noirs au XIXe siècle. Quasiment au même moment, Nantes, ville très engagée sur ce terrain, m’a choisi comme parrain 2018 de leur Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, avec Patrick Chamoiseau et Françoise Vergès. J’ai assisté à des concerts et à des conférences très pointues. Et là, je me suis vraiment dit qu’il y avait quelque chose à faire autour de cette thématique au cinéma.

Je voulais faire un film de cinéma, fondé sur l’émotion, sans prétention pédagogique ni posture de donneur de leçons. Un film dont on sort avec le sentiment d’avoir grandi, appris quelque chose, et avec l’envie d’avancer, de faire peuple, de faire France.

D’où l’adaptation du livre de Mohammed Aïssaoui ?

Dix ans jour pour jour après sa découverte, Étienne Comar m’a appelé et m’a tendu le livre qu’il venait d’adapter en scénario. Désormais je me sentais prêt. Je savais que je pouvais raconter quelque chose et apporter une vision singulière.

 

Quelle était cette vision ?

Je ne suis pas historien et je ne prétends pas l’être. Mon idée était de me saisir de l’esprit de cette histoire et de rendre à l’écran ce qu’incarnait Furcy. Réfléchir à ce que signifie parler d’esclavage aujourd’hui. Depuis quelques années, nous traversons un moment où l’on parle beaucoup de démocratie, de valeurs, d’éthique, de déontologie mais on voit assez peu ces beaux principes être appliqués. Or je considère que les artistes sont comme des pythies grecques, bouleversés par des choses qui leur semblent vitales. Et c’est un peu comme si ce film s’était imposé à moi, en résonance avec mes combats d’artiste et avec ce que je suis en tant qu’individu. Avec cette idée aussi qu’il ne faut plus être dans le déni, qu’il faut abandonner certaines illusions, sans pour autant renoncer à l’idée de créer une société idéale. Je voulais faire un film de cinéma, fondé sur l’émotion, sans prétention pédagogique ni posture de donneur de leçons. Un film dont on sort avec le sentiment d’avoir grandi, appris quelque chose, et avec l’envie d’avancer, de faire peuple, de faire France. À mes yeux, plus qu’une réflexion sur l’esclavage, Furcy, né libre est un questionnement sur l’abolition elle-même. Et quand je dis abolition, je parle de justice, mais aussi d’éducation. Aujourd’hui, le film sur l’esclavage est presque devenu un genre en soi. Ce n’est pas ça que je raconte, je m’interroge sur l’après. Et qui dit après, dit comment cela résonne avec nous aujourd’hui, ici et maintenant.

Aujourd’hui, l’image est devenue centrale. Ce n’est pas un hasard si les réseaux sociaux ont un tel pouvoir. Avoir accès à ce médium en tant qu’artiste me confère donc une responsabilité.

Filmer l’esclavage passe aussi par le fait de filmer la violence. Celle du corps de Furcy meurtri par les coups de fouet. Comment vous y êtes-vous employé ?

D’abord en m’appuyant sur une foi profonde dans la fiction en général, et dans le cinéma en particulier. Aujourd’hui, l’image est devenue centrale. Ce n’est pas un hasard si les réseaux sociaux ont un tel pouvoir. Avoir accès à ce médium en tant qu’artiste me confère donc une responsabilité. Car aborder un sujet aussi grave exige une grande justesse. La violence est en effet un thème central dans mon travail sur Furcy : comment la montrer sans l’instrumentaliser ? Il ne s’agissait ni de détourner le regard ni d’exagérer. Trouver la bonne distance a été un questionnement permanent que je qualifierais d’éthique. Une éthique nourrie par les images d’archives et par de nombreuses discussions, notamment avec mon directeur artistique Fabien Coste et mon chef opérateur Guillaume Deffontaines. Nous avons réalisé un travail important sur la colorimétrie, en pleine conscience que la photo et la couleur racontent aussi notre histoire. Le tout en osmose avec la musique, personnage à part entière de Furcy, né libre que j’ai construite avec mon frère Bilal, dont l’approche très rythmique, scandée, évoque tout à la fois l’univers des griots et des rappeurs. Sans oublier un élément central : la manière dont l’interprétation, ô combien physique, d’un acteur allait pouvoir traduire à l’écran tout ce que j’avais en tête.

Cet acteur, c’est Makita Samba. Comment l’avez-vous choisi ?

Je l’ai vu sur scène dans une pièce adaptée de Camus. J’avais été saisi par sa façon de se déplacer et de dire tant de choses par son corps, son regard, sans avoir besoin de prononcer un seul mot. Furcy est un grand observateur. Il parle peu mais juste. J’ai tout de suite su que Makita saurait figurer la puissance de son intelligence sans parole.
 

FURCY, NÉ LIBRE

Affiche de « FURCY, NÉ LIBRE »
Furcy, né libre Memento

Réalisation : Abd Al Malik
Scénario : Étienne Comar
Production : Jérico Films, Arches Films
Distribution : Memento
Ventes internationales : France tv distribution 
Sortie le 14 janvier 2026

Soutiens sélectifs du CNC : Avance sur recettes avant réalisation, Fonds Images de la diversité (production)