L’écran d’épingles traverse le temps

L’écran d’épingles traverse le temps

06 août 2019
Cinéma
L’écran d’épingles traverse le temps
Inventé dans les années 1930 par Alexandre Alexeïeff et Claire Parker, cet objet/technique d’animation continue d’inspirer les artistes et réalisateurs d’aujourd’hui. L’un des rares modèles en activité est conservé au CNC.

Dans l'obscurité de mon studio, l'écran d'épingles se révèle, tel un trésor que l'on découvre dans une caverne, éclairé d'un rayon de lumière. Celle-ci est puissante et chaude, comme un soleil d'été. Elle ne touche qu'une seule surface, celle de l'écran. On y voit un dessin, celui que j'ai laissé la veille. Il irradie dans la pièce sombre. Les blancs sont chauds, les noirs profonds, et les gris des valeurs médianes se déclinent à l'infini.

Ces quelques phrases de la réalisatrice québécoise Michèle Lemieux (1) résument à merveille l'étrange relation qui semble se nouer entre l'écran d'épingles et les artistes qui ont l'opportunité de l'approcher. Magique, voire mystique, selon certains de ses utilisateurs, ce "Stradivarius de l'animation", pour reprendre les mots de Michael Dudok de Wit (La Tortue rouge), ne se résume pas simplement à une technique d'animation. Il s'agirait plutôt d'un "corps" dont la présence, charnelle, quasi-organique, hante les esprits de ceux qui l’utilisent comme de ceux qui veillent à sa conservation.

Inventé dans les années 1930 par le graveur Alexandre Alexeïeff et sa future épouse, Claire Parker, l'écran d'épingles se compose d'un cadre dans lequel une trame de pointes disposées en quinconce traverse une surface blanche. Eclairées obliquement, ces pointes donnent naissance à autant d’ombres portées plus ou moins longues selon la saillie des épingles sur cette surface. A l'aide de divers instruments, l'artiste pousse, plus ou moins profondément, une partie de ces épingles pour former un dessin grâce à leur ombre portée sur la toile. De ce travail d’orfèvre naissent des images à l’atmosphère souvent inquiète ou onirique, qu’il faudra ensuite photographier avec la caméra, puis modifier légèrement, avant de prendre une nouvelle photo et ainsi de suite pour, in fine, obtenir une animation.

Deux modèles en activité dans le monde
Cette "œuvre d'art en soi" (Michèle Lemieux) aussi rare que précieuse, aurait pu disparaître. Il n’en existe, aujourd’hui, que deux modèles en activité dans le monde. L’un, au Canada, utilisé à l’ONF. L’autre, en France, au CNC. Celui-ci, appelé l’Epinette (270.000 épingles), fait partie du fonds Alexeïeff / Parker, et illustre la politique de collecte et de conservation du Centre. « Depuis 1969, la Direction du patrimoine s’était fixé pour objectif de réunir des collections les plus complètes possible, et pour cela démarchait des personnalités du cinéma qui pourraient souhaiter déposer les leurs au CNC, précisent Jean-Baptiste Garnero et Sophie Le Tétour, chargés d’études pour la valorisation des collections à la direction du patrimoine cinématographique. Cela a été le cas pour le couple Alexeïeff/Parker qui, dès 1975, a fait un premier dépôt pour que leur matériel ne soit pas dispersé ».

A la mort d’Alexeïeff, la fille du réalisateur permet au Centre d’enrichir la collection avec sa bibliothèque, ses archives, des photos, des films et la totalité des appareils et accessoires de leur atelier, dont notamment les deux premiers écrans d’épingles. Plusieurs autres seront ensuite collectés, restaurés et valorisés avec une grande partie du fonds (expositions, ouvrage, DVD…). En 2012, le CNC entreprend une démarche nouvelle dans l’histoire du fonds avec l’acquisition du dernier écran d’épingles du couple, l’Epinette, dont Michèle Lemieux assurera la remise en fonction entre 2012 et 2014 : l’objectif de conservation évolue alors vers une volonté de transmission.


L’idée ? « Il fallait à tout prix que cet écran fonctionne, car nous avions déjà des modèles d’exposition, poursuit Jean-Baptiste Garnero. Notre but était clair : relocaliser cette technique d’animation en France, alors qu’elle n’était utilisée, à ce moment-là, qu’au Canada. » Or pour remettre cet outil en production, transmettre ce savoir-faire était impératif. Un premier atelier de formation, encadré par Michèle Lemieux, a ainsi été mis en place en 2015 à Annecy, conjointement à l’exposition « Alexeïeff/Parker, montreurs d’ombres » coproduite par le Musée-Château d’Annecy et le CNC. Huit artistes ont ainsi été sélectionnés et initiés pendant trois jours à cette technique : Clémence Bouchereau, Céline Devaux, Pierre-Luc Granjon, Florentine Grelier, Nicolas Liguori, Cerise Lopez, Florence Miailhe et Justine Vuylsteker. Frustrant car trop court, cet atelier donnera ensuite lieu quelques mois plus tard à une résidence de recherche et de développement organisée par le CNC sur son site de Bois-d’Arcy, avec les mêmes participants, répondant tous présent.

Depuis, l’outil nourrit et intègre le travail des participants. Céline Devaux utilisera l’écran d’épingles pour plusieurs séquences de son film Gros Chagrin, primé à la Mostra de Venise 2017 (meilleur court métrage). Le dernier court de Justine Vuylsteker, Etreintes, est par ailleurs entièrement conçu avec l’écran d’épingles. Nicolas Liguori, quant à lui, effectue en ce moment une résidence au Musée du dessin et de l’estampe originale, au cours de laquelle il réalise des illustrations à l’aide de l’écran d’épingles. Enfin, le tournage de La Saison pourpre, court métrage de Clémence Bouchereau, débutera au printemps 2020. Le CNC encourage désormais les autres réalisateurs qui ont participé à cette résidence à développer des projets employant cette technique.



L'écran d'épingles d'Alexandre Alexeïeff et de Claire Parker © CNC (vidéo muette)




Ecran d'épingles © CNC