Bien avant l’invention du cinéma, photographes et scientifiques ont réfléchi à la manière de restituer la vision d’un monde en trois dimensions à partir d’une surface plane. La solution : tromper le cerveau. En proposant une image légèrement différente à chacun des deux yeux, la stéréoscopie recrée artificiellement la sensation de profondeur expérimentée chaque jour par le regard humain. De la photographie stéréoscopique de Jacques Henri Lartigue au cinéma en relief des frères Lumière, la 3D, régulièrement présentée comme « le futur du cinéma », possède en réalité une histoire plus ancienne que le cinéma lui-même. Une histoire dans laquelle la France joue une place importante.
Avant le cinéma, des photographies en trois dimensions
Avant de connaître la stéréoscopie, il faut comprendre le cerveau humain. Nos deux yeux, séparés de quelques centimètres, ne voient pas exactement la même image. Le cerveau fusionne ces deux points de vue et utilise notamment leur décalage pour percevoir la profondeur. Le principe de la stéréoscopie consiste à reproduire artificiellement cette vision en présentant deux images légèrement différentes, une pour chaque œil.
Le physicien britannique Charles Wheatstone est le premier à décrire scientifiquement le phénomène. En 1838, iI présente son stéréoscope aux membres de la Royal Society. L’Écossais David Brewster, inventeur du kaléidoscope, y assiste et s’intéresse à ce dispositif qu’il entreprend de perfectionner par la suite. Mais une autre avancée va bientôt transformer cette expérience scientifique en divertissement : la photographie. En France, l’opticien parisien Jules Duboscq joue un rôle important dans sa diffusion. Après avoir découvert le stéréoscope perfectionné par Brewster, il le fabrique et le commercialise en France à partir du début des années 1850. Des photographies prises sous deux angles légèrement différents sont placées côte à côte dans une visionneuse : en regardant à travers les lentilles, les deux clichés semblent n’en former qu’un avec de la profondeur.
Mais Jules Duboscq ne se contente pas de l’image fixe. Il comprend rapidement le potentiel spectaculaire et commercial de cette invention. En 1851, il présente son stéréoscope à la Great Exhibition de Londres, la première Exposition universelle. Un an plus tard, il dépose un brevet pour un « stéréo-fantascope ou bioscope », qui permet d’observer des images stéréoscopiques animées grâce à un appareillage posé directement devant les yeux du spectateur.. Plus de quarante ans avant la première projection publique du Cinématographe Lumière, l’image cherche donc déjà à accomplir deux rêves du cinéma : reproduire le mouvement et restituer le volume.
![Série [Dans les tranchées de la guerre 1914-1918, photographies]. Plaque de verre stéréoscopiques](/documents/36995/2525214/stereoscopie-cnc-3.jpg/49f955a3-bde0-0dcf-e027-83a6814fb00f?t=1790682193403)
Des lunettes colorées pour voir le relief
La difficulté du stéréoscope reste malgré tout évidente : pour percevoir le relief, le spectateur doit placer ses yeux devant une visionneuse. Comment faire apparaître cette profondeur directement sur une image ? Un Français va apporter une réponse déterminante. Louis Ducos du Hauron est aujourd’hui surtout connu comme l’un des pionniers de la photographie en couleur. Mais il travaille également sur la stéréoscopie. En 1891, il dépose en France un brevet pour des images stéréoscopiques pouvant produire leur effet sans avoir recours au stéréoscope.
Le principe consiste à superposer les deux images correspondant aux yeux gauche et droit en utilisant des couleurs différentes, puis à les séparer au moment de la vision grâce à des filtres colorés. C’est l’anaglyphe, dont Louis Ducos du Hauron développe et nomme le procédé, même si la séparation des images par la couleur avait déjà été tentée auparavant. Le principe des fameuses lunettes rouge et bleu (ou rouge et cyan dans leurs versions plus modernes) est déjà là. La technologie changera considérablement au cours du siècle suivant, mais l’objectif reste identique : envoyer une information différente à chacun des deux yeux pour laisser le cerveau fabriquer le relief.
Jacques Henri Lartigue, une vie photographiée en relief
Jacques Henri Lartigue est aujourd’hui l’un des photographes français les plus célèbres du XXᵉ siècle. Pourtant, ses essais stéréoscopiques sont moins connus, bien que considérables. Entre 1902 et 1928, il réalise environ 5000 négatifs stéréoscopiques, selon la Donation Jacques Henri Lartigue.
Jacques Henri Lartigue ne se contente d’ailleurs pas de prendre ces photographies. Il transforme certaines d’entre elles en plaques positives et organise des projections pour sa famille. Il les assemble en séries et prépare ses séances dans des cahiers. La photographie devient ainsi spectacle.
Dans La Vie en relief : Jacques Henri Lartigue, le réalisateur Denis Gaubert s’empare justement de ce fonds stéréoscopique. Présenté en 3D dans les salles équipées, le documentaire permet de retrouver la profondeur originelle de photographies prises, pour certaines, il y a plus de cent vingt ans. Grâce aux technologies du futur, il est possible de voir comment Lartigue regardait son présent.
Quand Louis Lumière remet le cinéma en relief
Entre-temps, le cinématographe de la société Lumière a fait bouger les prises de vues en images réelles. Après les premières projections cinématographiques de la fin du XIXᵉ siècle, la recherche du relief accompagne rapidement celle du mouvement. Différents procédés sont expérimentés à l’étranger, notamment aux États-Unis, où des essais de cinéma stéréoscopique ont lieu dès le début du XXᵉ siècle.
En France, l’un des pionniers du cinéma revient lui-même au relief. Quarante ans après la naissance du Cinématographe, Louis Lumière travaille sur un procédé de cinéma stéréoscopique et le présente en 1935 à l’Académie des sciences. L’expérience possède une dimension presque symbolique lorsqu’il applique le relief à l’un des films les plus célèbres du catalogue Lumière : L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat. Ce remake en trois dimensions ouvre la porte à une nouvelle manière de voir le cinéma.
Mais le cinéma en relief se heurte à un défi qui revient régulièrement au cours de son histoire : il nécessite des équipements particuliers, tant pour la prise de vues que pour la projection, ainsi qu’un dispositif permettant de séparer les images destinées aux deux yeux. Et malheureusement, c’est ce qui ralentit son évolution.
![Titre figurant sur la plaque (en italique), série [Dans les tranchées de la guerre 1914-1918, photographies]](/documents/36995/2525214/stereoscopie-cnc-2.jpg/15da7b9f-a7b9-b404-e7b3-23e603cf39f5?t=1790682193274)
La 3D, éternel retour du futur du cinéma
C’est finalement Hollywood qui transforme le relief en phénomène commercial. En 1922, The Power of Love, aujourd’hui perdu, est généralement présenté comme le premier long métrage projeté commercialement en 3D. Mais la véritable première grande vague arrive trente ans plus tard.
En 1952, Bwana Devil d’Arch Oboler rencontre un succès qui encourage les studios américains à se lancer dans le relief. Le cinéma doit alors affronter la concurrence grandissante de la télévision : la 3D fait partie des moyens utilisés pour proposer en salle une expérience impossible à reproduire chez soi. L’Homme au masque de cire en 1953 ou L’Étrange Créature du lac noir en 1954 participent à cette vague. En France, ce dernier connaîtra d’ailleurs une étonnante seconde vie : près de trente ans après sa sortie, le film est proposé en relief à la télévision dans le cadre de La Dernière Séance. La 3D devient alors elle-même un événement télévisuel, avec ses indispensables lunettes colorées.
Le passage au numérique change progressivement la donne. La projection devient plus facile à synchroniser et les systèmes de cinéma numérique en relief se développent. En 2009, le succès mondial d’Avatar de James Cameron ouvre une nouvelle période d’enthousiasme pour la 3D. En France aussi, cette transformation touche directement les salles.
La sortie française d’Avatar en IMAX 3D en décembre 2009 est un moment charnière. Dans les années suivantes, le CNC accompagne également des productions françaises utilisant le relief à travers son aide aux nouvelles technologies en production : animation, documentaire, fiction ou captation expérimentent à leur tour cette possibilité.
Une invention plus ancienne que le cinéma
Aujourd’hui, les recherches autour de l’immersion prennent une autre orientation. La réalité virtuelle peut aller plus loin que la stéréoscopie traditionnelle en adaptant l’image aux mouvements de la tête et en donnant l’impression de se trouver à l’intérieur d’un environnement. Les technologies changent, mais l’ambition reste la même : abolir autant que possible la distance entre une image et le spectateur qui la regarde.
Derrière les dispositifs numériques actuels se cache une idée expérimentée depuis près de deux siècles : utiliser nos deux yeux pour convaincre notre cerveau qu’une surface possède une profondeur qu’elle n’a pas. Il ne s’agit pas seulement de reproduire le monde, mais de tenter de lui rendre son volume.
LA VIE EN RELIEF - JACQUES HENRI LARTIGUE
Réalisation et scénario : Denis Gaubert
Production : Autour de Minuit
Distribution : UFO Distribution
Sortie le 16 septembre 2026
Soutiens sélectifs du CNC : Avance sur recettes après réalisation, Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026)