Manta Ray: un film poétique et politique sur les réfugiés rohingyas

Manta Ray: un film poétique et politique sur les réfugiés rohingyas

23 juillet 2019
Cinéma
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Manta Ray
Manta Ray Jour2fete
Sacré meilleur film de la section Orizzonti à la Mostra de Venise 2018, ce premier long métrage thaïlandais de Phuttiphong Aroonpheng embrasse de façon singulière le drame vécu par les réfugiés Rohingyas.

Un directeur de la photo qui passe à la réalisation

Si Manta Ray est le premier long de Phuttiphong Aroonpheng, ce Thaïlandais de 43 ans n’a rien d’un nouveau-venu. Diplômé en arts plastiques, il a commencé à réaliser des courts en 2006 tout en entamant une carrière de directeur de la photo pour ses propres œuvres et celles des autres, dont The Island Funeral, primé pour ses images au festival de Shanghai 2015. Et si pour Manta Ray, il a engagé Nawarophaat Rungphiboonsophit à ce poste, son parcours de chef opérateur a fortement influencé son travail. A commencer par la prépondérance de l’image sur les mots dans son récit, l’un de ses deux personnages principaux étant même muet : « N’ayant pas l’habitude de raconter une histoire par des dialogues, Manta Ray fonctionne donc surtout à partir du visuel et du son, comme une œuvre abstraite ou une musique expérimentale ».

Le prolongement d’un court métrage

Manta Ray met en scène un pêcheur thaïlandais qui disparaît mystérieusement après avoir découvert en pleine forêt un réfugié Rohingya blessé et inconscient. L’idée remonte à quelques années quand il développait ce qui s’annonçait alors comme son premier long métrage Departure day, composé de deux parties distinctes. « La première montrait un travailleur immigré birman passant la frontière vers la Thaïlande. Et la deuxième racontait la quête d’identité d’un homme mystérieux, dans un port de pêche ». Mais finalement, il choisit de scinder le projet en deux. La première histoire donnera naissance au court métrage Ferris Wheel, en 2015, la seconde à Manta Ray.

Une fiction rattrapée par l’actualité

Quand il se lance dans Manta Ray, les Rohingyas - minorité birmane de religion musulmane ayant enduré des décennies de persécutions - ne font pas la une des journaux. Mais en 2016, éclate un nouveau conflit, qualifié de « nettoyage ethnique » par l’ONU, où les autorités birmanes multiplient tortures et massacres envers eux, les poussant à un l’exode vers des régions proches à majorité musulmane comme le sud de la Thaïlande. Cette tragédie renforce son désir d’aller au bout de son projet. « J’ai été choqué de voir des amis prononcer des paroles haineuses quand ils ont appris que la Thaïlande allait accueillir une partie de ces réfugiés. La méconnaissance des peuples étrangers peut avoir de funestes conséquences. » Alors, il a opté pour un rendu réaliste, proche du documentaire, en filmant ses personnages au téléobjectif. « J’ai tourné beaucoup de pubs où on me demandait d’avoir un rendu bien léché. J’ai donc voulu l’inverse pour mon propre film : quelque chose de cru, sans embellissement. »

Un film sous une influence inattendue

On pourrait croire que Manta Ray puise ses influences dans le travail de grands documentaristes ou, pour ses scènes d’ouverture en pleine forêt, dans les visions stupéfiantes qui peuplent les jungles filmées par son compatriote Apichatpong Weerasethakul.  Mais Aroonpheng confie que sa véritable source d’inspiration a été Eraserhead de David Lynch : « Je ne comprends pas ce film et je ne sais même pas de quoi il parle. Mais c’est précisément ce genre de film que j’ai envie de réaliser. »

Une B.O. made in France

Manta Ray se singularise par son travail sur le son et sa B.O. dont on peine souvent à identifier les instruments. « Venant d’un univers où le visuel prime, je préfère les sons travaillés aux mélodies instrumentales. » C’est le cahier des charges qu’il a présenté au groupe choisi, parmi plusieurs candidats, pour la confectionner : les Strasbourgeois de Snowdrops. « Je leur ai montré les images puis demandé une proposition pour le son qu’ils imagineraient, sans aucune orientation. Et ils sont partis sur un univers sonore proche des films expérimentaux des années 50 qui m’a séduit. » Créé en 2014, le duo Snowdrops réunit le multi-instrumentiste Mathieu Gabry et la compositrice et ondiste Christine Ott, qui avait déjà collaboré à plusieurs B.O. (Amélie Poulain, 35 rhums…) et co-signé celle des Ogres de Léa Fehner.

Manta Ray, qui sort le 24 juillet, a reçu l’aide aux cinémas du monde et l’aide sélective à la distribution du CNC.