Mia Hansen-Love : "J’ai eu envie de savoir à quoi pourrait ressembler mon cinéma dans ce territoire a priori loin de moi : l’Inde"

Mia Hansen-Love : "J’ai eu envie de savoir à quoi pourrait ressembler mon cinéma dans ce territoire a priori loin de moi : l’Inde"

19 décembre 2018
Cinéma
Maya de Mia Hansen-Løve
"Maya" de Mia Hansen-Løve Les Films Pelléas - DR
Trois ans après L’Avenir qui lui a valu le prix de la mise en scène à Berlin, Mia Hansen-Love pose sa caméra en Inde pour Maya, l’histoire de la reconstruction d’un ex-otage journaliste. Elle nous raconte sa relation à ce pays et la manière dont elle l’a filmé.

Vous avez jusqu’ici tourné tous vos films en France. D’où naît ce désir d’aller poser votre caméra en Inde ?

Mia Hansen-Love : Cette envie est née des fréquentes visites que j’ai pu faire dans ce pays. Au fur et à mesure des nombreuses semaines passées sur place pendant deux ans, j’ai construit un rapport très fort à Goa. J’ai donc eu envie de savoir à quoi pourrait ressembler mon cinéma dans ce territoire a priori loin de moi. Même si j’étais consciente des difficultés qu’il y avait en tant qu’Occidentale à aller poser sa caméra en Inde. Mais les risques guident mon cinéma depuis toujours. J’en prends lorsque je me lance dans Le père de mes enfants autour des derniers jours d’un producteur inspiré par Humbert Balsan. Mais c’est aussi précisément pour cette raison que je me suis lancée ! Il y avait un défi à dépasser, comme ici avec Maya : une Occidentale qui va en Inde pour ne filmer ni la misère, ni les paysages de carte postale. J’ai ressenti le besoin de m’y confronter après L’avenir.

Pour quelle raison ?

L’avenir a été une expérience à la fois très joyeuse et très douloureuse. Car ce fut un tournage très léger, mais sur un sujet très lourd : la solitude d’une femme confrontée au passage du temps avec une forme de résignation et cette idée du renoncement à l’amour physique. Et comme je vis mes films dans une empathie profonde avec mes personnages, cette idée- là m’a accompagnée pendant deux ans. J’ai donc envisagé Maya en réaction à L’avenir. Comme une quête finalement assez proche de celle de ce journaliste qui tente de se reconstruire. Maya n’a rien d’autobiographique, mais je me retrouve dans ce désir de renaissance et d’émancipation. Cela passait, dans mon cas, par ce tournage loin de ma zone de confort. Voilà pourquoi je voulais aussi m’autoriser - là encore à l’inverse de L’avenir - une forme de sensualité. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si j’ai changé de chef opérateur pour l’occasion alors que j’adore travailler avec Denis Lenoir et que j’ai déjà retravaillé avec lui. Cela faisait sens de faire appel à Hélène Louvart par rapport à son travail en général (Y aura-t-il de la neige à Noël ?, Ma mère…), son côté aventureux, ses nombreuses expériences à l’étranger (Pina, Heureux comme Lazzaro…) et l’intimité que j’allais pouvoir avoir avec une femme à ce poste.

Comment avez-vous préparé en amont ce tournage en terre indienne avec elle ?

Hélène, c’est la Isabelle Huppert des chefs op’ ! (rires) Pas besoin de lui expliquer la psychologie du récit : elle comprend tout instinctivement. Mais on a énormément travaillé en termes de mise en scène. Je n’ai jamais passé autant de temps sur les lieux en amont pour me les approprier et réfléchir comment, quasiment plan par plan, on allait cadrer, trouver le rythme du récit…

C’est l’Inde qui induit ce changement de méthode ?

Oui car on avait peur de manquer de temps à cause des conditions difficiles de tournage qu’on pressentait. Je voulais que rien ne soit bâclé, que la technique ne soit jamais un poids sur le plateau. Anticiper pour être au final le plus léger possible.

Qu’est-ce qui vous a guidée, une fois sur le plateau ?

L’idée était d’être libre et de rester moi-même. De tenter de restituer ma propre expérience de l’Inde. De regarder ce pays avec ma caméra comme je l’avais regardée sans. Je connaissais très bien la quasi-totalité des lieux que j’ai filmés. Et j’ai essayé de garder le même regard sur ce monde que celui que j’ai en France, même si ce sont évidemment deux univers différents : rester sur ce mélange d’intimité et de distance, de respect et de connivence tout au long du récit. Ca paraît simple en théorie. Mais je vous assure que ça ne l’est pas en pratique.

Pour quelles raisons ?

Dans une rue, avec une caméra 35 mm et des rails de travelling, vous pouvez vite vous retrouver dans un chaos total avec 200 personnes autour de vous. L’ingéniosité et la discrétion furent donc les maîtres mots de cette aventure. Et cela ne pouvait pas simplement se résumer à filmer l’Inde de manière documentaire. Je n’ai jamais envisagé Maya caméra à l’épaule, en solitaire. Ce n’était ni la bonne grammaire, ni la bonne langue pour ce que je souhaitais raconter. Et je ne voulais pas que l’Inde modifie mes ambitions de mise en scène. Sans la pugnacité et le sang-froid d’Hélène, rien de tout cela n’aurait été possible. Il a existé des tensions…

… Alors que le film est enveloppé, à l’inverse par un climat paisible.

Il y une ironie pour moi entre la douceur dont vous parlez et la violence qu’on a pu endurer pour parvenir à ce résultat- là. Mais vous ne pouvez pas me faire plus plaisir : c’est exactement ce que je recherchais !

MAYA

Maya sort en salles le 19 décembre et a bénéficié de l’aide sélective à la distribution (aide au programme) du CNC.