« Minotaure » : comment l’Europe a rendu possible le nouveau film d’Andreï Zviaguintsev

« Minotaure » : comment l’Europe a rendu possible le nouveau film d’Andreï Zviaguintsev

08 octobre 2026
Cinéma
« Minotaure » réalisé par Andreï Zviaguintsev
« Minotaure » réalisé par Andreï Zviaguintsev Anna Matveeva

Grand Prix du Festival de Cannes 2026 et choisi pour représenter la France à l’Oscar du meilleur film international en 2027, Minotaure d’Andreï Zviaguintsev est le fruit d’une coproduction profondément européenne. Retour avec Charles Gillibert, producteur chez CG Cinéma, sur la construction d’une œuvre dont le parcours raconte aussi la place particulière qu’occupe la France dans le cinéma d’auteur international.


Avant de devenir Minotaure, le sixième long métrage d’Andreï Zviaguintsev aurait pu être tout autre chose. Il y a quelques années, le cinéaste russe et Nathanaël Karmitz, président du directoire de mk2, commencent à échanger autour d’une possible adaptation de La Femme infidèle (1969) de Claude Chabrol. Le projet est finalement mis de côté tandis qu’Andreï Zviaguintsev travaille sur d’autres idées.

C’est dans un contexte différent que Charles Gillibert le rencontre par la suite. Le réalisateur s’est exilé de la Russie et cherche un endroit où poursuivre son travail. « Il était dans une position inconfortable matériellement. C’était très évident de lui proposer de venir travailler dans nos bureaux, de lui donner un espace », se souvient le producteur. Lorsque le réalisateur décide de lancer Minotaure avec Nathanaël Karmitz, ils proposent à Charles Gillibert d’accompagner le projet. Pour les deux producteurs, le film marque des retrouvailles : leur précédent projet commun remontait à Tom à la ferme (2013) de Xavier Dolan.

Portrait d'Andreï Zviaguintsev
Andreï Zviaguintsev Anna Matveeva

Fabriquer la Russie ailleurs

La production de Minotaure doit rapidement répondre à une difficulté majeure : comment tourner le nouveau film d’un cinéaste russe en exil, entouré de collaborateurs eux-mêmes dispersés dans plusieurs pays ? La réponse va notamment se trouver en Lettonie. Le pays offre des décors permettant de reconstituer l’univers russe dans lequel se déroule le récit, tandis que Charles Gillibert y possède déjà une expérience de tournage.

CG Cinéma se rapproche d’un partenaire letton, Forma Pro Films. L’Allemagne rejoint également la coproduction par l’intermédiaire de Razor Film. Minotaure devient ainsi une coproduction entre la France, la Lettonie et l’Allemagne. CG Cinéma assure notamment la production exécutive tandis que mk2 prend en charge les ventes internationales.

La configuration internationale du projet répond aussi à la méthode de travail très particulière d’Andreï Zviaguintsev. Le cinéaste souhaite préparer son film très en amont et sur les lieux mêmes du futur tournage. Ses principaux chefs de poste, eux-mêmes installés dans différents pays, doivent donc être réunis en Lettonie près de six mois avant le début du tournage. Repérages, visas, déplacements : le dispositif impose de mobiliser des financements à un moment où, habituellement, tous les crédits d'un film ne sont pas encore réunis. CG Cinéma et mk2 prennent alors en charge une partie de cette préparation.

Pour Charles Gillibert, produire un film avec un cinéaste et des techniciens en exil est un défi : « Il faut prendre en considération toutes les problématiques juridiques, administratives et de visas. Il a aussi fallu nous adapter à la façon de faire d’Andreï Zviaguintsev, comme lui a dû s’adapter à cette situation. Cela demande un dialogue soutenu. Chaque film a sa complexité. Et celle-là correspond un peu plus à notre époque. Malheureusement, cela arrive de plus en plus de se retrouver dans ces situations. »

 

Vingt-cinq ans de coopération franco-allemande

Soutenu par l’Aide aux cinémas du monde (ACM), Minotaure a également bénéficié du « mini-traité » franco-allemand, qui fête en 2026 son 25ᵉ anniversaire. Signé à Cannes le 17 mai 2001, l’accord permet au CNC et à la Filmförderungsanstalt (FFA) d’attribuer conjointement des aides sélectives aux projets de coproduction entre les deux pays.

Pour Charles Gillibert, le « mini-traité » ne se limite pas à son soutien financier. « Je vois les alliances franco-allemandes comme une certaine idée de l’Europe », explique-t-il. « Ces dispositifs permettent de soutenir des films à forte identité européenne et de donner des moyens importants à de grands auteurs de s’exprimer ». Sur Minotaure, ce soutien s'est accompagné de la participation d’ARTE France Cinéma et de ZDF Studios.

Vingt-cinq ans après sa signature, le « mini-traité » illustre une conception de la coproduction qui consiste à créer un espace de fabrication commun. Une approche qui peut notamment bénéficier à des cinéastes dont les projets dépassent les frontières de leur pays d’origine. « Le cinéma indépendant a quasiment disparu aux États-Unis », estime Charles Gillibert. « L’Europe a créé une maison pour les grands auteurs internationaux. Cela va au-delà de l’Europe. » 

À ses yeux, les mécanismes de coproduction européens permettent aujourd’hui à des cinéastes venus d’Amérique du Sud, d’Asie ou d’ailleurs de continuer à porter des projets ambitieux en s’appuyant sur des financements européens. « C’est une certaine idée de la culture qui est soutenue par ces dispositifs, qui rendent encore possibles ces grands films qui ne sont pas seulement du divertissement, qui nous donnent un regard sur le monde qui nous entoure, nous aident à mieux nous connaître, à penser notre époque. »

« Minotaure » réalisé par Andreï Zviaguintsev
« Minotaure » réalisé par Andreï Zviaguintsev MK2 Productions, CG Cinéma

Un film européen dans la course des Oscars

Le 16 septembre 2026, Minotaure a été choisi pour représenter la France dans la course à l’Oscar du meilleur film international en 2027. Andreï Zviaguintsev est russe et son film n’est pas tourné en français, mais Minotaure est majoritairement français et remplit les critères lui permettant de représenter l’Hexagone. « Cela montre que la France, aujourd’hui, défend un cinéma qui va très au-delà de ses frontières. C’est la capacité de la France à accueillir des artistes du monde entier, à faire exister leur travail et à le défendre au-delà de la question de nationalité. Je suis extrêmement fier que la France ait la capacité de faire ce choix », souligne Charles Gillibert. 

« Est-ce que le film est présent dans les grands festivals nord-américains qui décident depuis vingt ans des films qui seront nommés aux Oscars ? Est-il également dans les prédictions des magazines spécialisés de l'industrie qui décident depuis vingt ans des films qui seront nommés ? Est-ce que le distributeur [MUBI, NDLR] a choisi une date qui fonctionne pour être nommé aux Oscars ? Est-ce que le distributeur a une expérience ? De façon simple, nous pouvons dessiner une grille qui dit si le film a une chance ou pas. Et dans cette grille, Minotaure coche toutes les cases. »

Les cinq pays nommés à l’Oscar du meilleur film international seront annoncés le 21 janvier 2027.

MINOTAURE

Affiche de « MINOTAURE »
Minotaure Les Films du Losange

Réalisation : Andreï Zviaguintsev
Scénario : Simon Liachenko et Andreï Zviaguintsev
Production : MK2 Productions, CG Cinéma, Forma Pro Films, Razor Film
Distribution : Les Films du Losange
Ventes internationales : MK2 Films
Sortie le 14 octobre 2026

Soutiens sélectifs du CNC : Aide aux cinémas du monde, Mini-traité franco-allemand, Aide sélective à la distribution (aide au programme 2026)