Park : lumière sur le cinéma grec

Park : lumière sur le cinéma grec

07 juillet 2020
Cinéma
Park de Sofia Exarchou
Park de Sofia Exarchou Tamasa Distribution - Faliro House Productions
A l’occasion de la sortie de Park, de Sofia Exarchou, portraits de quelques grands cinéastes qui ont forgé l’identité du cinéma grec.

Michael Cacoyannis, le pionnier

Son nom est synonyme d’âge d’or pour le cinéma grec. Marqué par des débuts timides et pléthore de productions conventionnelles, miné par la crise économique et les guerres, le septième art hellène finit par exploser – et s’imposer aux yeux du monde – grâce à Michael Cacoyannis, un cinéaste porté par le vent de liberté qui souffla sur les cinématographies européennes dans les années 50 et 60. Le Réveil du dimanche (1954) et Stella, femme libre (1955) symbolisent aujourd’hui l’entrée de la production cinématographique grecque dans la modernité, préfigurant d’une certaine façon la Nouvelle Vague. Stella, femme libre révèle aussi une actrice, Melina Mercouri, qui deviendra une icône internationale, puis la ministre de la culture du pays dans les années 80 et 90. L’autre grande actrice grecque emblématique de cet âge d’or, Irène Papas, est quant à elle la vedette de l’adaptation d’Electre par Cacoyannis (1962), nommée à l’Oscar du meilleur film étranger. Un film qui pava la voie au triomphe de Zorba le Grec (1964), d’après le roman de Nikos Kazantzakis, avec Anthony Quinn et le sirtaki mythique de Mikis Theodorákis. Obligé de quitter son pays pendant la dictature des colonels, Michael Cacoyannis s’est ensuite beaucoup consacré au théâtre et à l’opéra, entre Paris, New York et Salzbourg, et à des adaptations cinématographiques d’Euripide (Les Troyennes en 1971, Iphigénie en 1977) ou de Tchekhov (La Cerisaie, 1999).

 

Costa-Gavras, le globe-trotter

Le plus international des cinéastes grecs. Le plus Français aussi. Costa-Gavras arrive à Paris, en 1952, à l’âge de 19 ans, pour y faire ses études et s’y construire un plus bel avenir. Il aura marqué l’histoire du cinéma hexagonal, de son amitié avec le couple Montand-Signoret dans les années 50 à la présidence de la Cinémathèque française. Il s’est intéressé au Chili (Missing), à la Tchécoslovaquie (L’Aveu), aux Etats-Unis (Mad City), mais c’est une histoire grecque qui lui a inspiré ce qui reste sans doute son film le plus célèbre : Z, en 1969, qui raconte l’enquête d’un juge d’instruction sur l’assassinat politique d’un député et annonce la chape de plomb fasciste qui va s’abattre sur la Grèce en cette fin des années soixante. Le film lui vaut l’Oscar du meilleur film étranger. Récemment, Costa-Gavras est retourné dans son pays pour raconter dans Adults in the Room le combat du ministre des Finances de Syriza, Yánis Varoufákis, contre les institutions européennes. Un film d’une actualité brûlante mais où résonnent aussi les échos d’une tragédie antique.

 

Theo Angelopoulos, le géant

Les succès de Michael Cacoyannis avaient préparé le terrain au « nouveau cinéma grec » des années 70, représenté notamment par Aléxis Damianós (Evdokia, 1971) ou Pantelis Voulgaris (l’anticonformiste Les Fiançailles d’Anna, 1972), mais dont Theo Angelopoulos sera le chef de file incontesté. Avec La Reconstitution, en 1970, ce jeune Grec qui avait étudié le cinéma en France, à l’IDHEC, donne l’impulsion d’un cinéma critique envers le régime, mais surtout mû par une formidable intransigeance morale, intellectuelle et esthétique. Le Voyage des comédiens (1975), L’Apiculteur (1986), Le Pas suspendu de la cigogne (1991), ou encore Le Regard d’Ulysse (1995), imposent un style nouveau. Puissant, hiératique, métaphysique, le cinéma d’Angelopoulos, dans la lignée des maîtres Tarkovski et Antonioni, se déploie à coups de travellings et de plans-séquences majestueux, qui ambitionnent de questionner la place des êtres dans le temps et dans l’espace. C’est, comme il la définira lui-même, « une esthétique du non-dit ». L’Eternité et un jour, en 1998, est un apogée artistique qui lui vaut la Palme d’or au Festival de Cannes, remise par Martin Scorsese. Theo Angeloupolos meurt accidentellement en 2012, renversé par un motard, alors qu’il est en train de tourner son nouveau film. Au moment où la Grèce plonge dans un moment particulièrement sombre de son histoire, la population va s’émouvoir de la disparition d’un réalisateur jugé austère, réservé à une élite cinéphile, mais dont le nom, on s’en rend soudain compte, était synonyme de cinéma grec aux quatre coins du monde.

 

Yórgos Lánthimos, l’enfant terrible

C’est le leader de ce que l’on pourrait nommer la « nouvelle vague grecque ». Ou « weird greek cinema » (« le cinéma grec bizarre »), comme l’a étiqueté le quotidien anglais The Guardian, et qui est également représentée par Athiná-Rachél Tsangári (Attenberg). Yórgos Lánthimos ne se réclame pas de l’héritage de Theo Angelopoulos, mais plutôt de provocateurs comme Lars von Trier ou Luis Buñuel. Canine (2009) et Alps (2013), deux satires sociales féroces et suffocantes, en ont fait l’un des jeunes cinéastes les plus acclamés et courtisés des dix dernières années, régulièrement invité au Festival de Cannes. Dans ses trois derniers films (The Lobster, Mise à mort du cerf sacré, La Favorite), il a dirigé de grands noms internationaux : Colin Farrell, Léa Seydoux, Nicole Kidman, Emma Stone… Yórgos Lánthimos n’entend clairement pas limiter à son pays natal ses études ironiques des mécanismes du contrôle social, et préfère au contraire leur donner une dimension universelle.

Sofia Exarchou, la nouvelle venue

Sorti en salles en Grèce en 2017, Park est l’acte de naissance d’une nouvelle cinéaste à suivre nommée Sofia Exarchou. Dans ce premier long métrage, elle observe une poignée d’adolescents et de jeunes gens désœuvrés, livrés à eux-mêmes, errant sans but dans le village olympique d’Athènes construit pour les J.O. de 2004 mais laissé à l’abandon depuis. Avec sa caméra qui scrute les êtres en gros plan, au plus près des corps, la réalisatrice dépeint une jeunesse sans horizon ni espoir, prisonnière d’un décor symbolique, affirmant ainsi des préoccupations plus sociales et politiques que celles d’un Yórgos Lánthimos. Ce « Park », c’est la Grèce éternelle, celle de l’olympisme, mais c’est aussi l’allégorie d’un pays en ruines, délabré et livré à lui-même.

Park, qui sort mercredi 8 juillet, a reçu l’aide au programme éditorial vidéo 2020 ainsi que la Bourse d'aide au développement CNC Crossroads Thessaloniki 2012.