Pascal Tagnati : « Avec I Comete, j’ai voulu parler de moi et de mon rapport avec les Corses »

Pascal Tagnati : « Avec I Comete, j’ai voulu parler de moi et de mon rapport avec les Corses »

22 avril 2022
Cinéma
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« I Comete » de Pascal Tagnati.
« I Comete » de Pascal Tagnati. 5à7 Films/New Story

Pour son premier long métrage, Pascal Tagnati raconte un été au cœur d’un village corse en mêlant comédiens professionnels et non professionnels. Un regard singulier sur l’île de Beauté dont il décrypte les secrets de fabrication pour le CNC.


Vous avez signé cinq courts métrages depuis 2010. Comment est née l’idée de ce premier long ?

Je suis né, j’ai grandi et je vis en Corse. Pour I Comete, tout est parti de l’envie de poser sur une feuille des phrases qui m’habitent et d’écrire sur des personnages de différentes générations et de différents milieux sociaux qui m’entourent depuis que je suis tout petit. De tout cela est né peu à peu une sorte de fil conducteur. Mais encore fallait-il que ce fil puisse devenir un film en trouvant le dispositif qui allait me permettre de réunir tous ces gens. C’est ainsi qu’est née l’idée de situer le récit au cœur d’un village, le temps d’un été. 

Pour quelle raison ?

C’est le moment de l’année où tous les Corses se retrouvent dans leurs villages natals, la plupart du temps désertés l’hiver. Des gens qui se connaissent depuis l’enfance et ont grandi ensemble. Ça allait me permettre de multiplier les personnages, les situations et les sujets de conversation durant leurs échanges. C’est à ce moment-là que je me suis vraiment mis à l’écriture. Mais rien n’aurait été possible sans mes producteurs, Martin Bertier, Helen Olive et Delphine Leoni, qui ont cru d’emblée à ce film alors qu’il n’était encore qu’une utopie. 

I Comete mêle comédiens professionnels et non professionnels. Aviez-vous certains d’entre eux à l’esprit au moment de l’écriture ?

Cela a pu m’arriver pour mes courts métrages précédents mais pas sur ce film. Je n’ai commencé le casting qu’une fois l’écriture terminée. À une exception près : Jean-Christophe Folly.

Pourquoi lui ?

Son personnage est le seul Noir dans un village de Blancs. Il me fallait un acteur capable, au-delà de ses qualités de jeu, d’épouser et de comprendre la mentalité insulaire. C’était une condition sine qua non pour ce rôle et plus globalement pour ce projet. Or je connaissais très bien Jean-Christophe pour avoir déjà travaillé avec lui. En plus d’être à mes yeux un des meilleurs acteurs français, toutes générations confondues, il possède cette sensibilité qui fait de lui une éponge. Je ne doutais pas une seconde de sa capacité à s’imprégner de l’identité corse.

Comment travaillez-vous avec vos comédiens ? 

Professionnel ou non, il y a une base chez moi : un acteur ne met pas un pied sur le plateau tant qu’il n’a pas dit le texte 1500 fois !

L’improvisation, le fait d’arriver avec juste l’idée de la scène, ça ne m’intéresse absolument pas. Je veux que le texte ait infusé pour ensuite m’appuyer sur une base solide afin d’expérimenter plusieurs versions d’une même scène qui peuvent même parfois aller à l’encontre de l’intention originale. Sur mes tournages, je laisse toujours le temps aux acteurs, j’accorde une grande attention à leur confort. Car je sais qu’un acteur pressé n’arrivera jamais à aller à 100 % de ses capacités. 

 

Faites-vous une différence entre professionnels et non professionnels ?

Pour obtenir un équilibre, je coache davantage les non professionnels dans des répétitions spécifiques. Pour leur donner des outils de jeu qui vont leur permettre d’arriver armés sur le plateau. Je les muscle en quelque sorte. Et en parallèle, je fais le travail inverse avec les acteurs professionnels qui, davantage structurés, peuvent avoir tendance à s’enfermer dans une méthode. J’essaie de casser cette mécanique. I Comete était au fond un vrai challenge pour eux. Car il s’agit certes d’une fiction, mais tournée dans un univers ultra-naturel. Ils devaient donc, en dehors des scènes, s’intégrer dans le village alors qu’ils y sont forcément moins à l’aise que sur un plateau. 

I Comete aborde énormément de sujets. On y parle aussi bien d’amour, d’amitié que du rapport des Corses au continent… Comment parvenez-vous à rendre le récit fluide ?

Je pars du principe que parler de la Corse n’est au fond que la conséquence de mon travail. Je pars toujours de moi et de ce qui m’anime. Mon intention première était donc de parler de moi et de mon rapport avec les Corses. C’est le principe du film choral qui me permet d’aborder autant de sujets. Car je m’appuie sur des personnages qui ont et expriment des points de vue très différents sur le monde. C’est ce qui donne cet aspect fresque que je recherchais. Mon rôle consiste, à partir de là, à équilibrer les propos, à donner la place à un point et un contrepoint, souvent avec plusieurs scènes d’écart entre les deux. C’est en cela que l’improvisation pure est impossible. Ce film est une mécanique tant  en termes de mise en scène – mon parti pris d’une succession de plans fixes dans lesquels évoluent les personnages – que de situations et de dialogues.

En quoi Javier Ruiz Gómez était-il le directeur de la photo adéquat pour ce projet ? 

J’ai rencontré Javier sur le tournage d’Apnée de Jean-Christophe Meurisse, où nous avions sympathisé mais sans se dire qu’on travaillerait un jour ensemble. D’ailleurs, pour I Comete, j’ai vu différents chefs opérateurs. Tous étaient des cadors. Mais ce n’est pas la question technique qui m’intéressait.

Ce qui primait était de deviner leur capacité à se mêler à l’énergie d’un village. La sensibilité humaine était au moins aussi importante que la sensibilité artistique.

Or, à mes yeux, Javier possède ce supplément d’âme. Il a tout de suite compris et eu envie de vivre l’aventure humaine que je lui proposais. Il ne s’agissait pas de faire du cinéma mais un film. Javier était déjà venu en Corse tourner quelques scènes d’Apnée. Il ne connaissait pas très bien l’île mais il a vite connecté avec elle et ses habitants. Javier a compris ce qu’impliquait la présence d’une caméra dans un village. Le positionnement du cadre n’est pas uniquement lié aux situations, mais dépend aussi de la manière dont le village vit ces différentes situations. Javier devait être tout le temps aux aguets et encore plus dans ce parti pris de succession de plans fixes où la caméra n’allait jamais être en mouvement et suivre les personnages. 

Vous évoquiez plus tôt un film qui ne laisse que peu de place à l’improvisation. Le montage final est proche du scénario que vous aviez écrit ?

Je monte moi-même. Et le film tel qu’il est respecte le scénario, à quelques décalages de scènes près pour des questions de dynamique et d’énergie. J’avais tellement pensé ce projet en amont que j’ai trouvé rapidement le gros du montage. Par contre, j’ai mis énormément de temps à trouver les coupes de sorties de chaque scène. Car chacune de ces coupes a des implications directes sur certaines situations qui ne vont se produire qu’une demi-heure plus tard. Ça se joue souvent au mot près, notamment sur ce qu’on raconte des personnages sans trop en dévoiler, pour ne pas gâcher la suite et abîmer l’attention des spectateurs. Mais pour voir si ça fonctionne, il faut à chaque fois revisionner le film en entier. Ce fut donc un travail d’orfèvre sur lequel j’ai passé énormément d’heures.

I COMETE

Réalisation, scénario et montage : Pascal Tagnati
Photographie : Javier Ruiz Gómez
Production : 5à7 Films, Lotta Films
Distribution : New Story
Ventes internationales : Best Friend Forever