Des années plus tard, la vie paisible de la comtesse est bouleversée par les déboires financiers et conjugaux de son fils. Quelques mois après son mariage en 1895, Henry frôle la ruine. Toutes les récentes économies de sa mère sont utilisées pour rembourser ses créanciers. En 1897, à l’âge de 56 ans, Marie de Kerstrat prend une lourde décision : partir en Amérique avec son fils pour lancer une nouvelle affaire, entièrement consacrée au cinéma.
« The Historiograph Company », les premières projections au Canada
Le 17 octobre 1897, les deux Bretons débarquent à Montréal. Dans leurs malles, les douaniers découvrent des mètres de bobines de films ainsi qu’un mystérieux appareil baptisé « Historiographe », du nom de leur affaire « The Historiograph Company ». Ce projecteur, dérivé d’un modèle Lumière, va faire de Marie de Kerstrat une pionnière dans l’exploitation cinématographique outre-Atlantique.
Dès le 5 novembre, elle organise une première projection à l’Eden-Musée de Montréal. Le spectacle, à vocation pédagogique et adapté aux enfants, se compose de plusieurs films muets retraçant l’Histoire de France, commentés en direct par Henry, précurseur de l’art du boniment. Le triomphe est immédiat : les séances sont reconduites jusqu’en février 1898. Forts de cet accueil chaleureux, mère et fils poursuivent leur tournée à travers le Québec et le Canada. Ils adaptent leur programme aux publics les plus divers, bourgeois comme populaires, et parviennent à séduire aussi bien le gouverneur général du Canada à Ottawa que les trappeurs de Chicoutimi.
Partout où ils passent, les spectateurs se bousculent pour assister aux représentations. Mère et fils sont propriétaires d’un projecteur perfectionné, offrant une image stable et une qualité de visionnage inédite, sur l’écran duquel défilent les meilleurs films français du moment, pour la plupart en couleur. En salle, un pianiste se charge de l’ambiance musicale tandis qu’Henry captive l’auditoire grâce à ses talents de bonimenteur. En coulisses, Marie de Kerstrat veille à tout : location de salles, publicité, comptabilité, réseau d’invités, vente de billets. Comme le souligne l’historien Serge Duigou, spécialiste de la Bretagne et coauteur du livre Marie de Kerstrat, l'aristocrate du cinématographe (1987) : « À cette époque, il est extrêmement rare pour une femme, a fortiori d’un certain âge et d’une extraction aristocratique, de diriger une entreprise de cette envergure dans un milieu aussi original que le cinéma ».
De Saint-Louis à New York, la conquête du rêve américain
Après avoir rodé leur affaire au Canada, mère et fils se lancent sur le marché états-unien, plus peuplé et lucratif. L’année 1899 marque le début du rêve américain. Pour l’occasion, Marie de Kerstrat baptise son spectacle « Dreamworld » et met de côté les projections pédagogiques au profit du pur divertissement. Le programme s’enrichit notamment des féeries de Georges Méliès telles que Le Manoir du diable (1896), Voyage sur la lune (1902), Le Cabinet de Mephistophélès (1897), ou encore Cendrillon (1899), très appréciées dans le pays.
Après Boston et la Nouvelle-Angleterre, le duo investit les plus célèbres théâtres et expositions d’Atlantic City, de Saint-Louis, de New York et d’innombrables autres villes. En 1904, ils participent même à l’Exposition universelle de Saint-Louis dans le Missouri. Selon Serge Duigou et son homologue canadien Germain Lacasse, mère et fils sont alors « les meilleurs projectionnistes ambulants d’Amérique du Nord ». Ils gagnent près de 30 000 francs par saison, sont à la tête de trois cinémas : un à Saint-Louis et deux à New York et jouissent d’une remarquable célébrité. Pour Marie de Kerstrat, cette ascension a un goût de revanche. Après le déshonneur de la ruine familiale et les sacrifices pour sauver son fils, elle s’impose désormais comme une figure incontournable de la diffusion aux États-Unis et une ambassadrice du patrimoine français.
Toutefois, à partir de 1905, la concurrence s’intensifie. Désormais, rien qu’à New York, on compte près de cinq cents salles de cinéma. Pour garder sa place de favori, le duo mise sur un nouveau spectacle intitulé « Parisian Mimodramas ». Fondé sur les mélodrames de Ferdinand Zecca produits par Pathé, tels que Histoire d’un crime (1901), L’Enfant prodigue (1901) ou Les Victimes de l’alcoolisme (1902), le spectacle reçoit un accueil mitigé. Malgré leur travail acharné et la diversité de leur catalogue, mère et fils sont contraints de quitter le territoire américain pour tenter leur chance ailleurs.
Détour par les îles de l’océan Atlantique
La « comtesse des vues animées » n’est pas encore prête à abandonner son activité. Après avoir sillonné le Canada et les États-Unis, Marie de Kerstrat, presque 70 ans, met le cap sur l’archipel des Bermudes, au cœur de l’océan Atlantique. À Hamilton, elle ouvre une salle de cinéma et en confie la direction à Henry. Quant à elle, elle renoue avec sa fonction d’hôtesse : elle lance une pension pour touristes britanniques et américains et projette d’ouvrir une boutique de dentelle bigoudène. L’aventure tourne court. Confrontés à un rival de taille, le duo plie bagage après seulement un an d’activité.
Marie de Kerstrat et Henry prennent ensuite la direction de Saint-Pierre-et-Miquelon. Pionnière sur terre comme sur mer, Marie de Kerstrat y organise la toute première représentation cinématographique. La comtesse y est couronnée de son dernier succès. En juillet 1913, après seize ans d’exploitation itinérante et sédentaire, l’heure est venue de ranger les bobines et de rentrer en France.
Retour en France et dernières projections
À 72 ans, Marie de Kerstrat, toujours accompagnée de son fils Henry, retrouve sa Bretagne natale. À leur arrivée, ils ouvrent un cinéma à Saint-Malo. Fragilisés une nouvelle fois par la concurrence et menacés par la Première Guerre mondiale, ils le ferment quelques mois plus tard. D’après l’historien Serge Duigou, le duo d’exploitants reprend du service pendant la guerre dans la base militaire de Rouen, dans laquelle Henry est mobilisé. Pour remonter le moral des troupes, mère et fils organisent des projections. Henry retrouve son activité de bonimenteur et la « comtesse des vues animées » fait tourner la manivelle.
À sa mort en 1920, celle qui a fait les gros titres de la presse canadienne et américaine ne reçoit pas le moindre hommage. Il faut attendre les années 1980 et les travaux conjoints des historiens Germain Lacasse et Serge Duigou pour que l’extraordinaire parcours de Marie de Kerstrat soit redécouvert. Pionnière de l’exploitation cinématographique outre-Atlantique, la comtesse a marqué les prémices du 7e art en permettant à des milliers de Québécois, d’Américains et d’Anglais – sans oublier les habitants de Saint-Pierre-et-Miquelon – de découvrir les fascinantes premières images animées.
Sources
- Entretien avec Serge Duigou, historien spécialiste du pays bigouden
- Serge Duigou et Germain Lacasse, Marie de Kerstrat, l'aristocrate du cinématographe, Éditions du Ressac, 1987
- Germain Lacasse, Dreamworld : parcours et discours d’un duo d’exploitants français aux États-Unis (1897-1910), « 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze », n°86, 2018