Patricia Mazuy : "Agnès Varda savait très bien analyser l’air du temps"

Patricia Mazuy : "Agnès Varda savait très bien analyser l’air du temps"

04 décembre 2020
Cinéma
Tags :
Sans toit ni loi d'Agnès Varda
"Sans toit ni loi" d'Agnès Varda FilmFour Ltd - Films A 2 - MK2 Diffusion - Ciné-Tamaris - mk2 Diffusion
Sans toit ni loi, le film d’Agnès Varda avec Sandrine Bonnaire, est sorti en salles il y a 35 ans. La réalisatrice Patricia Mazuy (Saint-Cyr, Paul Sanchez est revenu !), monteuse du film, se remémore cette aventure de cinéma hors normes.

Vous n’avez pas seulement monté Sans toit ni loi, vous avez suivi de près chaque étape de la réalisation du film…

Au départ, Agnès Varda m’avait demandé d’être assistante-réalisatrice et monteuse. J’ai fait les premiers repérages avec elle à l’automne 1984. Il n’y avait pas de scénario. L’été précédent, Agnès, alors qu’elle voyageait dans le Sud à l’occasion d’un reportage photo sur la maladie des platanes, avait pris en stop Setina, la source d’inspiration principale de Mona (Sandrine Bonnaire). Le personnage de Macha Méril dans Sans toit ni loi, c’est Agnès. Elle avait été marquée par cette routarde qui sentait très mauvais, c’est comme ça qu’est née l’idée du film. Setina joue dans Sans toit ni loi, d’ailleurs, mais à l’origine Agnès voulait qu’elle tienne le rôle principal. Sauf que c’était une fille très marginale. Toutes les nuits, elle partait chercher de la drogue, elle nous plantait en permanence. Je passais mon temps à lui courir après, dans les squats, la gare de Nîmes… Comme Agnès avait très peu d’argent pour faire le film, qu’on n’avait que cinq semaines de tournage, j’ai suggéré à Agnès de prendre une actrice, pensant qu’on n’y arriverait jamais avec Setina.

Finalement, vous n’avez pas été assistante…

Non. Je ne voulais pas qu’Agnès me prenne comme assistante, car j’avais peur qu’on s’engueule et qu’elle ne veuille plus de moi au montage ! (Rires) Or, moi, je voulais être monteuse… J’ai donc cherché quelqu’un pour me remplacer. Heureusement que je n’ai pas été assistante, d’ailleurs, je n’avais jamais fait ça et je pense que j’aurais été très mauvaise. Organiser le tournage d’un film qui n’a pas de scénario, ce n’est pas évident ! C’est comme ça qu’on a fait appel à Jacques Royer et Jacques Deschamps. Jacques Royer écrivait les dialogues le matin avec Agnès entre 5 et 7 heures et partait ensuite sur le tournage. Au bout de deux semaines environ, Agnès m’a appelée pour me dire qu’il fallait que je descende avec la table de montage. Avec Oury Milshtein, le directeur de production, on a chargé la table de montage de la rue Daguerre dans une camionnette. Je n’étais pas très à l’aise parce que je venais tout juste d’avoir mon permis. On a mis plus de 24 heures à arriver parce que l’autoroute était bloquée par la neige ! On était une toute petite équipe de gens très jeunes, c’était pour beaucoup d’entre nous notre première fois sur le tournage d’un vrai film, et ça nous a laissé à tous des souvenirs très forts.

Le montage a donc eu lieu en parallèle du tournage ?

Ce n’était pas tant du montage à proprement parler qu’une réflexion sur la direction que prenait le film, ce qu’il était en train de devenir. Agnès me rejoignait le dimanche. J’étudiais les rushs, je leur glissais parfois des mots sous la porte pendant qu’ils tournaient : « Où est-ce que Mona mange ? » « Où est-ce qu’elle dort ? ». Ce genre de questions… Ça donnait à Agnès des idées pour écrire des séquences, des personnages. C’est vraiment Jacques Royer et elle qui ont conçu la forme du film.

C’est donc un film qui a beaucoup changé entre sa conception initiale et le résultat final ?

Disons que c’est un film qui s’est écrit en se faisant. Il y avait une idée très forte au départ.

En plus de ses qualités de cinéaste, Agnès a toujours eu une capacité très forte pour analyser l’air du temps. Quand elle a fait ce film, il n’y avait pas de clochards dans les rues. Mais quand il est sorti, ce phénomène commençait. C’est très fort d’avoir su saisir ça.

Le montage du film est co-signé par Agnès Varda et vous. C’est inhabituel qu’un cinéaste signe le montage de son film…

En fait, Agnès aurait voulu signer tous les postes. Moi, je n’étais pas contente qu’elle signe le montage ! (Rires) Je lui avais dit : « T’as qu’à signer l’image. » Et elle m’avait répondu : « Oui, j’ai demandé au CNC mais je n’ai pas le droit. » (Rires) Quand elle m’a dit ça, j’ai éclaté de rire et j’ai dit : « OK, c’est bon ». Plus sérieusement, c’est vrai qu’on l’a vraiment fait à deux, ce montage. Et en réalité, tous les films d’Agnès se sont faits au montage.

Concrètement, comment se déroulait votre collaboration ?

Agnès était partagée entre la production et le montage. Elle quittait la production pour venir au montage et elle quittait le montage pour aller à la production. Il fallait parfois que je lui coure après. Mais comme tout se passait au même numéro de la rue Daguerre, je n’avais qu’à sortir et aller frapper à la porte d’à côté ! (Rires) Le plus difficile pour moi a été de la convaincre de raccourcir les séquences sur les platanes. A un moment, il y avait trop de bobines consacrées à ça et on se perdait.

C’est autour d’une table de montage que vous aviez rencontré Agnès Varda quelques années plus tôt…

Oui. J’étais gouvernante pour des enfants de milliardaires à Beverly Hills et à Bel Air, et, avec l’argent de mon salaire, j’avais fait un court métrage où j’utilisais des chansons des Doors. On m’avait expliqué que je n’avais pas le droit de faire ça sans en avoir les droits. J’étais jeune, je ne connaissais rien à rien à l’époque. Une dame que j’avais croisée à la piscine où j’emmenais les enfants m’avait conseillé de contacter cette Française qui donnait des cours à l’université dans la Vallée et qui connaissait bien les Doors. C’était Agnès – qui était, comme vous le savez, très amie avec Jim Morrison. Je lui avais laissé un message, Agnès m’avait rappelée et donné le nom de l’avocat des Doors, qui m’avait signé un papier disant que j’avais les droits non commerciaux des morceaux pour mon court métrage. Ensuite, Agnès a voulu voir mon film et elle m’a prêté sa salle de montage, la nuit. Le jour, elle montait Mur murs avec Sabine Mamou. Je venais en bus jusque chez elle, à Venice.

C’est là que vous avez appris le métier de monteuse ?

Non, plus tard. Deux ans après, Sabine Mamou m’a appelée pour me prendre comme stagiaire sur Une chambre en ville. Elle m’avait trouvée courageuse de faire d’aussi longs trajets en bus pour monter mon court métrage. C’est elle qui m’a appris le métier.

A quel moment avez-vous pris conscience de la puissance de Sans toit ni loi ?

Au début, je ne savais pas trop quoi en penser… C’était MK2 qui sortait le film, et Jean Labadie, qui était à l’époque l’assistant de Marin Karmitz, venait aux projections de montage. Il était venu une fois, puis deux, puis trois, il revenait sans cesse… Même la fois où le montage durait cinq heures ! Il savait qu’il y avait quelque chose de très fort dans ce film, il l’a vu tout de suite.

Personnellement, la puissance du film ne m’est apparue que plus tard. Je ne me rendais pas compte de l’importance de la création de ce personnage, Mona. Agnès, en revanche, en était très consciente. Elle savait qu’elle construisait un personnage très fort. Un personnage prémonitoire, d’une certaine façon.