« Soudain » : Cinéfrance construit une passerelle entre les cinémas français et japonais

« Soudain » : Cinéfrance construit une passerelle entre les cinémas français et japonais

13 août 2026
Cinéma
« Soudain » réalisé par Ryūsuke Hamaguchi
« Soudain » réalisé par Ryūsuke Hamaguchi CINEFRANCE STUDIOS - Julien Panié

Avec Soudain, Ryūsuke Hamaguchi signe son premier long métrage tourné en France. Derrière cette rencontre entre le cinéaste japonais et des comédiens et techniciens français se trouve un travail engagé depuis plusieurs années par Cinéfrance.


L’histoire de Soudain débute bien avant la rencontre avec Ryūsuke Hamaguchi. Depuis plusieurs années, le producteur et vice-président de Cinéfrance David Gauquié accompagne au Japon des cinéastes produits par sa société. Au fil de ces voyages naît avec son associé l’idée de travailler directement avec l’industrie locale. « Mon associé m’a dit : ‘Pourquoi n'essayons-nous pas de faire des films japonais en France ?’ Pour moi, c’était totalement irresponsable à l’époque, parce que personne ne le faisait. Et finalement, je me suis pris au jeu », se souvient le producteur.

Construire une passerelle entre la France et le Japon

Les premiers contacts sont pris avec l’industrie japonaise, notamment auprès de Kadokawa Corporation, jusqu’à déboucher sur une collaboration avec Kiyoshi Kurosawa pour La Voie du serpent (2025), tourné en France. Cinéfrance développe parallèlement des films de Naomi Kawase au Japon et y produit également Yoroï (2025) avec Orelsan. Peu à peu se dessine une circulation dans les deux sens : permettre à des cinéastes français de tourner au Japon et à des réalisateurs japonais de travailler en France.

Pour y parvenir, David Gauquié insiste sur la nécessité de comprendre les méthodes de travail japonaises. Cinéfrance s’appuie notamment sur Corinne Quentin, installée au Japon et spécialiste des échanges culturels franco-japonais. Les rendez-vous sont menés en japonais et le producteur multiplie les voyages : « Je me suis mis dans les codes japonais. Donc je travaille vraiment à la japonaise. »

 

Une rencontre de quatre heures

C’est dans ce contexte que David Gauquié cherche à rencontrer Ryūsuke Hamaguchi. Dans la foulée de la réouverture des frontières japonaises après la pandémie de COVID-19, Corinne Quentin lui obtient un rendez-vous avec le réalisateur dans un café de Shibuya. Prévue pour une heure, la rencontre en durera quatre. Plutôt que d’évoquer immédiatement un projet, les deux hommes parlent cinéma. 

Ryūsuke Hamaguchi connaît le travail de Cinéfrance avec Kiyoshi Kurosawa, qui fut son professeur à l’université, et possède lui-même une connaissance approfondie du cinéma français. Ils se quittent avec l’idée de travailler un jour ensemble. Deux mois plus tard, Ryūsuke Hamaguchi revient vers le producteur : il souhaite adapter un livre japonais construit autour de correspondances entre deux femmes. L’ouvrage lui avait déjà été présenté mais, selon David Gauquié, c’est leur rencontre qui lui permet d’imaginer cette adaptation en France.

S’imprégner de la France avant d’écrire

Pour David Gauquié, accueillir un cinéaste japonais ne consiste pas simplement à transposer son scénario dans un décor français. Avant même l’écriture définitive, il souhaite que les réalisateurs passent du temps dans l’Hexagone. Ryūsuke Hamaguchi arrive avec un traitement d’une dizaine de pages contenant déjà certaines idées de lieux. Il passe ensuite environ deux mois en France, installé dans un appartement et accompagné d’un traducteur.

Il parcourt Paris, mais aussi Marseille, afin de s’imprégner du pays avant de retourner au Japon pour écrire une première version du scénario. « Je veux que cette façon de se nourrir l’amène ensuite à écrire », explique David Gauquié. Cette confrontation avec la réalité des lieux transforme le projet : certains espaces initialement imaginés disparaissent, d’autres idées émergent.

La préparation passe aussi par les comédiens. À la demande du réalisateur, Cinéfrance organise deux sessions de plusieurs jours avec des acteurs français qui savent qu’ils ne participeront pas au film : l’objectif est de permettre à Ryūsuke Hamaguchi d’expérimenter la direction d’acteurs dans un environnement culturel différent. « Diriger des comédiens français, c’est quelque chose de très particulier pour un Japonais », souligne David Gauquié, tant les rapports sociaux et professionnels diffèrent entre les deux pays.

« Soudain » réalisé par Ryūsuke Hamaguchi
« Soudain » réalisé par Ryūsuke Hamaguchi CINEFRANCE STUDIOS - Julien Panié

Virginie Efira : apprendre le japonais, pas seulement ses répliques

L’arrivée de Virginie Efira constitue une autre étape importante. La comédienne rejoint le projet environ trois mois avant le tournage et doit rapidement se familiariser avec le japonais. Pas question cependant d’apprendre uniquement ses dialogues phonétiquement. « Le réalisateur ne voulait pas qu’elle fasse de la phonétique, il voulait qu’elle apprenne le japonais », insiste David Gauquié.

Ce travail accompagne une méthode de répétition essentielle chez le réalisateur, fondée notamment sur de nombreuses lectures. Même lorsqu’il ne maîtrise pas parfaitement le français, Ryūsuke Hamaguchi travaille sur la « musique » des mots, accompagné en permanence d’une traductrice. L’exigence se poursuit sur le plateau. Certains plans-séquences sont interprétés par Virginie Efira en japonais : une erreur peut imposer de reprendre le plan depuis le début. Dans l’autre sens, les interprètes japonais, Tao Okamoto et Kyōzō Nagatsuka, travaillent eux aussi le français. La circulation entre les langues devient ainsi l’une des manifestations concrètes de la rencontre entre les deux cultures.

Une même équipe malgré la barrière de la langue

Cette rencontre franco-japonaise se joue également derrière la caméra. Face à une équipe technique majoritairement française, Ryūsuke Hamaguchi doit trouver une manière de communiquer qui ne repose pas uniquement sur la maîtrise de la langue. David Gauquié décrit un réalisateur extrêmement précis dans ses intentions, mais particulièrement doux dans sa manière de les transmettre : « Ce n’est jamais dans le conflit, c’est toujours amené avec beaucoup d’échanges et beaucoup de délicatesse. » Une méthode qui fonctionne aussi avec les équipes rencontrées ensuite en Belgique pour le son, ou en Allemagne pour la musique.

Ryūsuke Hamaguchi cherche également à atténuer les rapports hiérarchiques sur le plateau. Du stagiaire aux comédiens principaux, chacun doit se sentir partie prenante d’un même processus. Le réalisateur conseille notamment aux techniciens d’être toujours prêts : « Il y a deux ou trois occasions où ils vont nous donner une vérité, une poésie, quelque chose », rapporte David Gauquié. Cette philosophie crée selon le producteur une cohésion inhabituelle, capable de dépasser la barrière de la langue : plutôt que chaque département se concentre uniquement sur sa tâche, toute l’équipe travaille à saisir ensemble le même moment de cinéma.

« Soudain » réalisé par Ryūsuke Hamaguchi
« Soudain » réalisé par Ryūsuke Hamaguchi CINEFRANCE STUDIOS - Julien Panié

Une passerelle appelée à se poursuivre

Soudain n’est pas une expérience isolée. Cinéfrance développe aujourd’hui de nouveaux projets avec plusieurs cinéastes japonais, dans des configurations mêlant partenaires français, japonais et européens. David Gauquié évoque ainsi une douzaine de réalisateurs japonais avec lesquels des projets sont envisagés. La société continue néanmoins de produire majoritairement des films français, avec environ un projet japonais pour trois ou quatre films français.

Mais la passerelle construite depuis plusieurs années est appelée à se poursuivre. Pour David Gauquié, elle participe aussi à l’attractivité du cinéma français auprès de cinéastes internationaux : voir Ryūsuke Hamaguchi choisir de tourner en France après le succès mondial et l’Oscar de Drive My Car représente à ses yeux « une victoire pour le cinéma français ». ARTE et surtout Canal + ont accompagné le projet de Soudain activement. Pour le producteur, les précédentes expériences franco-japonaises de Cinéfrance ont contribué à créer cette confiance.

Le parcours de Soudain est venu conforter cette ambition jusque sur la Croisette. Au Festival de Cannes, Virginie Efira et Okamoto ont reçu le Prix d’interprétation féminine ex æquo. Une récompense particulièrement symbolique pour David Gauquié : « Le prix d’interprétation ex æquo entre une Française et une Japonaise du même film, je ne peux pas avoir mieux. C’était très émouvant de les voir partager ça ensemble. »

Après plusieurs années passées à rapprocher les deux industries, Soudain montre ainsi ce que ces coproductions peuvent faire naître lorsque la rencontre ne se limite pas au financement, mais irrigue l’écriture, les langues, le jeu et les méthodes de travail. Et ouvre la voie à de nouvelles collaborations entre les deux cinémas.

SOUDAIN

Affiche de « SOUDAIN »
Soudain Diaphana Distribution

Réalisation : Ryūsuke Hamaguchi
Scénario : Ryūsuke Hamaguchi et Léa Le Dimna
Production : Cinéfrance Studios, Office Shirous & Bitters End, Heimatfilm, Tarantula & Gapbusters
Coproduction : Arte France Cinéma, Same Player, Marignan Films
Distribution : Diaphana Distribution
Ventes internationales : Cinefrance International
Sortie le 12 août 2026