Stéphane Mercurio : "Ce qui détermine un film, c’est la tension qui existe entre ce que l’on cherche et ce que les gens vous donnent"

Stéphane Mercurio : "Ce qui détermine un film, c’est la tension qui existe entre ce que l’on cherche et ce que les gens vous donnent"

30 novembre 2018
Cinéma
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"A côté" de Stéphane Mercurio Contre-Allée Distribution
A l’occasion du Mois du Film Documentaire, la réalisatrice Stéphane Mercurio nous explique comment se fabrique un film documentaire, et nous raconte la réalisation d’A côté.

Si vous avez signé de nombreux documentaires pour la télévision, A côté, sorti en salles en 2008, est votre premier film de cinéma. En quoi cette expérience était-elle différente de ce que vous aviez fait auparavant ?
L’idée de faire un film pour le cinéma n’était pas préméditée. Ce sont les sources de financements qui ont déterminé les choses. Nous avons en effet, obtenu l’avance sur recettes du CNC, le film a donc changé de nature de production. Avant cela, le cinéma me paraissait totalement hors de portée. Lorsque vous travaillez pour la télévision, vous devez respecter un format, répondre à des interlocuteurs qui attentent un résultat plus ou moins précis. Le cinéma offre plus de liberté. C’est moins encadré.

A côté suit le quotidien de familles de prisonniers qui attendent l’heure du parloir et se retrouvent dans des lieux associatifs attenants à la prison. Comment est né un tel projet ?  
Au départ de cette aventure je ne connaissais rien à cet univers. C’est une amie de ma monteuse qui a évoqué l’existence de ces lieux. Ces lieux sont très expressifs, ils forment un entre-deux entre l’extérieur et la prison, entre des membres d’une famille - femme et enfants principalement - et le prisonnier. Sur le papier, ce cadre très symbolique me plaisait beaucoup. Après il faut se confronter au réel et se rendre sur place. Il faut d’abord convaincre les responsables d’associations dont la fonction est avant tout de protéger les familles. Une fois acceptée, j’ai observé, discuté avec les femmes de prisonniers. Ce n’était pas évident car beaucoup d’équipes de télévision étaient passées par là et avaient ravagé le terrain par leur manque de délicatesse. Les repérages ont duré pas mal de temps. Très vite cependant, j’ai défini un cadre, des personnages. La période de Noël me paraissait idéale. Il y a une intensité familiale particulière à ce moment-là.  Chacun essaie de placer un peu de tendresse là où il le peut, à travers un petit mot, un objet… L’univers carcéral, lui, reste très brutal. Les lettres sont lues, les colis ouverts…

Une fois que le lieu et les « personnages » sont définis, à quel moment décide-t-on de sortir sa caméra ?
C’est un long processus d’autant que le directeur de la prison Fresnes a refusé que je fasse le film. Il a fallu partir. Un an dont 6 mois de repérages pour rien. C’est très dur. Nous aurions pu nous arrêter là si une aide de la région Ile-de-France ne nous avait pas donné l’énergie de continuer. Finalement nous avons trouvé un lieu idéal à Rennes. C’est à ce moment-là que nous avons obtenu l’avance sur recettes et que les choses sont devenues plus concrètes. Lorsque j’arrive dans ce nouvel endroit, tout est à refaire. Heureusement les repérages à Fresnes m’ont aidé à appréhender rapidement les choses. D’emblée, je remarque Séverine, dotée d’une énergie incroyable. Je sais qu’elle sera le personnage « fil rouge » de mon film. Elle est dynamique, drôle, ce qui n’est pas si fréquent dans ce genre d’endroits. J’apprends que son mari va bientôt être rejugé et qu’il sera transféré dans une autre prison. Il faut faire vite. Je décide donc de commencer le tournage tout de suite…

L’arrivée de la caméra change-t-elle vos rapports ?

On dit souvent que les gens ont besoin de temps pour accepter la caméra, or je crois que ce n’est pas si vrai. Ce sont nous, les réalisateurs, qui avons besoin de temps pour nous sentir légitimes. La confiance s’installe très vite ou pas du tout.

Ces personnes vous confient une part de leur histoire, comprennent votre démarche, se sentent écoutées, comprises. La confiance s’installe naturellement. Une fois que vous avez convaincu une personne, le cercle s’agrandit peu à peu. Au départ, j’avais un cadreur à mes côtés mais j’ai vite laissé tomber, il fallait que je sois leur interlocutrice directe. Je venais seulement avec un preneur de son. J’ai apporté au préalable quelques modifications sur le lieu du tournage pour des raisons d’acoustique notamment et de luminosité. Il n’y avait donc pas de mystère sur la raison de notre présence.

Comment s’organise une journée de travail ?
Je venais deux fois par semaine, de l’ouverture à 9h du matin jusqu’à 17h. Les femmes que j’ai filmées étaient là quasiment tout le temps. Je savais au préalable ce que je voulais obtenir. L’écriture sert à cadrer les choses pour ne pas partir dans tous les sens. Une fois que vous avez précisé vos enjeux dramatiques en fonction de vos observations, vous attendez que la situation voulue se produise et vous filmez. Il faut être très attentif. Sur le qui-vive tout le temps. Le tournage d’A côté a duré 9 mois. J’ai très vite abandonné l’idée de la période de Noël pour me caler sur la temporalité de mes personnages.

Vous employez souvent le mot « personnage » pour qualifier vos protagonistes. Qu’est-ce que vous entendez par là ?
Ce sont des personnages dans le sens où je capture une petite partie d’eux-mêmes, celle qui sert mon propos. Je ne fais pas des portraits, je saisis quelque chose de particulier dans un contexte particulier. Ce qui détermine un film, c’est la tension qui existe entre ce que l’on cherche et ce que les gens vous donnent. Il faut à la fois respecter le cadre très précis que vous vous êtes fixé et laisser la place à l’autre, sinon il ne se passe rien.

Revenons à ce rapport avec la caméra, vous arrive-t-il d’arrêter de filmer afin de ne pas perturber une intimité ?
J’ai un souvenir très marquant. C’était pendant le tournage de mon documentaire pour la télévision : Intimes violences. L’action se passait au sein des unités médico-judiciaires, là où les femmes battues viennent faire constater leurs blessures. Arrive une jeune fille, je lui explique mon projet. Elle refuse. Je n’insiste pas. J’attends auprès d’elle le médecin. Elle est alors très nerveuse, inquiète, perturbée par tout ce qui vient de lui arriver. Au moment où la consultation débute, elle m’autorise finalement à la suivre dans le cabinet. Je reste derrière elle pour ne pas la perturber. L’idée n’étant bien-sûr pas que l’on puisse l’identifier. Je filme son témoignage puis sors au moment de l’examen médical. Plus tard, j’essaie de reprendre contact avec elle pour lui montrer la séquence afin qu’elle l’approuve. Aucune nouvelle. Je me dirige alors vers l’infirmière du service qui m’explique qu’il n’y a aucun problème pour la diffusion. J’apprends alors que lors de la consultation, la patiente avait sciemment menti sur son identité pour ne pas être reconnue. J’étais sidérée. Voilà une jeune femme qui raconte à un médecin son viol, ne parvient presque pas à articuler sous le poids de l’émotion et de la violence qu’elle a subie et a quand même la présence d’esprit de donner de fausses informations pour se protéger ! C’est incroyable. Cela exprime assez bien ces rapports parfois étranges qui peuvent exister entre un réalisateur et l’objet qu’il filme.

La caméra invisible n’existe donc pas…
… Si parfois.  Sur le tournage d’Après l’ombre où je filmais les répétitions d’un spectacle de théâtre avec d’anciens détenus de longue durée, je m’étais placée avec mon cadreur entre le metteur en scène et les comédiens. Je n’étais pas très à l’aise, j’avais peur de gêner leur travail. A la pause, je me tourne vers le metteur en scène pour m’excuser. Il me répond : « Ne t’inquiète pas, je serais incapable de dire où vous étiez! »

Est-ce que le montage permet de redéfinir la nature même d’un film ?
C’est sur la table de montage que j’ai compris qu’Après l’ombre ne serait pas seulement un film sur le théâtre ou la prison mais sur la confiance. Je n’en ai pas eu conscience avant. De manière générale, je monte dans l’ordre chronologique du tournage. Le mouvement du film est le même que celui du spectateur qui va le découvrir. L’intimité s’installe peu à peu, la caméra se rapproche, le film se construit. Le spectateur doit ressentir cette progression.

Savez-vous pourquoi vous filmez ?
C’est une façon de vivre des histoires avec des gens que, sans ma caméra, je n’aurais jamais rencontrés.