Pierre Raterron, de l’aviation à l’art numérique

Pierre Raterron, de l’aviation à l’art numérique

23 août 2019
Création numérique
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Estampes numériques (Chemin de foi et Intifada)
Estampes numériques (Chemin de foi et Intifada) Pierre Raterron
Elève-pilote de chasse, décorateur de théâtre et de cinéma, artiste plasticien, professeur d’enseignement supérieur, journaliste, critique d’art, chroniqueur… Alors qu’une partie de sa centaine d’estampes numériques est exposée dans les rues de Cognac jusqu’au 31 août 2019, retour sur le parcours singulier de Pierre Raterron.

Pierre Raterron, de l’aviation à l’art numérique
Pierre Raterron DR

Découvrir l’art numérique « à ciel ouvert » : c’est la promesse de l’exposition « Télescopage» organisée jusqu’au 31 août par la municipalité de Cognac. Pour la première fois en Europe, des panneaux d’information diffusent de l’art numérique. L’occasion de découvrir une trentaine d’estampes numériques réalisées autour de 5 grands thèmes dont « invitation au voyage » et « Grandes causes ».
« On innove en France ! », s’enthousiasme Pierre Raterron en évoquant cette exposition atypique qui rassemble certaines de ses œuvres originales. Le procédé de création est particulier : « certaines estampes ont été dessinées directement sur ordinateur, d’autres sont des œuvres transformées par informatique et imprimées ensuite », explique l’artiste qui s’exprime depuis plus de trente ans via l’outil numérique.  

C’est dans les années 80 que Pierre Raterron décide d’utiliser le numérique comme outil de création. Deux raisons expliquent sa décision de prendre ce virage technologique. D’abord, sa volonté d’être en accord avec son temps et d’utiliser un nouveau medium disponible pour les artistes. La seconde est liée à son envie de démocratiser l’accès à l’art. Travailler avec le numérique lui permet en effet de réduire ses coûts de production et de proposer des œuvres au grand public à des prix accessibles. « Chaque estampe numérique coûte moins de 200 euros. Elle prendra de la valeur plus tard, lorsque je ne serai plus là », souligne-t-il en faisant un parallèle avec Pablo Picasso qui « donnait beaucoup d’œuvres. »

Cette volonté de partage de l’art est inscrite dans son parcours. « Dès 1970, j’ai proposé un cours d’initiation artistique où je mettais en avant le fait que tout le monde peut dessiner. C’est juste une question physique : tout est dans la position du bras directeur et de la main. Le crayon et le pinceau n’ont pas de vie en eux-mêmes, ce sont juste des outils. C’est la main et la tête qui dirigent ». Pionnier de l’art numérique, Pierre Raterron a été dans les années 1980 le premier enseignant « plasticien multimédia » aux Beaux-Arts d’Angoulême.
Il a également été l’un des premiers lauréats de La Nuit des frères Lumière (en 1985), consacrée à l’Art numérique, des Rencontres Internationales de la Photographie d’Arles et a été responsable de création Image Espace au Centre de Conception et de Traitement d'lmages à Aix-en-Provence. Et ce n’est qu’une infime partie de l’impressionnant parcours de cet artiste pluridisciplinaire.

Une soif de découverte

Pierre Raterron a en effet vécu mille vies à la fois. Né en 1932 en Egypte, ce fils d’un haut fonctionnaire a suivi des études supérieures, puis une formation pour devenir pilote de chasse en France et aux Etats-Unis avant de changer de voie. Il crée alors le Centre d’expression contemporaine de l’Ouest de Paris, le Groupe Espace-Vie consacré « aux passerelles entre les expressions plastique et musicale contemporaines » ainsi que le Collectif Planète Carrée (groupe « d’interventions et de recherches artistiques » spécialisé dans le jazz)…
Il a également effectué une mission pour l’ONU en Afrique Centrale, exercé comme journaliste, critique d’art et chroniqueur pour la presse écrite ainsi que comme scénariste/dialoguiste, réalisateur de spectacles et décorateur de cinéma. Enfin, il a été membre du Comité de sélection pour l’aide à la production cinématographique, audiovisuelle et multimédia (section Longs métrages de fiction) pour le CNC, dans la région Poitou-Charentes, de 2004 à 2010. « Je dors très peu, s’amuse-t-il. C’est ce qui m’a permis de faire beaucoup plus de choses que les autres. Depuis tout petit, je suis curieux de découvrir. Youssef Chahine, mon ami d’enfance, me disait souvent : ‘Pierre, nous sommes des Alexandrins curieux de tout ! »

De son camarade d’enfance, Pierre Raterron se rappelle encore les « films muets qu’ils regardaient ensemble avec l’énorme appareil de projection à arcs » du jeune cinéaste encore inconnu. D’autres rencontres ont marqué son parcours, qu’elles soient artistiques (Matisse, Picasso, Le Corbusier, Dali, César), littéraires (Boris Vian, André Breton, Jean Cocteau, Gilles Deleuze…), cinématographiques (Jacques Becker, Claude Chabrol, Michel Audiard) ou musicales (Stokausen, John Coltrane, Martial Solal, Michel Petrucciani). C’est d’ailleurs à la faveur d’un moment passé avec le musicien de jazz Herbie Hancock qu’il fait une découverte marquante. « Il m’a emmené en 1974 dans un petit entrepôt de Pasadena. A l’époque, on ne parlait même pas des ordinateurs. Il m’a pourtant montré une image plasma. J’ai vu dans l’air une image de la taille d’un livre. Et il a réalisé des dessins vectoriels. C’est là que j’ai compris qu’on pouvait dessiner avec ces machines ».

Des anecdotes pareilles, Pierre Raterron en a des centaines. Exemple avec sa rencontre en 1967 avec Maurice Pialat, dans une cantine de tournage, alors que celui-ci venait de terminer L’Enfance nue et qu’il se demandait si « on le laisserait terminer ce film, lui l’ancien peintre ! ». En 1985, il croise la route de Jean-Pierre Mocky qui est en repérage pour Il gèle en enfer. Les deux hommes sympathisent et le cinéaste lui propose de réaliser l’affiche de son film. Raterron, qui venait d’être nommé professeur à l’ESBA (École Supérieure des Beaux-Arts d’Angoulême), décide de faire travailler ses élèves de troisième année sur ce projet, ce qui enthousiasme le réalisateur. Mais Mocky ne donnera pas suite aux propositions rendues. « C’était un type formidable, qui manque déjà au cinéma, mais il ne tenait pas toujours ses promesses. Il m’a confié quelques années plus tard,  qu’il ne maitrisait pas tout mais que c’était une bonne expérience pour mes étudiants car elle leur servirait plus tard …».

Une volonté essentielle d’innover

S’il est difficile de résumer le riche parcours de Pierre Raterron, l’artiste se distingue depuis ses débuts par son désir d’innovation, son engagement et son audace. En 1976, il réalise ce qui était à l’époque la « plus grande fresque d’Europe » sur une palissade de Melun-Sénart. L’hiver suivant, il peint six panneaux, dans les absides de Saint-Merry à Paris, sur le sacrement de réconciliation. Ces œuvres seront couvertes de graffitis avant d’être brûlées dans le chœur de l’église, ce vendredi saint 1977, par des intégristes. « L’art moderne les dérangeait dans un tel lieu », confie-t-il seulement. En 1999, l’UNESCO à Paris expose sa grande fresque consacrée aux victimes de la place Tian’Anmen, malgré la présence de la délégation chinoise.

Après avoir marqué de son empreinte l’art contemporain et numérique, Pierre Raterron œuvre à la création d’un centre d’art pluridisciplinaire à Cognac dans lequel pourront être exposés ses œuvres, sa collection et son atelier qu’il compte léguer à la ville. « Je veux que ce centre innove, découvre, imagine… Qu’on y parle de philosophie, de mathématiques, de musique et d’arts visuels avec ferveur et conviction. Il faut ouvrir la culture, faire passer le ressenti avant la compréhension, sans confondre Virtuel et Imaginaire », conclut-il sur ce projet qu’il défend depuis une vingtaine d’années.