Audrey Leprince, le jeu vidéo sans compromis

Audrey Leprince, le jeu vidéo sans compromis

05 août 2020
Jeu vidéo
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Furi
Furi The Game Bakers
A la tête du studio indépendant The Game Bakers lancé en 2010 avec Emeric Thoa, Audrey Leprince est également la cofondatrice avec Julie Chalmette de Women in Games France. Portrait d’une figure du jeu vidéo qui défend une certaine vision de l’industrie vidéoludique.

Audrey Leprince en a vécu des expériences en 20 ans de carrière. Vingt ans à naviguer dans l’industrie vidéoludique, passant d’une petite structure qui deviendra grande – Quantic Dream – à un géant comme Ubisoft avant de voler de ses propres ailes au sein de The Game Bakers, un studio indépendant qui ne transige ni sur l’esprit familial de son organisation ni sur le soin apporté à chaque création. Un joli parcours pour celle qui n’avait ni ordinateurs ou consoles chez elle dans son enfance et qui a donc découvert le jeu vidéo en arrivant à Paris. « J’étais plutôt littérature et jeux de rôles vécus autour d’une table avec plusieurs personnes. Ce goût de la narration interactive m’a finalement amenée vers le jeu vidéo ».

Mais c’est dans le monde de l’édition qu’elle commence sa carrière après avoir obtenu un diplôme dans l’école de commerce ESCP Europe. Un cursus qui lui a appris l’éthique de travail et la discipline. « A l’époque, le jeu vidéo était quasi inexistant à l’école. J’ai d’ailleurs vraiment eu du mal à trouver des stages et j’ai dû aller dans d’autres secteurs tels que la vidéo, le cinéma, la Française des jeux, Gallimard, tout ce qui avait un rapport avec le multimédia ». C’est chez Gallimard qu’elle met le pied pour la première fois dans l’univers vidéoludique. Elle travaille en effet sur le CD-ROM interactif du Petit Prince dans lequel se trouve un petit jeu pour apprivoiser un renard. Ce projet lui permet de rencontrer des développeurs qui lui ouvrent les portes de Quantic Dream où elle devient game designer. « Je n’avais pas fait de jeu vidéo avant, mais j’avais des compétences en écriture narrative car j’avais écrit des jeux de rôles interactifs où il faut prévoir plusieurs fins pour différents personnages. Je pense que David [Cage] aimait aussi mon profil venu d’école de commerce. Je me souviens d’une réunion avec des investisseurs dans laquelle il m’avait parachutée. Avoir un tel profil chez les indépendants est intéressant car on est constamment à la recherche de financements et d’opportunités », se remémore en souriant Audrey Leprince.

Après deux ans passés dans le studio en pleine croissance, elle travaille deux ans dans un autre studio indépendant qui souhaite lui confier l’ouverture de sa filiale à Hong Kong. Le projet tombe à l’eau, mais pas les envies d’ailleurs d’Audrey. Elle s’envole pour la Chine rejoindre Ubisoft Shanghai. « C’était l’accomplissement d’un rêve pour moi, une expérience incroyable. Je me suis retrouvée dans un studio en pleine croissance pour produire sa première création originale. Avant, ils ne faisaient que des parties de jeux en complément d’autres studios. Là, on a fait venir des experts du monde entier pour renforcer les équipes ». L’aventure dure 7 ans avant qu’elle ne revienne en Europe pour lancer son propre studio. « Les équipes d’Ubisoft rassemblaient près de 300 personnes. Plus c’est gros, plus c’est épuisant. Partir a été la meilleure décision professionnelle de ma vie même si je me demande parfois ce que je serais devenue si j’étais restée à Ubisoft ».

L’indépendance The Game Bakers

Avec The Game Bakers, Audrey Leprince et Emeric Thoa ont imaginé une société à taille humaine qui met la création avant la quantité. « Nous voulions une petite équipe. Notre premier jeu (une création pour mobile baptisée Squids ndlr) a été fait à 3/4 personnes. Nous voulions avant tout rassembler des personnes motivées et mobilisées. Nous voulions retrouver cette énergie et cette envie de faire des choses qui ne se retrouvent pas forcément dans une grande organisation trop complexe », nous explique-t-elle. Particularité de The Game Bakers, la société refuse le « crunch » - ces périodes extrêmement intenses de travail avant de terminer un jeu –, s’autofinance, édite ses propres jeux et ne court pas après l’envie de grossir à tout prix. « Nous avons fait le choix très fort de ne pas grandir. C’est un choix difficile. Nous avons parfois envie de faire deux jeux en parallèle, surtout lorsqu’on nous propose des choses qui pourraient nous plaire. Mais nous préférons rester concentrés sur un seul titre à la fois. Dans le match David contre Goliath, notre force est notre agilité, notre capacité à ne pas faire de compromis et notre vision artistique ».

Conscients qu’il est de plus en plus difficile de se démarquer dans une industrie qui compte des milliers de sorties chaque année, Audrey et Emeric ont ainsi décidé de ne pas « faire comme tout le monde pour ne pas perdre leurs aspérités ». « Il ne faut pas faire des jeux exceptionnels mais des créations qui sortent du lot » dans cette époque synonyme « d’abondance ultime ». « Il y a tous les jeux dont certains sont gratuits. Il y a aussi les plateformes comme Netflix. A quel moment de l’histoire de l’humanité a-t-on eu autant de loisirs numériques à portée de main pour si peu d’argent ? », s’interroge Audrey Leprince.

Cette volonté de se différencier s’est exprimée dès le début de l’aventure The Game Bakers. Après Squids (2011), le studio a abandonné l’univers des jeux mobiles. « Nous avions des modèles payants à l’époque où le freemium (jeu proposé gratuitement mais où le joueur doit payer pour débloquer des contenus supplémentaires ndlr) commençait à déferler dans les stores. Il était donc difficile pour nous d’exister sur ce marché ». Retour donc dans le milieu du PC et des consoles. « On savait qu’on ne pouvait pas rivaliser avec des équipes de jeux AAA qui ont des talents et moyens extraordinaires. On voulait se focaliser sur une ou deux idées très fortes et ne pas toutes les traiter ce qui aurait fait un jeu moyen ». L’équipe applique cette ligne directrice à Furi, sorti en 2016, qui se focalise sur des duels contre des « boss extraordinaires ». « Tout s’est enchaîné ensuite, on a trouvé un character design, de bons musiciens qui ont fait une bande son qui donne la pêche, un directeur artistique qui a fait les couleurs qui sont devenues la signature de The Game Bakers. Le succès du jeu nous a donné la liberté financière de continuer ».

 

Son engagement Women in Games

En 2017, Audrey Leprince s’associe à Julie Chalmette, directrice générale de Bethesda France et présidente du SELL (Syndicat des éditeurs de logiciels de loisirs) depuis 2016, pour créer Women in Games. Cette association professionnelle œuvre pour « faciliter le réseautage », faire découvrir aux filles et femmes les métiers du jeu vidéo et pour sensibiliser les acteurs de l’industrie  à la nécessité de promouvoir la mixité et la diversité. « J’ai fait une grande partie de ma carrière à l’étranger. Je vis d’ailleurs aujourd’hui entre le Danemark et la Suède. En voyageant pour Furi, j’ai découvert ces initiatives pour les femmes dans le monde entier. J’ai moi-même été sponsorisée par Pixelles (un incubateur canadien pour aider les femmes dans le monde du jeu vidéo) pour assister à un événement. Je me suis interrogée sur la présence d’une telle structure en France mais j’ai découvert que ça n’existait pas ».

Le déclic arrive lors des Ping Awards 2016, où Furi reçoit le prix de meilleure bande-son. « Avec Julie, nous nous sommes rendu compte que nous étions les deux seules femmes à être montées sur scène ce soir-là. Nous nous sommes dit que ça n’allait pas. Nous nous disons souvent d’ailleurs que nous aurions dû lancer Women in Games il y a 20 ans, et pas tardivement en 2017. Mais il y a un vrai besoin et les récents évènement confirment cette nécessité de changement de mentalité et de comportement aussi bien dans l’industrie que dans la société française ». Audrey Leprince pointe ainsi du doigt le fait que certaines femmes doivent travailler davantage pour se faire respecter. Elle évoque également les différences de salaires hommes/femmes ou encore les histoires de toxicité et de harcèlement. « Les choses changent mais doucement. Le changement passe de toute façon par l’éducation. Women in Games ne changera pas la société française mais nous pouvons au moins travailler pour aider le secteur à prendre conscience des manques et des problèmes. Nous voulons aussi mettre en avant des femmes qui ont un parcours et du talent pour inspirer les jeunes filles à être les professionnelles de demain ».