Game Only, ou comment conjuguer l’avenir des jeux vidéo en France ?

Game Only, ou comment conjuguer l’avenir des jeux vidéo en France ?

18 juillet 2022
Jeu vidéo
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La déléguée générale de l'association Game Only, Mathilde Yagoubi.
La déléguée générale de l'association Game Only, Mathilde Yagoubi. Game Only

Cette association et institut de formation rassemblant l’industrie vidéoludique de la région Auvergne-Rhône-Alpes entend bien jouer son rôle dans le plan gouvernemental « France 2030 », d’après sa déléguée générale Mathilde Yagoubi. Interview.


En quoi consiste l’activité de Game Only ?

Historiquement, Game Only est l’association des entreprises du jeu vidéo en Auvergne-Rhône-Alpes. Nous rassemblons et représentons l’industrie dans cette région. Cela signifie une bonne centaine d’entreprises et un peu plus de 5 000 emplois. Ces structures sont de toutes tailles : de la petite de 4-5 personnes à celles de plus de 400 salariés comme Ubisoft.

Comment expliquer une présence aussi forte de l’activité « jeu vidéo » dans la région Auvergne-Rhône-Alpes ?

Le jeu vidéo français est né ici ! Infogrames, l’une des premières sociétés de jeux vidéo hexagonales, vient de Lyon. D’ailleurs, les jeux de course automobile, l’une des spécialités d’Infogrames, sont toujours très représentés dans le secteur aujourd’hui.

Quelles formations proposez-vous ?

Il y a deux grandes catégories de formation : les techniques et celles de « back-office », de management. Les formations sur les logiciels graphiques sont les plus demandées : à partir d’un certain niveau de carrière, les personnes veulent se spécialiser et approfondir leurs compétences, souvent sur les particularités d’un logiciel. Des spécialistes des visages, de textures précises, des plantes, des voitures, des mains, etc. Il y a aussi beaucoup de formations sur le code : comment l’optimiser, rendre le « build » [l’assemblage de tous les différents codes pour obtenir le produit fini, NDLR] plus performant… La grande tendance est surtout la convergence entre le code et l’artistique, c’est-à-dire comment améliorer l’homogénéité entre ces deux pôles. Sur la partie managériale, il y a beaucoup de demandes côté ressources humaines, la qualité de vie au travail, le management des équipes – surtout avec le télétravail : comment garder une ambiance créative à distance ?

Justement, comment les choses ont-elles évolué avec la crise liée au Covid ?

Notre activité a connu une forte croissance depuis la pandémie. Le besoin d’une structure est très important. Concrètement, on privilégie le présentiel. Les formations sont d’un très haut niveau. Elles rassemblent de petits groupes. Le formateur doit faire du sur-mesure en fonction du public. Cela favorise les travaux pratiques, qui ne sont pas très faciles à mettre en œuvre en ligne.

Quelles sont les demandes les plus fortes en matière de formation ?

Les entreprises ont exprimé le besoin de formations de haut niveau destinées aux salariés en poste, leur permettant de développer de nouvelles compétences ou d’améliorer celles déjà acquises. Les technologies changent tous les six mois. Il y a donc un besoin de maintenir des compétences. En France, il n’existe pas de centre de formation spécifiquement dédié à la formation continue… Notre comité de pilotage étudie le profil de tous les candidats, à la fois formateurs et futurs formés, afin que les formations ne bénéficient pas toujours aux mêmes entreprises et aux mêmes salariés.

Nous cherchons également à privilégier la mixité, à insister sur l’égalité entre les sexes. Nous veillons à ce qu’il y ait un certain nombre de femmes dans les formations.

 

Comment allez-vous faire évoluer les formations de Game Only ?

Pendant six mois, on a sondé une trentaine d’entreprises pour connaître leurs besoins en matière de formation – thématiques, niveau, nombre d’heures… Nous avons élaboré un plan de développement compétitif sur trois ans, présenté à la région puisqu’elle est titulaire de la compétence « formation ». La région a décidé de subventionner ce plan à hauteur de 50 %. Cela permettra de former plus de 800 salariés sur les deux prochaines années, afin de maintenir le niveau de compétitivité de notre industrie. Mais nous avons déjà prévu une mise à jour de ce plan en janvier 2023, car la technologie évolue très vite, tout comme le besoin autour des logiciels. Les entreprises ont exprimé un gros besoin RSE [la responsabilité sociétale des entreprises, NDLR], autour du bilan carbone par exemple. Fin septembre, il y aura une première formation sur ce thème. Nous attendons également le positionnement des pouvoirs publics sur le sujet avant de proposer de nouvelles formations. Beaucoup d’intervenants sont nord-américains, car il y a un grand nombre de gros studios de jeux vidéo là-bas. Cependant, nous ne nous limitons pas à ce secteur : en 2023, des formations seront assurées par des animateurs du studio DreamWorks.

Game Only a également mis en place en janvier 2021 Let’s Go, un incubateur de jeu vidéo. Quel bilan en faites-vous pour le moment ?

La première promotion 2021 est composée de sept studios. Quatre sur les sept ont signé un contrat. Mais ils ont tous reçu l’aide au prototypage des jeux vidéo de la région, cela signifie que la préparation faite avec nous sur les dossiers était bonne. Le premier bilan se fera vraiment dans trois à cinq ans, quand les premiers jeux sortiront pour de bon. Ce sera le vrai crash test. La deuxième promotion compte cinq lauréats car les conditions d’accès ont été un peu renforcées. L’objectif de l’incubateur étant d’accompagner le studio sur douze mois, afin d’avoir une démo jouable à la Game Connection en novembre, à Paris. Tous les styles de jeu sont représentés : hack’n slash, stratégie, narratif, sur mobile, PC ou console… Nous voulons des studios prêts à créer une structure pérenne et de la valeur sur un territoire. Pour l’instant, nous sommes satisfaits car c’est la première fois qu’une telle structure est lancée en France et nous travaillons de plus en plus avec l’accélérateur de jeux vidéo du CNC. Nous espérons ouvrir l’incubateur au niveau national l’an prochain.

Quelle est la stratégie de Game Only au sein du programme « France 2030 » du gouvernement ?

Le gouvernement a désigné dix filières stratégiques qui feront la France en 2030, dont les industries créatives qui englobent le jeu vidéo. L’appel à projets des industries créatives, la « Grande fabrique de l’image », court jusqu’au 31 octobre. Il compte deux thématiques : les infrastructures (studios de tournage, VFX, motion capture…), et la formation. L’objectif est de faire de la France un des leaders mondiaux du secteur. Dans le domaine du jeu vidéo, la formation fait cruellement défaut, initiale comme continue. La formation continue telle qu’on la propose en Auvergne-Rhône-Alpes pourrait constituer une partie de la réponse de l’industrie JV à l’appel d’offres. On travaille sur un projet avec d’autres organismes, avec un volet formation continue sur la base de Game Only mais au niveau national, et un volet formation initiale. Les écoles de jeu vidéo en France sont privées et très chères, avec des niveaux et des diplômes très aléatoires.

Nous voulons proposer une école française, publique et gratuite, du jeu vidéo.

Aux États-Unis et en Allemagne, des universités prestigieuses ont une trentaine de formations de jeu vidéo. En France, on ne forme pas assez de talents, et ces talents s’en vont à l’étranger pour se perfectionner. Cela crée un gros manque de diversité dans les équipes. Un joueur sur deux dans le monde est une femme, or il n’y a que 22 % de femmes dans les studios, avec tous les biais cognitifs que cela implique. Nous n’arrivons pas à créer des titres et des licences qui parlent aux joueuses dans le monde et donc au marché correctement. En termes de mixité sociale, c’est pareil : je caricature un peu, mais dans le milieu du jeu vidéo il n’y a quasiment que des hommes blancs de 30-45 ans. Ce n’est pas bon. Une des raisons est qu’il n’y a pas d’école publique.