Après l'abandon d’un premier projet, baptisé WiLD, qu’elle avait porté avec son ancien partenaire artistique Michel Ancel (Rayman), Céline Tellier retrouve avec Adorable Adventures des thématiques qu’elle avait déjà explorées. « C’est une continuité de ce sur quoi nous avions travaillé, notamment en ce qui concerne la nature et les animaux », résume-t-elle. Le jeu reste néanmoins une création collective, « le travail de toute une équipe ».
Première œuvre
Sortir un premier jeu après des années consacrées à un autre, plus ambitieux, a changé l’approche de Wild Sheep Studio. Le sentiment particulier attaché à une première œuvre reste présent, mais il s'accompagne d'un soulagement : « Avant, nous travaillions sur un jeu énorme. Cette fois, nous avons pu gérer nos propres objectifs », explique Céline Tellier. Le studio y a notamment gagné en sérénité : « C’est très agréable de pouvoir sortir un jeu sans le stress que nous subissions auparavant ».

Le genre choisi, le cozy game [conçu pour offrir une expérience relaxante, ndlr], a aussi allégé la charge : « Il n'y a pas trop de danger dans le jeu. Il y a un peu de pédagogie, un peu d'écologie ». Cette légèreté assumée n'exclut pas la diversité des approches : Adorable Adventures se joue autant du côté narratif, avec l'envie « d'aller au bout de la quête, de délivrer la mère du personnage et de retrouver tous ses frères et sœurs », que par la simple flânerie ou via les mini-jeux et le plaisir de complétion comme « remplir son herbier, trouver toutes les plantes, obtenir toutes les récompenses ».
Boris dans les Cévennes
Les décors sont directement issus du terrain, « le fruit de balades, de randonnées » complété par des scans 3D de sols, de roches et de végétation. Plutôt que de reproduire le Parc national des Cévennes, le studio a recréé un territoire fictif plus dense mais inspiré de l'original, mêlant grottes, landes, zones caillouteuses et forestières. « C’est condensé et la taille de la carte reste maîtrisée » afin d'offrir « des sensations variées dans un temps de jeu restreint ».
La mécanique principale de gameplay, fondée sur l'odorat du héros, trouve son origine dans une rencontre nouée à l'époque de WiLD, où l'équipe travaillait déjà en lien avec le monde animal. Une photographe, par ailleurs bénévole et responsable du secteur sanglier à l'Hôpital de la faune sauvage d'Occitanie, fournissait au studio des références et des scans mais faisait aussi le lien entre les personnes recueillant des marcassins : l'hôpital lorsqu'il fallait les soigner et les lieux où ils pouvaient être relâchés en dehors des zones de chasse. « Elle passait régulièrement au studio avec un petit marcassin. Nous sommes tombés sous le charme ».
Au moment de définir un animal pour se démarquer de WiLD, le choix est évident pour Céline Tellier et ses équipes. Il reste alors à en extraire une mécanique. « Quelle est la fonctionnalité la plus évidente pour un marcassin ? » : Wild Sheep Studio retient l'odorat, avant de chercher longuement comment « donner un aspect visible à cette capacité invisible ». Quant au nom du personnage, Boris, Céline Tellier l'assume avec un sourire : « C'est un jeu de mots qui vient du mot anglais ’boar’. Je ne sais pas si nous en sommes très fiers, mais le nom vient de là ! » L’approche cozy game est quant à elle portée par le directeur créatif Steven Ter Heide, « vraiment amateur du genre, il a entraîné toute l’équipe ».
Un soutien « vital »
Si le projet Adorable Adventures est lancé sans éditeur, il a pu bénéficier des aides du CNC : « Nous sommes partis seuls et nous n’avons trouvé un éditeur que sur la fin du développement, pour compléter le budget ». Céline Tellier insiste sur la nécessité de ce soutien pour les jeunes structures indépendantes : « Quand un studio se lance, ces aides sont vraiment vitales ». L'apport a d’ailleurs conditionné la faisabilité du jeu : « C’est tellement important pour la création française ».
Si le lancement du jeu a été source de stress, les retours ont été très positifs : « Nous avons reçu de très bonnes notes, et les tests vont au-delà de nos attentes. » Les ventes suivent, sans pour autant permettre une sécurisation financière sur la durée : « Pour rentabiliser un petit studio, il faudrait vendre encore plus. L'éditeur prend un pourcentage conséquent. Même si le jeu est très bien noté et se vend bien, cela ne suffit pas. Il faut faire de gros ‘coups’, comme Sandfall Interactive, pour être vraiment tranquille pendant quelques années ».

L'arrivée de PQube a d'ailleurs mis du temps à se concrétiser, malgré trois ans de démarchage sur les salons avec un deck de présentation : « Personne n'a voulu s'engager » se souvient Céline Tellier. Le déclic vient de la publication d'une démo sur Steam, qui génère une première communauté, des retours de streamers et de joueurs, et enfin l'attention des éditeurs. « Il faut vraiment avoir des commentaires et, si possible, que ces retours soient massifs et positifs. Et pour ça, il faut une version jouable ».
La vie d’un studio indépendant
Treize personnes composent aujourd'hui Wild Sheep Studio, renforcées parfois par des freelances selon les besoins, sans aucun poste commercial : « Uniquement des créatifs et de la production ». Céline Tellier cumule elle-même les fonctions de CEO et de directrice artistique. Une polyvalence partagée par l'équipe : « Il faut nous spécialiser dans tous les corps de métier pour réussir à produire le jeu », jusqu'à endosser des rôles qui ne sont théoriquement pas les leurs, entre bande-annonce, communication et production. Un exercice où sa préférence reste claire : « Le rôle qui me plaît le plus, c'est celui de créatrice, même si le travail d'équipe est vraiment intéressant aussi ».
Sur son statut de femme à la tête d'un studio, dans un secteur souvent qualifié de masculin, Céline Tellier nuance cette vision : « Je n'ai pas vraiment constaté que cette industrie était particulièrement machiste. Mais je parle pour moi, or il y a énormément d'expériences différentes, et je ne doute pas que certaines aient pu rencontrer des obstacles ».

Et demain ?
Wild Sheep Studio n’a pas encore défini de nouveau projet et se concentre sur Adorable Adventures. « L'ensemble de l'équipe continue à faire vivre cette propriété intellectuelle, avec du contenu, des updates et du travail marketing », précise Céline Tellier, une prochaine mise à jour étant même attendue « dans le mois ». Des portages sont également en préparation, ainsi qu'une possible suite. L'objectif affiché : transformer ce premier jeu en marque durable, « pour continuer à travailler sur tous ces sujets ».
Adorable Adventures a bénéficié du Fonds d’aide au jeu vidéo (FAJV) du CNC.