MO5.com, la « Cinémathèque du jeu vidéo »

MO5.com, la « Cinémathèque du jeu vidéo »

14 novembre 2018
Jeu vidéo
Exposition Game Story Grand Palais
Exposition Game Story Grand Palais MO5
Depuis sa création en 2003, l’association, qui dispose aujourd’hui d’une collection de plus de 60 000 items, s’est donné pour mission de préserver le patrimoine vidéoludique et numérique. Rencontre avec Philippe Dubois, son fondateur et dirigeant, pour évoquer cet engagement.

Comment est née l’association MO5.COM ?

Je suis un utilisateur des premiers ordinateurs et consoles de jeu des années 1980. En 1993, j’avais gardé quelques machines, mais je n’étais pas encore collectionneur. Je me suis posé la question de l’obsolescence de ma propre mémoire sur l’usage de tous ces dispositifs que j’avais connus. Nous avons tous des mémoires faillibles donc je me suis dit qu’il fallait faire le nécessaire pour ne pas oublier les choses. J’ai donc noté dans un fichier toutes mes connaissances sur les consoles et ordinateurs. Tout est venu de là. J’ai suivi des études d’ingénieur et en 1996, alors que j’étais stagiaire au CNRS de Montpellier, j’ai eu l’opportunité d’avoir une page web personnelle hébergée sur leur site - deux ans avant le grand public, le CNRS avait déjà accès à internet.  Je me suis dit que le web était parfait pour rendre consultable mon fichier sur les consoles et ordinateurs. Je connaissais bien le Muséum national d’Histoire naturelle, donc j’ai appelé ma page le musée d’histoire naturelle informatique.

C’était une première à l’époque…

Oui, je suis l’auteur du premier musée francophone dédié au patrimoine numérique. Après la fin de mon stage au CNRS, j’ai tout transféré sur une page avec un nom de domaine qui lui était propre. Je l’ai baptisée MO5, du nom de l’ordinateur Thompson MO5. C’est la première machine que j’ai réussi à immortaliser en bonne qualité avec mon premier appareil photo numérique fourni par Canal +, qui m’avait proposé à l’époque un contrat pour lui réaliser son musée virtuel sur l’informatique et des jeux vidéo. L’association MO5.COM est née chez moi, en 2003. J’accueillais de nombreux collectionneurs et journalistes dans mon appartement où j’exposais ma collection, qui était l’une des plus grandes de France. J’avais 600 machines, quelques milliers de jeux, magazines et documents papiers. Il devait y avoir 10 000 à 15 000 items au total. Nous avons pensé à l’époque : « Pourquoi ne pas tout mettre en commun - nos collections, notre expertise – en créant une association ? »

Combien d’items conservez-vous et protégez-vous aujourd’hui ?

Les inventaires sont en cours. Mais nous avons une estimation de 60 000 objets numériques et du jeu vidéo : 20 000 logiciels, 20 000 documents papiers, dont tout ce qui est sorti dans la presse française et européenne. Nous conservons également énormément de livres, 7 000 à 8000 machines et le double en périphériques et accessoires… Il s'agit presque exclusivement de dons. Nous n’avons aucune subvention et fonctionnons donc sur des fonds propres. Nous ne sommes forts que grâce à nos adhérents et nos bénévoles. L’une de nos rares rentrées d’argent vient des expositions. Nous sommes l’association la plus active d’Europe : nous participons chaque année à 40-50 expositions mettant en œuvre du matériel patrimonial numérique. Ces sommes sont réinvesties dans les locaux ou potentiellement dans l’achat de machines.

Quels sont les enjeux de la conservation et protection du patrimoine vidéoludique ?

Mon envie de préserver ce patrimoine est née d’une pensée assez égocentrée. Mais je me suis rapidement rendu compte que ce sentiment était partagé par de nombreuses personnes. Le numérique est le dernier média en date, donc c’est celui qui subit les évolutions les plus rapides liées notamment à l’obsolescence programmée. C’est peut-être une hérésie, mais nous nous considérons un peu comme La Cinémathèque française du jeu vidéo. Nous avons un peu la même histoire qu’Henri Langlois et nous partons du même constat. Lui pensait que la disparition des bobines en noir et blanc était dommageable. C’est la même chose pour nous, sauf que nous remplaçons les bobines par les premières consoles ou cartouches de jeu.

Votre collection est-elle un moyen de continuer à jouer de manière authentique avec ces consoles ?

Les œuvres dont nous disposons sont des documents historiques. Pour donner corps à une expérience qualitative d’usage, il faut recréer un ensemble de contextes pour que le joueur puisse jouer à la véritable console, avec les vraies cartouches, sur une vraie télé cathodique. Il n’y a rien de pire, pour un puriste du jeu vidéo, que de se dire : « On va jouer au vieux Mario des années 1980 sur une télé 4k ». Notre démarche est la même que celle de la Cinémathèque, qui préserve les vieilles pellicules pour les rediffuser telles qu’elles sont. Re-coloriser les films des années 1930 est un non-sens artistique et un changement de l’œuvre scandaleux. Nous pensons la même chose des jeux vidéo : il faut la vraie machine avec tout le contexte créé autour d’eux.

Si vous agissez dans le but de préserver la mémoire de l’industrie vidéoludique et numérique, votre association ambitionne également de participer un jour à la création d’un musée du patrimoine numérique…

Quand j’ai commencé à fonder ce projet en 1996, je me suis effectivement dit : « Il faut un vrai musée national pour ce patrimoine numérique ». Aujourd’hui, nous pensons que nous n’y arriverons pas seuls. Nous voulons participer à quelque chose de plus grand. Un immense projet avec de nombreuses entités : un musée dont s’occuperait MO5.COM, une pépinière d’entreprises indépendantes, des structures avec un pôle juridique pour les aider à appréhender les problématiques de droits, des graphistes, des musiciens, une école de jeux vidéo et pourquoi pas une présence, sur le même site, d’un des deux syndicats du jeu vidéo (Sell et SNJV)…

L’objectif de votre engagement et de ce musée est-il de montrer que le jeu vidéo est un objet d’art à part entière ?

Le jeu vidéo répond de lui-même à la question de l’objet d’art. Nous voyons une évolution dans sa représentation d’objet de valeur, d’objet culturel. Lors d’enchères, de simples cartouches de jeu, qui sont un bien industriel, peuvent atteindre des sommes folles pour leur rareté. Le marché de l’art dans le jeu vidéo se met de lui-même en place, comme c’était le cas avec tous les nouveaux médias et les nouvelles formes d’art. Un média qui touche aussi fort, culturellement, une société, va monter en puissance et être présent dans toutes les strates de valorisation qu’on connait actuellement.

MO5.COM

« Préserver, explorer, rejouer ». Telle est l’ambition de MO5.COM. Association type loi 1901, elle fait découvrir ses collections au grand public via de nombreuses manifestations et expositions. Collaborant également avec des institutions, MO5.COM est soutenue par de nombreuses personnalités du monde du jeu vidéo. Parmi les membres d’honneur figurent ainsi Alain Le Diberder, fondateur de la chaîne Game One, Gavin Rummery, développeur du jeu Tomb Raider ou Philippe Ulrich, fondateur de Cryo Interactive.