Mesdames, Messieurs,
Chers amis,
Je suis très heureux de vous accueillir aujourd’hui au Pavillon du CNC pour cette table ronde consacrée à la parité dans le cinéma et l’audiovisuel.
Je voudrais commencer par remercier chaleureusement l’ensemble de nos intervenants : Manuel Alduy, Marine Arrighi, Lionel Bertinet, Amandine Mutel, ainsi qu’Anastasia Svoboda qui animera nos échanges.
Si nous sommes réunis aujourd’hui, c’est parce que nous sommes à un moment charnière. Depuis plusieurs années, notre secteur a engagé une transformation profonde, qui touche à des sujets en réalité indissociables : la place des femmes dans nos métiers, les conditions de travail, les rapports de pouvoir et la lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Cette transformation est nécessaire – je dirais même qu’elle est urgente.
Car une industrie culturelle ne peut pas prétendre raconter le monde dans toute sa complexité si une partie de celles et ceux qui la fabriquent continue de rencontrer davantage d’obstacles pour créer, pour accéder aux responsabilités, pour financer leurs projets ou simplement pour travailler dans des conditions pleinement respectueuses et sécurisées.
La parité n’est donc pas un sujet périphérique. C’est une question élémentaire de justice et c’est aussi une question artistique. Car un cinéma qui ne donne pas pleinement la place aux femmes est un cinéma qui regarde le monde avec un angle mort.
Et le public, lui, ne demande qu’une chose : davantage de diversité de récits, davantage de regards, davantage d’expériences du réel.
Il suffit de regarder l’accueil critique considérable réservé ces dernières années aux réalisatrices françaises. Les deux dernières Palmes d’or françaises, ici même à Cannes, ont été remportées par Justine Triet et Julia Ducournau.
Mais les réalisatrices ne s’imposent pas seulement dans les grands festivals internationaux. Elles rencontrent aussi de très beaux succès publics, qu’il s’agisse de films d’auteur ambitieux, de comédies populaires ou de séries qui touchent des millions de spectateurs. Cette diversité montre bien que les femmes cinéastes ne sont plus assignées à un registre particulier : elles occupent désormais pleinement le cœur de notre création cinématographique et audiovisuelle.
La sélection de cette année en apporte une nouvelle démonstration. Les réalisatrices françaises sont présentes dans toutes les sections du Festival, avec des œuvres extrêmement différentes dans leurs formes, leurs récits et leurs ambitions artistiques.
Le talent des femmes dans le cinéma n’est plus à démontrer. Ce qui reste à démontrer, en revanche, c’est notre capacité collective à leur donner réellement la même place qu’aux hommes.
Et sur ce point, il faut regarder les choses lucidement.
Oui, des progrès importants ont été accomplis. Oui, la féminisation de nos secteurs est en marche. Oui, les politiques publiques ont produit des effets réels. Le CNC a pris toute sa part dans cette transformation.
Depuis 2019, le bonus parité a permis de faire évoluer les pratiques de recrutement sur les postes clés. En 2021, le CNC a décidé de conditionner l’ensemble de ses aides au respect des obligations en matière de prévention et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. En cinq ans, plus de 25 000 professionnels ont été formés ; les conventions collectives ont évolué ; les dispositifs de prévention se sont renforcés. Les partenaires sociaux se sont pleinement saisis de ces enjeux – et je veux saluer ici le travail considérable accompli collectivement par toute la filière.
Et dans un moment où ces enjeux connaissent parfois des formes de recul ou de contestation dans le débat international, la France assume pleinement de continuer à porter cette ambition culturelle et démocratique au-delà de ses frontières. Je veux à cet égard souligner des chiffres particulièrement significatifs concernant l’Aide aux cinémas du monde du CNC. Depuis la création de ce dispositif, près de 30 % des projets soutenus ont été portés par des réalisatrices. Et cette proportion atteint plus de 43 % sur les quatre dernières sessions. Cette année, parmi les 14 films qui ont bénéficié de ce soutien et qui sont présents à Cannes, 7 sont réalisés par des femmes.
Ce n’est pas une logique de quota. C’est le signe qu’une culture professionnelle est en train de changer en profondeur, dans la manière même dont on regarde les projets et les talents.
Donc oui, des progrès réels ont été accomplis, c’est indéniable. Et il faut le reconnaître, parce qu’une société qui ne voit pas ses progrès pourrait finir par douter de sa capacité à changer.
Mais il est tout aussi indéniable que nous avons encore du chemin à faire. Aujourd’hui, les chiffres montrent que le bonus parité dans le cinéma atteint progressivement ses limites. La part de films strictement réalisés par des femmes dans le cinéma est retombée à 24% en 2024 – son plus bas niveau depuis 2019 ; le devis moyen des films réalisés par des femmes est inférieur de 44 % à celui des films réalisés par des hommes. Les femmes restent moins présentes là où se concentrent les moyens, les budgets et le pouvoir de décision. Et c’est précisément cela qui nous oblige aujourd’hui à aller plus loin.
La Ministre a annoncé samedi la mise en place du malus parité à partir du 1er janvier 2027. Cette mesure est le résultat de plusieurs mois de concertation approfondie avec les organisations professionnelles. Et je veux d’ailleurs remercier l’ensemble des partenaires qui ont participé à ce travail avec beaucoup de sérieux, d’exigence et d’esprit de responsabilité.
Le constat est partagé et nous entrons désormais dans une nouvelle phase. Bien sûr, nous continuerons à sensibiliser, à convaincre et à faire évoluer les pratiques. Nous continuerons aussi à soutenir et valoriser les productions exemplaires. Mais nous considérons que des déséquilibres manifestes dans la place des femmes sur les postes clés ne peuvent plus rester sans conséquence. Les productions qui demeureront très éloignées de l’objectif de parité verront désormais une partie de leur soutien diminuée.
Cette mesure sera bien sûr progressive, proportionnée et concertée. Elle tiendra compte des réalités concrètes de fabrication des œuvres et elle continuera de s’inscrire dans une logique d’accompagnement.
Mais nous assumons collectivement ce changement de paradigme. Parce qu’une politique publique ne peut pas éternellement fonctionner comme si l’égalité relevait d’un exploit à récompenser – un peu comme Hubert Bonisseur de la Bath qui voudrait une médaille parce qu’il pense avoir traité une femme comme un être humain. À un moment, la parité doit cesser d’être une heureuse surprise. Le rôle de la politique publique est précisément de faire en sorte qu’elle devienne un réflexe.
Ce changement de paradigme est d’ailleurs en train de trouver une traduction beaucoup plus large dans le débat public et dans le travail législatif.
La proposition de loi déposée cette semaine à l’Assemblée nationale à la suite des travaux de la commission d’enquête parlementaire en est une illustration très forte. Je veux redire ici que nous partageons pleinement les objectifs poursuivis par ce texte, qui acte une rupture profonde : celle avec un temps où certaines violences pouvaient encore être relativisées au nom de la création, du talent ou du prestige. Un temps où beaucoup de victimes ont pensé qu’elles n’avaient pas d’autre choix que de se taire.
Depuis plusieurs années, ce silence se fissure enfin. Grâce au courage des victimes, grâce au travail des associations, grâce à une nouvelle génération de professionnels qui refuse désormais certaines formes de banalisation. Et grâce à une prise de conscience collective de la filière, que nous continuerons d’accompagner avec la même détermination. Une prise de conscience qui dépasse aujourd’hui très largement le seul monde du cinéma.
Cette proposition de loi s’inscrit dans ce mouvement de fond. Certaines mesures demanderont naturellement un travail approfondi pour garantir leur cohérence et leur sécurité juridique. Mais la direction, elle, est désormais parfaitement claire : celle d’une industrie qui refuse de considérer ces violences comme le prix à payer de la création.
Cela suppose de tenir ensemble deux exigences : la première, c’est la fermeté absolue face aux violences, aux discriminations et aux situations d’abus. La seconde, c’est de préserver ce qui fait la force même de notre modèle culturel : la liberté de création, la prise de risque artistique, la vitalité des œuvres et la diversité des regards.
Ces deux exigences se renforcent mutuellement.
Car le sujet qui nous réunit aujourd’hui dépasse largement la seule question des chiffres. Il touche à la manière dont une société décide qui a le droit de raconter des histoires, qui peut mettre le monde en récit, qui peut accéder à la fabrication de nos imaginaires collectifs.
Et je crois profondément qu’une grande politique culturelle ne consiste pas seulement à produire des œuvres. Elle consiste aussi à faire entrer tous les regards, toutes les expériences, toutes les trajectoires dans la création – sans attendre une médaille en retour.
Je vous remercie.
Discours de Gaëtan Bruel : « La parité ne doit plus être un effort à récompenser, mais un réflexe." »
19 mai 2026
Professionnels
Éric Bonté - CNC
Discours de Gaëtan Bruel, président du CNC, prononcé le 18 mai 2026, à Cannes, à l’occasion de la table ronde « Parité : un changement de paradigme pour le cinéma en France ».