Courrier aux membres des commissions du CNC

Courrier aux membres des commissions du CNC

22 avril 2026
Professionnels

Le président du CNC, Gaëtan Bruel, a adressé aux membres des commissions du CNC, le 22 avril 2026, un courrier pour éclairer certaines décisions récemment prises par le CNC s’agissant du fonds d’aide à la création sur les plateformes sociales.


Madame, Monsieur,

En rejoignant l'une des commissions consultatives du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC), vous avez accepté de consacrer une partie de votre temps à l'intérêt général.

Vous jouez, à ce titre, un rôle essentiel pour la vitalité de notre filière et l'exceptionnelle réussite de notre modèle. Nous devons ainsi à votre engagement - pour ne citer que deux exemples d'actualité - de compter 56 oeuvres aidées par le CNC dans la sélection officielle et les sélections parallèles du festival de Cannes, ou d'avoir porté aux Oscar trois films d'animation français cette année. Je veux avant toute chose vous en remercier.

Le rôle que jouent ces commissions a fait l'objet de questionnements publics ces dernières semaines, à la faveur d'une polémique concernant l'une d'entre elles. Dans ce contexte, qui a été douloureusement vécu par certaines et certains d'entre vous, autant que par les agents du Centre, je tenais à vous écrire pour éclairer les trois décisions relatives à la commission d'aide à la création sur les plateformes sociales que j'ai été amené à prendre, et réaffirmer l'importance du rôle qui est le vôtre.

La première décision est antérieure à la polémique. Peu après ma prise de fonctions, étant convaincu de la légitimité de l'intervention du CNC dans le champ de la création en ligne, comme dans tous les champs de l'image animée, mais en étant également conscient de la nécessité de s'adapter constamment aux évolutions du secteur, comme de tirer les enseignements de nos actions passées, j'ai mené avec l'équipe qui en a la charge une revue en profondeur de ce dispositif.

Cela m'a conduit, dès juin 2025, à recentrer notre soutien aux oeuvres sur les plateformes sociales, en abrogeant "CNC Talent", en créant un nouveau dispositif, et en accroissant son budget. Ce nouveau dispositif est fondé sur deux ruptures avec l'ancien, qui le rapprochent de tous nos autres soutiens : d'une part, exclusion des contenus assimilables à des émissions d'information, qui ne correspondent pas à la mission du CNC centrée sur la création et, d'autre part, suppression des soutiens à une "chaîne", c'est-à-dire à un créateur individuel au titre d'un projet éditorial global. La commission en charge de ce nouveau fonds d'aide à la création sur les plateformes sociales, opérationnel depuis le 1er janvier, devait se réunir pour la première fois courant avril.

A la fin du mois de mars, le CNC a constaté que les propos tenus par une membre de cette nouvelle commission, dans le cadre d'une diffusion publique en ligne, manquaient aux obligations de neutralité et d'impartialité qui lui incombaient puisqu'elle revendiquait d'écarter ou de soutenir un projet selon les options politiques attachées à ce projet ou selon ses relations personnelles. Si le reste de sa prise de parole était plus nuancé, il était incontestable que les propos visés étaient en rupture avec les principes déontologiques communs à toutes les commissions, mentionnés dans notre règlement général des aides et traduites dans les règlements intérieurs des commissions.

Vous êtes, au quotidien, les gardiens de ces principes : en tenant compte de vos éventuels conflits d'intérêt par le déport ; en veillant à la confidentialité des débats au sein des commissions ; en conservant une expression publique modérée sur les questions relatives aux fonctions que vous exercez au CNC ; et bien sûr en participant à l'examen minutieux et collégial des projets qui vous sont soumis, en considération de leur seule qualité.

Le CNC ne pouvait donc pas laisser sans réponse une prise de position qui pouvait jeter le discrédit, d'une manière injuste, sur le travail de l'ensemble des commissions qui sont placées auprès de lui. C'est la raison pour laquelle nous avons mis fin à ses fonctions.

Il n'en reste pas moins que cette prise de position a déclenché une polémique atteignant un niveau d'agressivité inédit, qui a pris une triple forme. D'abord de vives critiques contre l'attribution, dans le passé, de certaines aides au titre de l'ancien dispositif "CNC Talent", celui que nous avons précisément abrogé. Ensuite des attaques outrancières, sur X et dans certains médias, contre toutes les commissions et le CNC en général - au mépris des faits les plus évidents. Enfin un cyberharcèlement et des menaces directes, sur les agents du CNC et les membres de cette nouvelle commission, qui ont conduit au dépôt de deux plaintes à ce stade.

Dans ce contexte, j'ai pris la décision de suspendre, à titre temporaire - c'est-à-dire non définitif- le travail de cette commission, pour protéger les personnes concernées. Je veux être à nouveau très clair sur la portée de cette décision, qui a été déformée dans certaines prises de parole. Je n'ai pas mis fin à ce dispositif, que j'ai moi-même porté devant le conseil d'administration du CNC il y a dix mois, en lui donnant plus d'ampleur. J'ai seulement décidé, après échange avec les agents du CNC concernés et les membres de cette commission, de suspendre temporairement ses travaux.

Il est certain que cette décision n'est pas anodine, qu'elle emporte des conséquences concrètes pour les projets qui ont été déposés et ne pourront pas être examinés dans le cadre de la première réunion de la commission. J'entends le besoin de visibilité sur la suite - je suis le premier désireux de savoir quand les conditions de sérénité seront à nouveau réunies pour pouvoir reprendre ce travail.

Au nom des équipes du CNC, je veux remercier tous ceux qui ont pris la parole pour nous apporter leur soutien. Je note que certains ont souhaité accompagner ce soutien de réserves sur la décision de suspendre provisoirement les travaux de la commission. Nous ne prétendons pas être infaillibles, mais je pense que nous avons pris à toutes les étapes, dans une situation que nous n'avons pas choisie, les bonnes décisions, guidés par trois préoccupations constantes : agir dans l'intérêt général que nous servons ; protéger l'institution ; protéger ses équipes et les membres de nos commissions.

Les événements des dernières semaines nous rappellent en tout cas à nos fondamentaux, sur trois points qui me semblent déterminants.

Premièrement, le CNC ne peut agir seul : il a besoin de l'appui de l'ensemble des professionnels des filières qu'il soutient. Au quotidien, d'abord, par votre travail au sein des commissions. Mais aussi, plus largement, dans le débat public. De même que les organisations professionnelles qui vous fédèrent, vous pouvez être les ambassadeurs de la politique publique du soutien aux filières de l'image animée, et de son modèle très spécifique.

Ce soutien est indispensable, et nous l'avons mesuré ces derniers jours : l'action du CNC sur les plateformes sociales n'était pas perçue comme un élément clé du modèle, et n'a donc pas été défendue comme telle. Il est pourtant essentiel de rappeler que l'image animée est en perpétuelle évolution, dans ses enjeux artistiques comme dans ses dimensions économiques et que le CNC doit demeurer attentif à cette dimension évolutive - comme il l'a fait dans le passé en investissant, successivement, les champs de l'audiovisuel, du jeu vidéo et de la création immersive.

Deuxièmement, l'attribution des aides au regard de l'avis impartial, indépendant et collégial de commissions d'experts est un élément central du fonctionnement du CNC, comme de ses réussites.

La ministre de la Culture, que je remercie pour son soutien, l'a rappelé avec force dans sa réponse à la députée Hanane Mansouri : ce fonctionnement est une garantie essentielle de la liberté de création et de son indispensable corollaire, la liberté de diffusion.

Troisièmement, et en dernier lieu, le CNC est habitué aux pressions de tous ordres - pour cause, il a la responsabilité d'une politique publique nationale importante, dans un secteur emblématique de la réussite culturelle et économique de notre pays.

Lorsqu'une critique nous semble légitime, nous en tirons toutes les conséquences - bien souvent, d'ailleurs, avant qu'elle ne soit formulée publiquement, à l'instar de l'abrogation du fonds "CNC Talent" en juin 2025.

Mais lorsque, au contraire, cette critique est inspirée par une hostilité de principe visà- vis de notre modèle ou de la création, nous y répondons et nous assumons. Nous le faisons tous les jours, face à des raisonnements fallacieux que vous connaissez bien, sur:

  • des oeuvres qui ne trouveraient pas leur public - alors qu'elles réunissent au contraire les Françaises et les Français, la part de marché du cinéma français en France étant de 40% depuis dix ans, chiffre unique en Europe et presque unique au monde, 98 des 100 meilleures audiences de la fiction télévisuelle - également aidée par le CNC - en 2025 étant par ailleurs des programmes français;
  • un secteur présumé surfinancé - alors que la moyenne des aides publiques dans un film en France est de 25 %, quand la moyenne européenne est de 48 %, reflet d'un modèle vertueux, efficace et efficient ;
  • un fonctionnement dont on allègue qu'il serait peu transparent - alors que les aides que nous accordons sont publiées sur notre site Internet, de même que la composition des commissions, et qu'elles font l'objet d'une instruction à multiples clés qui en garantit l'exemplarité ;
  • un modèle qui serait élitiste ou exclusif - alors que les salles de cinéma, troisième poste de soutien du CNC avec 100 millions d'euros annuels, sont le deuxième équipement culturel de proximité, derrière les bibliothèques, contribuant à la vitalité de tous nos territoires, y compris les plus isolés.

Dans un contexte de défis sans précédent à l'échelle globale pour le secteur du cinéma et de l'image animée, la France peut rester un champion mondial, et même gagner des positions, à la condition que nous nous rassemblions autour d'un modèle qui a déjà donné lieu à d'éclatantes réussites. Ceux qui fragilisent ce modèle à dessein porteront la responsabilité des dégâts que risque aujourd'hui l'une de nos filières industrielles d'excellence. Ceux qui le soutiennent prendront toute leur part aux succès à venir de cette filière, riche de 260 000 professionnels qui se trouvent à la croisée des chemins.

Dans les mois à venir, nous continuerons à défendre ce modèle, et en vous réaffirmant ma gratitude pour votre engagement auprès du CNC, je veux aussi vous dire ma détermination totale à mener ces combats à vos côtés.

Je vous prie, Madame, Monsieur, de recevoir l'expression de ma sincère considération.

Gaëtan BRUEL