La série Camarades revient sur la naissance de l’université expérimentale de Vincennes dans le sillage de Mai 68. Elle s’est appuyée sur un riche travail de recherche documentaire. Une partie des sources a servi à alimenter le travail des scénaristes. D’autres ont été intégrées à l’écran presque telles quelles. Au total, une vingtaine de minutes de ces archives ont été exploitées dans les huit épisodes que compte la série.
En coulisses, c'est un travail de longue haleine que la documentaliste Claire Perrier, missionnée par la production, a effectué. Camarades, produite par Agat Films, repose en effet sur un choix radical : Gilles Deleuze, Michel Foucault, Jacques Derrida ou encore Pierre Bourdieu ne sont pas interprétés, mais sont visibles et entendus tels qu'ils étaient. « Nous avons su très vite que nous ne voulions pas de comédiens pour incarner les professeurs », explique Muriel Meynard, la productrice. « Il fallait utiliser des archives. » Une volonté partagée par les auteurs, qui tenaient eux aussi à montrer les vrais penseurs.
Des cours de Deleuze à la BnF
Claire Perrier, qui avait déjà travaillé sur le documentaire de Virginie Linhart (Vincennes, l’université perdue) diffusé en 2016 sur ARTE, a rejoint le projet il y a environ quatre ans, alors qu'il était encore en développement. Son premier chantier l’a conduite à la BnF, où sont conservés des cours filmés de Gilles Deleuze. Après les avoir visionnés, elle les a résumés pour aider à nourrir le scénario, alors qu'il était en chantier. Un extrait de ces cours figure finalement dans le premier épisode. « Nous avons cherché beaucoup de choses qui ne sont pas dans le film, mais qui ont nourri le projet dans ses différentes phases d'écriture », précise la documentaliste. Pendant les derniers mois, un stagiaire, Pierre Borowczak, l’a aidée à visionner et à résumer d'autres cours, notamment pour affiner des séquences comme celle sur le féminisme. Ce matériel invisible à l'écran a permis aux réalisateurs d'être au plus juste de la pensée de chacun, dans les dialogues comme dans les situations.
Ce travail de recherche a précédé de très loin le tournage. Les archives n'étaient pas seulement destinées à illustrer des scènes déjà écrites : elles pouvaient aussi faire évoluer les séquences et préciser la manière dont les personnages historiques allaient être intégrés au récit. « Les archives ont été identifiées très en amont, à la fois pour nourrir l'écriture et pour construire les jeux de contrechamp », explique Muriel Meynard. Il fallait en effet penser dès cette étape la manière dont les images d'époque pourraient dialoguer avec les comédiens. Le travail documentaire est ainsi devenu un élément de la mise en scène elle-même.

Des sources dispersées…
L’une des difficultés majeures a notamment tenu au fait que les archives de Vincennes ne se trouvent pas dans un fonds unique. Une liste de penseurs avait été dressée, mais tous n’ont pas pu être retrouvés : certains n’ont même jamais été filmés. Pour les images, l’équipe a puisé dans une dizaine de sources, selon Muriel Meynard. « Nous avons notamment collaboré avec l’INA, la BnF, l’université Paris 8, la télévision suisse et l’AFP », précise la productrice. Une coproduction avec l’INA n’a finalement pas pu se concrétiser, faute d’un volume d’images suffisant, mais les échanges avec l’institut ont été précieux.
D’autres archives viennent d’horizons plus inattendus. Le réseau Canopé, rattaché à l’Éducation nationale, a fourni les images de Pierre Bourdieu. Un extrait d’un documentaire réalisé par une cinéaste américaine a permis quant à lui d’intégrer Jacques Derrida. Le documentaire de Jean-Michel Carré, Le Ghetto expérimental (1975), tourné à Vincennes à l’époque, a aussi servi : la production a acheté à son auteur quelques images d’ambiance. Rien n’a été simple à identifier. Pour certains penseurs, la recherche a débuté par de petites vidéos sur Internet, avant un travail pour remonter à la source. « Il y avait un double défi », résume Claire Perrier. « Il fallait à la fois avoir l'autorisation et récupérer l'image en bonne qualité. »
Le gisement principal est resté celui de l'université Paris 8, héritière de Vincennes. Son département audiovisuel avait filmé la vie de la faculté, y compris de grandes conférences comme celle de Michel Foucault sur le nouvel ordre intérieur. Ces bobines ont longtemps été oubliées après le déménagement. Elles ont été en partie sauvées par Patrice Besnard, du service audiovisuel, qui a restauré et identifié beaucoup de ces images sur son temps libre. Une part du fonds, déposée à la BnF, restait à traiter au moment de la préparation de la série.

… et des ayants droits à convaincre
Utiliser des images de penseurs dans une fiction est très différent d’un documentaire. Pour Claire Perrier, dont c'était la première fiction, il a fallu expliquer aux ayants droit l'usage prévu et rassurer sur le respect de la pensée. « Des questions que nous n’avons pas forcément à traiter quand c'est du documentaire », note-t-elle. La production a tout expliqué, au cas par cas. Les autorisations sont venues de nombreux interlocuteurs : les ayants droit de Gilles Deleuze, la personne qui avait filmé ses cours, Paris 8, la BnF. Pour la séquence du bois, avec des militantes du MLF, chaque personne à l'écran a dû donner son accord.
Le travail d'archives ne se résume d’ailleurs pas aux vingt minutes visibles puisque les réalisateurs ont dû tourner des contre-champs en noir et blanc avec les comédiens, pour les accompagner. Ces séquences ont demandé un travail particulier de raccord entre les images contemporaines et les documents d'époque, afin que les comédiens puissent naturellement prendre place face aux véritables figures de Vincennes.

Une fiction fabriquée en Bretagne
Au-delà des archives, Camarades est une fiction longuement mûrie. L'écriture, portée par Benjamin Charbit et Dominique Baumard, a demandé beaucoup de temps : ARTE a même accepté de valider la production sur la base de six épisodes écrits, pour ne pas prendre de retard sur les huit prévus. La série est financée par la chaîne, les régions Île-de-France et Bretagne, avec le soutien du CNC.
L'annulation des élections, les urnes jetées dehors ou la séquestration du président de la faculté ont bien existé, précise Muriel Meynard, mais pas tout à fait comme dans la série. Comme l'université de Vincennes n'existe plus, il a fallu trouver un autre lieu. Après des recherches dans toute la France, c'est la faculté de Rennes qui a été choisie, pour des raisons pratiques et financières : le tournage s'y est déroulé de juillet à septembre 2025, avec seulement quelques jours en Île-de-France. L'amphithéâtre a été utilisé tel quel. Le reste a été fabriqué : bureaux réaménagés, reprographies et bibliothèque recréées, et le fameux bassin, décor à part entière.
L'ancrage breton ne s'arrête pas au décor : les figurants et les petits rôles sont bretons, ainsi qu'environ la moitié des techniciens. Côté casting, la production a mêlé des visages connus, comme Grégory Gadebois, Constance Dollé ou Vincent Elbaz, à de jeunes comédiens pour incarner les étudiants, après six mois d'essais. La musique originale, très présente, va de la comédie musicale de l'épisode 4, tournée en une seule journée, à l'électronique. Le tout reste, insiste Muriel Meynard, « une fiction qui réveille le passé ».
Chaque épisode s'ouvre sur une phrase d'un penseur, choisie pour être accessible à tous. Les archives donnent à ce récit la matière du réel, et aux personnages l'écho d'une pensée que l'on peut encore entendre.
CAMARADES
Création : Benjamin Charbit
Scénario : Benjamin Charbit, Dominique Baumard, Homeïda Behi
Réalisation : Benjamin Charbit et Dominique Baumard
Production : Agat Films, Sunday Afternoon, ARTE France
Diffusion : ARTE
Diffusion à partir du 16 septembre 2026
La série a bénéficié du Fonds de soutien audiovisuel (automatique et sélectif) du CNC.