Jean-Christophe Grangé, de l'écrit à l'écran

Jean-Christophe Grangé, de l'écrit à l'écran

05 décembre 2018
Séries et fictions TV
Jean-Christophe Grangé
Jean-Christophe Grangé Richard Dumas
L’univers des Rivières pourpres (publié chez Albin Michel, en 1998) n’en finit plus d’inspirer le cinéma et la télévision. Après avoir été adapté en long métrage par Mathieu Kassovitz (2000), puis connu une suite avec Les Rivières pourpres 2, les anges de l’Apocalypse (Olivier Dahan, 2004), le thriller de Jean-Christophe Grangé sert aujourd’hui de matrice à une série télévisée. Ecrites par le romancier lui-même, ces quatre nouvelles enquêtes du commissaire Niémans sont actuellement diffusées sur France 2. Rencontre avec Jean-Christophe Grangé pour évoquer ce projet, les liens entre littérature et cinéma ainsi que son regard (critique) sur le processus d’adaptation.

Comment est née la série Les Rivières pourpres ?
Il y avait déjà eu des projets de séries basées sur Les Rivières pourpres, auxquels je n’avais pas participé. Puis, il y a quelques années, j’ai eu plusieurs idées d’histoires qui me semblaient bien coller à la mécanique de mon roman : un flic de terrain aguerri, habitué aux affaires très sanglantes, qui tout à coup est appelé dans un coin de campagne où les gendarmes sont beaucoup moins familiers avec ce genre de cas… Il ne s’agirait pas d’une adaptation directe de mon livre, mais de nouvelles enquêtes menées par le personnage principal du roman, le commissaire Niémans. Je connaissais bien la société de production EuropaCorp Télévision (désormais Storia TV ndlr) avec qui j’avais déjà collaboré pour les fictions Le Passager et Le Vol des cigognes, également adaptées de deux de mes romans. C’est donc tout naturellement que nous avons discuté ensemble de ce projet, qui les a intéressés.

Il était à l’origine prévu que ces 8 épisodes de 52 minutes soient écrits par plusieurs scénaristes, mais vous êtes finalement seul à la barre.
Oui, c’est une équipe d’écriture très restreinte : il n’y a que moi ! (rires) Je suis parti de mon personnage et j’ai écrit mes 4 histoires, chacune s’étalant sur deux épisodes. Avec la production, nous sommes en fait vite tombés d’accord sur un point : je connais mon « univers », donc vu qu’il s’agit de le développer dans cette série, il vaut mieux que ce soit moi qui le fasse, directement. Au départ, je n’étais pas sûr d’avoir le temps, ni les idées, pour prendre en charge l’intégralité de l’écriture de la saison. Mais finalement je les ai eus ! Et ces histoires me plaisent bien, à tel point que je travaille actuellement sur l’adaptation de ces scénarios en romans. Cela tombe bien, car depuis un certain temps j’avais l’envie d’écrire des livres plus courts, de vrais petits polars. Ces histoires portées par un personnage récurrent, le commissaire Niémans, s’y prêtent bien.

Avez-vous été impliqué dans les décisions concernant la réalisation de la série ?
Je dois dire qu’on a été très sympa avec moi ! J’ai toujours fait partie du pool de décision : que ce soit dans le choix de la musique, le générique, on m’a toujours tout montré en me demandant mon avis. Mais je n’ai pas cherché à m’immiscer plus que cela dans la « mise en images » ; les idées d’un auteur n’ont rien à faire dans un film. Chacun son travail et son expertise… Nous étions de toute façon plutôt d’accord. Tout le monde est parvenu à se fondre dans l’univers.

Votre univers romanesque est sombre et violent. Avez-vous dû l’édulcorer pour la télévision publique ?
Non, France 2 ne m’a pas demandé de lever le pied sur quoi que ce soit.

Ni d’ajouter d’éléments pour plaire à un public plus large ?
Non, je sais que la télévision aime par exemple beaucoup les scènes familiales, car c’est fédérateur, mais les enquêtes des Rivières pourpres sont déjà complexes, il n’y avait donc pas de place pour cela. C’est aussi une question de goût personnel : les scènes de famille, dans les polars  ou les séries, ont tendance à me gonfler ! On est dans une enquête qui parle de mort, de meurtres très violents, avec un tueur qui rôde, puis d’un coup le père de famille demande à ses enfants s’ils ont bien fait leurs devoirs pour demain… Ça ne va pas ! Il y a un décalage d’intensité dramatique, plombant, que j’évite aussi dans mes romans.

Les Rivières pourpres est une série originale, mais vos livres ont été adaptés au cinéma et à la télévision (lire encadré), et vous avez travaillé sur nombre de ces différents projets…
Dans la plupart des cas, oui, même si j’ai eu des moments de découragement et n’ai parfois pas voulu m’impliquer. Ma conclusion ? Que je sois à bord ou non, le résultat m’échappait, donc j’ai parfois préféré concentrer mon énergie sur l’écriture de mes propres romans plutôt que sur les scripts. L’avantage de la télévision par rapport au cinéma, pour les auteurs, c’est qu’il y a moins de « dictature des réalisateurs ». J’ai eu cette impression de « course à l’auteur » au cinéma : tout le monde veut être vu comme le créateur total de l’œuvre. C’est plutôt destructeur, car chacun piétine le travail de l’autre. J’ai ressenti davantage de cohérence, de cohésion, en télévision. Alors qu’au cinéma, tout le monde veut être Terrence Malick mais à la fin vous avez à peine un film qui tient debout…

Vous avez vécu beaucoup d’expériences douloureuses ?
Je n’ai vécu que des expériences douloureuses ! (rires) Non, je plaisante, mais… Les réalisateurs que j’ai rencontrés étaient souvent sympathiques et talentueux, mais nous étions toujours confrontés à mes livres, qui sont très longs, denses et donc complexes à adapter en long métrage d’1h30. Et personne n’était jamais d’accord sur les choses à couper, donc nous aboutissions toujours à des compromis un peu boiteux. C’est le reproche que j’ai toujours entendu au sujet des films tirés de mes romans : qu’on n’y comprenait finalement pas grand-chose.
Alors, quand on a un excellent réalisateur comme Mathieu Kassovitz [réalisateur de l’adaptation cinéma des Rivières pourpres, en 2000, ndlr], ça donne quand même un bon film, avec une ambiance très forte. Mais, et je le dis avec d’autant plus de facilité que je suis l’un des coupables vu que j’en suis le co-scénariste, c’est un film auquel on ne comprend rien, d’un point de vue narratif. Mais c’est aussi ça, la beauté du cinéma : l’ambiance, le jeu, le taux de sympathie qu’arrivent à attirer Jean Reno et Vincent Cassel font que c’est un long métrage que les gens aiment. Pour les autres adaptations, c’est plus difficile, car nous avons toujours eu ce problème de narration, et qu’en revanche les films n’ont pas su générer cet attachement.

En tant que créateur de l’œuvre originale, comment vivez-vous le fait de voir vos personnages prendre vie à l’écran ?
Il y a plusieurs choses. Déjà, malgré ce que je disais précédemment, si vous avez l’occasion d’être adapté, c’est une très bonne nouvelle car cela veut dire que vous allez avoir l’opportunité de raconter votre histoire à beaucoup plus de gens. Je dois vendre, en moyenne, 200 à 250.000 exemplaires de chacun de mes romans, ce qui est déjà énorme. Mais le succès d’un film, c’est 3 millions. N’importe quel raconteur d’histoires sera toujours heureux de cette perspective.

Attendez-vous du film qu’il ressemble à votre livre ?
Non. Le roman donne la trame, mais le passage d’un support à un autre fait que tout va nécessairement être différent. Hitchcock disait qu’il lisait un livre, que l’histoire lui plaisait, qu’il retenait celle-ci mais oubliait le livre. Je suis d’accord avec cela : adapter un roman, c’est raconter la même histoire, mais avec les instruments du cinéma, donc souvent essayer d’obtenir les mêmes effets, mais par des moyens différents, une structure différente, une narration différente. C’est ce que je réponds quand on me demande si je me sens dépossédé de ce que j’ai créé quand on m’adapte : non, car j’ai vendu mes droits. C’est comme si je venais de vendre ma voiture : je ne vais pas vouloir continuer à la conduire !

Vous disiez que vos romans sont trop denses pour en tirer des films d’1h30. Est-ce que vous avez au contraire l’impression que la série est finalement la bonne forme pour les adapter ?
Oui. Quand on a fait la série Le Passager, on a pris mon roman et on l’a déroulé : cela donnait, grosso modo, une fiction de 8h. En général, il y a de quoi faire au moins 4h dans mes livres. Avec le recul, je pense qu’il aurait fallu faire comme le dit Hitchcock : prendre l’histoire, oublier mes chapitres et scènes et essayer de la re-raconter.

Vous aviez déjà signé un scénario original pour le cinéma (Vidocq, réalisé par Pitof, 2001). Avec la série Les Rivières pourpres, c’est la première fois que vous écrivez un scénario pour la télévision, directement. Comment le romancier que vous êtes a abordé ce travail ?
Déjà, en travaillant auparavant sur les adaptations de mes romans, je m’étais trouvé confronté aux deux gros problèmes du passage du livre au scénario. Le premier, c’est qu’il faut écrire des scènes beaucoup plus courtes. Les chapitres de mes livres sont déjà courts mais, par exemple, pour une scène d’interrogatoire d’un témoin, le temps de décrire la scène, puis le témoin, puis la conversation… C’est 6 ou 7 pages. Dans un film, pour l’interrogatoire d’un type, il va y avoir simplement 12 répliques. Et encore, c’est déjà long. Donc il faut que les scènes soient plus compressées. Tout ce que toi, en tant que romancier, tu aurais mis dans ton chapitre, ça va reposer sur le travail de mise en scène. Donc si tu as un bon réalisateur, il saura le faire, mais sinon, tu auras un champ/contrechamp d’un dialogue très réduit. Autant dire : plus grand-chose. Et l’autre problème, qui est très important pour moi, c’est que tu n’es plus dans la tête du personnage, au cinéma. D’où la cascade de tandems, d’équipes d’enquêtes, parce que tu ne peux pas raconter l’enquête solitaire d’un mec : le spectateur ne saurait pas ce qu’il pense, ce qu’il déduit, ce qu’il cherche…

A moins de passer par une voix off…
Oui mais c’est atroce ! C’est une  grosse difficulté et une part conséquente du travail de scénariste : que ce que le héros a dans la tête passe par les dialogues et par ses gestes… J’ai beau avoir une certaine expérience, je me suis aperçu après coup que mes scènes, pour la série Les Rivières pourpres, restent trop longues : j’ai toujours le défaut de l’écrivain qui, quand il voit 16 répliques dans un scénario, trouve que c’est trop court !

Y a-t-il d’autres « tics d’écrivain » dont vous avez du mal à vous débarrasser ?
Oui : j’ai l’habitude de donner dans mes romans toutes les réponses que pourrait se poser le lecteur, les détails… Or un spectateur se pose beaucoup moins de questions, car il a déjà les images qui « arrivent » vers lui. Dans mes épisodes, j’ai donné beaucoup d’infos au sujet d’un monastère, d’une secte… Mais ce n’était, je pense, pas nécessaire.

Vous travaillez désormais à l’adaptation des scénarios de la série Les Rivières pourpres en romans. C’est un peu le travail inverse... Comment procédez-vous ?
Le scénario sert de base mais je réécris tout. Pour transformer un scénario en roman, il existe deux techniques : la novellisation, qui consiste à reprendre votre série et ajouter des didascalies pour faire comme si c’était du roman. Et puis il y a ce que je fais : avec la même histoire, vous faites un roman. Donc je suis le déroulé des scènes, mais par contre je les réécris entièrement. J’enrichis beaucoup. Même les personnages seront sensiblement différents. En plus, dans un livre, vous n’avez aucune contrainte de budget à respecter, de lieux… Votre imagination est complètement libre !

Jean-Christophe Grangé, un romancier multi-adapté

Publiés chez Albin Michel, les romans de Jean-Christophe Grangé sont prisés par le cinéma comme par la télévision. Petit tour d’horizon de ces adaptations :

  • Le Vol des cigognes (2013), téléfilm en deux parties réalisé par Jan Kounen
  • Les Rivières pourpres (2000), long métrage réalisé par Mathieu Kassovitz
  • Le Concile de Pierre (2006), long métrage réalisé par Guillaume Nicloux
  • L’Empire des loups (2005), long métrage réalisé par Chris Nahon
  • Le Passager (2015), mini-série de 6 épisodes, réalisée par Jérôme Cornuau
  • La Marquise des anges (2013), long métrage réalisé par Sylvain White d’après le roman Miserere