Katia Raïs : « Le genre permet de décoller du réel, de pousser le regard et l’imagination plus loin »

Katia Raïs : « Le genre permet de décoller du réel, de pousser le regard et l’imagination plus loin »

14 septembre 2018
Séries et fictions TV
Katia Raïs
Katia Raïs Studio Ledroit-Perrin

La productrice, à la tête du label Kelija (à l’origine de la série d’Arte Trepalium, et appartenant au groupe Lagardère Studios), présente au Festival de la fiction TV de La Rochelle son nouveau projet, « Ad Vitam », déjà auréolé du Prix de la meilleure série dans la compétition française de Séries Mania Lille. Un projet atypique dans le paysage de la fiction hexagonal, mêlant polar et SF, et soutenu par le CNC. Retour avec Katia Raïs sur son parcours, son métier de productrice ou encore son attrait pour les films et séries de genre.


Quel a été votre parcours, avant de devenir productrice ?

J'ai fait des études de lettres, en classe préparatoire. Je les ai poursuivies à la fac, en même temps que des études de cinéma. Mes parents étaient tous les deux profs – les études de lettres semblaient donc être le parcours logique ! J'ai par ailleurs toujours été une grosse lectrice. Aller dans un monde autre, différent, par ce biais-là, me plaisait.

Avec un genre littéraire  de prédilection ?

La littérature française des XVIIIe (Marivaux, Laclos…) et XIXe siècles (Stendhal, Flaubert, Zola, Maupassant, Balzac…) et anglo-saxonne. Je lis et relis beaucoup Jane Austen et Henry James. Et dans un registre plus contemporain : Ian McEwan, Jonathan Dee, Jay McInnerney, J.G. Ballard… J'aime le romanesque, leur capacité à raconter des histoires et, au sein de celles-ci, à ne pas avoir peur de s'emparer de leurs traumatismes.

Pas spécifiquement de littérature fantastique, donc ?

Non, à l'exception de Poe… Je suis restée très « classique » ! Comme j'ai fait des études de lettres, c'était un peu considéré comme un sous-genre. Idem dans le cinéma : mes parents m'ont fait voir beaucoup de films, mais toujours avec un angle un peu « cinéma d'auteur ». Ce n'est qu'une fois devenue jeune adulte que j'ai découvert Carpenter, De Palma, Argento, Cronenberg… A l'époque, ce n'était pas assez « digne » et chic pour eux !

Ce sont ces réalisateurs qui vous ont fait rentrer dans le cinéma dit « de genre » ?

Oui. Argento, c'est mon Dieu ! Profondo Rosso [Les Frissons de l'angoisse] a été un choc inimaginable. Sur le plan esthétique, mais aussi car il a déclenché chez moi une vraie peur primaire. J'en fais encore des cauchemars ! C'est également très fort sur le plan psychanalytique. J'aime aussi beaucoup les classiques, les réalisations de Franju. Celles d'Hitchcock aussi, qui pour moi a fait beaucoup de cinéma de genre.

Qu'est-ce qui vous plaît dans le « genre » ?

La liberté dont jouissent les auteurs et les réalisateurs. Quand c'est réussi, cela donne, psychanalytiquement, des résultats très intéressants. Ce sont parfois comme des cauchemars, qui permettent de faire remonter à la surface des éléments dont le réalisateur n'avait pas forcément conscience, et qui ne seraient pas ressortis sous cette forme dans un film « raisonnable ».

Avant de revenir spécifiquement sur votre rapport au genre dans le cadre de votre métier de productrice, pourriez-vous préciser de quelle manière, après vos études littéraires et de cinéma, vous êtes finalement entrée dans le monde de la télévision ?

Après mes études, j'ai été lectrice, à la fois pour Flammarion et pour le groupe de production audiovisuelle TelFrance. Mon rôle consistait à lire des romans et à repérer ceux qui pourraient être adaptables au cinéma ou à la télévision. J'ai ensuite été recrutée par M6 au poste de conseillère de programmes.

Quel est le rôle d'un conseiller de programmes ?

Lire les projets qui sont envoyés par des producteurs afin de déterminer s'ils peuvent présenter un intérêt pour la chaîne, et si celle-ci peut donc les « conventionner ». C'est la première étape. Ensuite, si le projet est effectivement conventionné, le conseiller de programmes assure le suivi de l'écriture et de toutes les étapes de fabrication, de A à Z, jusqu'à l'existence du programme.

Pourquoi avoir ensuite choisi de devenir productrice ?

Par opportunité, parce que TelFrance me l'a proposé. Cela me permettait d'élargir le spectre de mes compétences. J'étais productrice associée, au sein d'une de leurs sociétés, Boxeur de Lune. Nous avons notamment produit un téléfilm pour France 2, « Frères », et une mini-série en 3 épisodes pour TF1, « Les Edelweiss ». Puis, en 2012, Takis Candilis, [qui présidait alors Lagardère Studios, la branche de Lagardère regroupant les activités de production et de distribution audiovisuelles du groupe], m'a proposé de créer mon label de production au sein de Lagardère Studios. Ce que j'ai fait, en créant Kelija.

Vous êtes intégrée au groupe Lagardère. Qu'est-ce que cela implique en terme de fonctionnement ?

J'ai une liberté éditoriale totale. Ma responsabilité, c'est que cela fonctionne. Que les projets soient bons, et vus. Je n'ai pas pour mission de travailler pour certaines chaînes, ou dans certains genres. Mais d'arriver à fabriquer des projets que j'aimerais voir, en tant que téléspectatrice.

Quel est votre rôle, sur un projet ?

Tout est possible. Je peux avoir une idée et chercher les auteurs ou le réalisateur qui me semblent correspondre. Soit c'est l'inverse, et ce sont les auteurs ou les réalisateurs qui viennent vers moi avec une idée. A partir de là, on est dans la première phase, qui est celle de l'option : nous allons alors développer ensemble, les auteurs et moi, à risque seul du producteur, un document et décider de le présenter au bout d'un certain temps à un diffuseur. On rentre alors dans la deuxième phase, qui est celle du démarchage, pour arriver à vendre le projet à une chaîne. Une fois qu'on a vendu ce projet, on rentre dans la troisième phase, qui est celle de la convention d'écriture, avec un temps plus ou moins long de co-développement avec le diffuseur, pour arriver au scénario final. Arrive ensuite la phase de mise en production (tournage…), jusqu'à la fin, c'est-à-dire la diffusion à l'antenne.

Quel est votre rôle par rapport aux scénaristes ?

Je suis très impliquée dans la phase d'écriture, mais je ne suis ni créatrice, ni scénariste. Mon rôle est de « diriger » dans l'écriture, de donner des idées, d'échanger avec eux. D'être un chef d'orchestre, et d'avoir su trouver les bons « talents ». Pour cela, je suis toujours en veille, d'une certaine manière : quand je vois des films ou des séries, quand je lis des scénarios ou des livres…

Kelija a jusqu'ici produit trois programmes : « Trepalium », « On l'appelait Ruby » et « Ad Vitam ». Il s'agit de trois fictions « de genre ». Est-ce la ligne éditoriale de votre société ?

La vocation de Kelija n'est pas de faire que du genre. Ce n'est en tout cas pas ce que je souhaite. Mais en même temps, c'est vrai que j'aime beaucoup ça ! Disons que je ne suis pas réfractaire quand on m'en envoie…

« Trepalium » était une série d'anticipation, et plus précisément une dystopie. Est-ce également le cas d'Ad Vitam ?

Je qualifierais davantage « Ad Vitam » de « polar à postulat science-fiction ». Les deux sont en revanche bien des « séries de genre », en ce sens qu'elles se situent toutes les deux dans un futur proche mais qui n'est pas précisément déterminé, et évoquent toutes les deux le monde d'aujourd'hui à travers une thématique précise, mais traitée, donc sans s'inscrire dans une démarche réaliste ou naturaliste.

C'est cela, votre façon de concevoir le genre ? Parler du monde d'aujourd'hui et développer un point de vue, mais en faisant appel à l'imaginaire des auteurs et des téléspectateurs ?

Oui. C'est pour cela que je fais ce choix-là. Le genre permet de décoller du réel, de pousser le regard et l'imagination plus loin, d'amuser le téléspectateur. Le but n'est pas de proposer une thèse sur la jeunesse [thème central d' « Ad Vitam »]. Et en même temps, cette notion de point de vue est importante pour moi. Faire du genre, c'est dire quelque chose. Pas seulement divertir.

Faire appel à l'imaginaire des (télé)spectateurs n'est pas la norme en France. Pourquoi ?

Je pense que c'est culturel. Il y a eu des tentatives au cinéma, mais qui n'ont pas très bien marché. Idem du côté des séries hexagonales. Je pense que ça manque, mais qu'il faut tenter, expérimenter. Si les séries anglo-saxonnes de genre, comme « Black Mirror », fonctionnent, pourquoi pas en France ?

Plus précisément, que va raconter « Ad Vitam » ?

La série se déroule sans que l'on ne sache précisément ni où, ni quand. On pense avoir vaincu la mort, car une nouvelle invention permet de ne plus vieillir. Dans ce monde, plus personne ne se suicide, car les champs des possibles reste toujours ouvert. Un jour, sont pourtant découverts les corps de sept suicidés, tous mineurs. Darius (interprété par Yvan Attal), un flic de 120 ans mais qui reste jeune d'apparence, va mener l'enquête avec Christa (Garance Marillier), une jeune fille révoltée et rebelle. Ce sont les auteurs, Sébastien Mounier et Thomas Cailley, qui ont trouvé cette thématique de la place de la jeunesse dans la société, qui est le cœur de la série.

La structure de la série (enquête, duo que tout semble opposer) est assez classique. Pourquoi ce choix ?

C'est une mécanique, une façon de structurer l'écriture. Parce que je pense que cela permet de prendre le téléspectateur par la main pour l'emmener dans cet univers. Le polar permet, dans chaque épisode, de faire découvrir un nouveau pan de ce monde, et d'aller vers quelque chose de plus en plus sombre, dans les abysses. On est dans une tonalité  assez mélancolique.

Sur le plan visuel, comment représenter ce monde, qui se situe dans un futur proche ?

Avec « Trepalium » nous avions fait le choix du « rétro-futurisme ». Là, on est pas clairement dans le futur, mais dans un léger ailleurs. Avec simplement des petits détails dans les scènes qui indiquent que l'on ne se situe pas vraiment dans notre époque. L'histoire se déroule dans une grande ville ensoleillée, en bord de mer.

Sur « Trepalium » comme sur « Ad Vitam », vous avez travaillé avec Arte. Comment se positionnent les autres chaînes par rapport au genre ?

Elles veulent et doivent s'adapter à leurs publics. Il faut bien reconnaître que le genre en France, au cinéma ou à la télévision, ne marche pas toujours. Il n'y a jamais eu de grand succès populaire dans le genre du fantastique par exemple.  Ce n'est donc pas le plus simple, si l'on veut faire de l'audience. Cela correspond cependant bien à Arte, qui est en recherche d'angles différents. Ils n'ont pas été difficiles à convaincre. D'autant plus qu' « Ad Vitam » est réalisée par Thomas Cailley, dont ils avaient déjà vu le long métrage « Les Combattants ». La chaîne était présente à toutes les étapes décisives du développement. Ils interviennent mais laissent une grande liberté aux auteurs.

Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Je travaille sur plusieurs projets de séries. « Sine Amore », sera une uchronie judiciaire. « Métro », un thriller historico-fantastique qui se déroulera pendant la construction du métro à Paris, à la fin du XIXeme siècle. Plusieurs ouvriers œuvrant sur ce chantier sont retrouvés morts. Qui se cache derrière ces meurtres ? Un tueur en série ? Des opposants politiques ? Des concurrents étrangers ? Des forces de l'ombre ? Et enfin, « Les Bourreaux », une saga qui retracera l'histoire de la dernière famille de bourreaux français.

ad vitam, une  serie a voir sur arte les 8 et 15 novembre

Ad Vitam, réalisée par Thomas Cailley et écrite par Thomas Cailley et Sébastien Mounier, sera diffusée sur Arte les 8 et 15 novembre. La série a été soutenue par le Fonds d’aide à l’innovation du CNC et a également reçu l’aide à la création visuelle ou sonore par l’utilisation des technologies numériques de l’image et du son-CVS.

 

Glossaire

Anticipation : récit dont l'action se déroule dans le futur, proche ou lointain

Dystopie : récit de fiction dépeignant une société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste empêchant ses membres d'atteindre le bonheur. Par exemple 1984, de George Orwell, Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley ou Brazil, de Terry Gilliam

Uchronie : récit d'événements fictifs à partir d'un point de départ historique. Par exemple Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick