"Le Mensonge", plongée dans la mécanique d’une erreur judiciaire

"Le Mensonge", plongée dans la mécanique d’une erreur judiciaire

05 octobre 2020
Séries et TV
Le Mensonge
Le Mensonge FTV
En 2000, Gabriel Iacono, un jeune garçon de 9 ans, accuse son grand-père de l’avoir violé. A l’époque, l’affaire défraie la chronique puisque l’accusé, Christian Iacono, est le maire de Vence. Des années plus tard, le plaignant se rétracte et Christian Iacono obtient l’annulation de sa condamnation. Le réalisateur et scénariste Vincent Garenq (Présumé coupable, L’Enquête) signe aujourd’hui une mini-série sur cette erreur judiciaire, présentée au Festival de la fiction TV de La Rochelle et diffusée à partir du 5 octobre sur France 2.

D’où vient votre envie de porter à l'écran l'histoire de Christian Iacono ?

Vincent Garenq : Je voulais faire une série depuis longtemps et j'attendais le sujet qui allait pouvoir m'intéresser. Il n'y avait rien qui me plaisait spécialement dans ce qu'on me proposait, jusqu’à ce que la productrice Julie Lafore me fasse lire Le Mensonge de Christian Iacono. A priori, j'avais envie de dire non car j'avais déjà traité le cas d'une erreur judiciaire au cinéma, dans Présumé Coupable. Mais j'ai trouvé le livre formidable et j'y ai tout de suite vu un sujet de série parce qu'on a plus de temps qu'au cinéma. J'ai tout de suite eu le sentiment qu'on pourrait mieux raconter ce genre d'histoire dans une fiction télé. J'ai donc eu envie de tenter l'expérience, de développer une histoire sur plusieurs épisodes, sans tirer à la ligne et en gardant la rigueur du cinéma. Il fallait surtout garder un sens du rythme propre au septième art. Eviter de faire du remplissage. Au bout du compte, Le Mensonge s'étale sur trois heures soit la durée d’un très gros film. On a vraiment pensé cette série à la croisée du cinéma et de la télé.

Votre adaptation est-elle proche du livre ou avez-vous pris des libertés ?

Je me suis servi du livre de Christian Iacono comme base. Mais je me suis également appuyé sur un ouvrage écrit par un adversaire de Iacono qui détaillait le procès avec minutie. J’ai épluché le dossier d'instruction qui est une matière passionnante, ce qui m’a permis de donner un côté très réaliste au scénario. Ce dernier, de près de 6 000 pages, conserve la trace des 15 années de procédure, avec les interrogatoires, les audiences…

L’affaire a eu un large retentissement à l’époque. Vous en souveniez-vous ?

Pas du tout. Je n'en avais jamais entendu parler. J';ai tout découvert dans le livre. Ce qui m'a frappé, en le lisant la première fois, c'est que l'histoire de Christian Iacono m'a irrité autant que celle d'Alain Marécaux quand j'ai fait le film sur l'affaire d'Outreau. À chaque page tournée, on est rempli de colère, de révolte, et on se sent impuissant… J'étais étonné de constater à quel point cela me faisait le même effet.

Pourquoi avoir décidé de changer les noms ?

Parce que j’avais besoin de la fiction, notamment dans les scènes plus intimes. Et je l’ai fait aussi pour eux, pour les épargner car la série est aussi la dissection d'une famille. Dix ans après, ils sont passés à autre chose, nous avons donc voulu les laisser tranquilles. C'est une forme de politesse.

Que pense Christian Iacono de cette adaptation télévisuelle ?

J’ai très vite impliqué Christian. La question de la confiance est essentielle à mes yeux. Comme sur mes films précédents, je fais très attention aux personnes qui ont vécu ces histoires. Je n'ai sincèrement pas envie de leur faire du mal en voyant le film. Ça gâcherait tout. Je lui ai fait lire le scénario à toutes les étapes de l’écriture. Il y a par exemple un dialogue qui blessait Christian, alors nous l’avons enlevé. Ce fut sa seule demande sur les quatre scénarios !

Comme à chaque fois dans ce genre d'adaptation, les protagonistes ne se reconnaissent pas en lisant le premier script, ils ont l'impression que c'est n'importe quoi. C’est à force d'échanges, qu’ils finissent par se reconnaître et comprendre le travail d’adaptation. En visionnant les épisodes, la famille était heureuse et bouleversée.

Et j’avoue que ça me fait plaisir. Il est agréable de savoir que pour elle, ce n'est pas une trahison mais une projection positive.

Pourquoi avoir choisi Daniel Auteuil pour le rôle principal ? Avez-vous pensé à lui dès le départ ?

C’était une évidence dès le début. On avait déjà fait un film ensemble, Au nom de ma fille. Je l'ai appelé un vendredi et le lundi il m'a dit oui. Je n'ai jamais pensé à quelqu'un d'autre.

Qu'est-ce qui est le plus compliqué quand on s'attaque à un sujet aussi difficile que la pédophilie et le mensonge des victimes ?

Pour toutes ces histoires très sombres, il faut rester pudique, ne pas faire dans le voyeurisme, refuser la complaisance... Il faut trouver la distance juste et faire ressortir la bonne histoire. Il y a des tas de choses pathétiques, tristes, dans l’histoire de Christian Iacono, mais j'ai parfois préféré en enlever parce que c'était trop... Je crois surtout qu'il faut aimer les personnages et comprendre ce qu'ils avaient dans la tête pour essayer de les défendre. C'est ainsi qu'on arrive à quelque chose de juste. On essaye de se mettre à leur place.

La série pointe aussi du doigt la machine judiciaire qui s'emballe et écrase tout…

Peut-être que ça ne se voit pas dans la série, mais ce sont les adultes qui soufflent les réponses au petit garçon à l'origine du mensonge. Lui ment en rebondissant sur ce qu'on lui dit. Le petit-fils de Christian Iacono, avec qui j'ai aussi discuté, me l’a d’ailleurs confié : ils lui soufflaient quoi répondre chez la juge, chez la psy. Lui construisait le récit au fur et à mesure des questions. Et j'ai retrouvé la trace de tout cela. Cette mécanique est dans le dossier.

Dans Présumé coupable, votre fiction sur l’affaire d’Outreau, vous parliez déjà de cette mécanique à travers l'histoire d'Alain Marécaux...

Oui et j'avais justement quelques regrets à cause du format que je trouvais très court. Tout raconter en 1h30... J'avais dû couper des choses. Ici, en quatre épisodes, j'ai pu raconter toute la procédure et revenir plus largement sur l'impact que cette affaire a eu sur la famille. Toute la dramaturgie de la série découpe la procédure judiciaire subie par Christian Iacono, avec ses entrées et ses sorties de prison. C'est là qu'on voit l’aspect kafkaïen de la machine judiciaire où tout se décide dans les premières heures et contre laquelle il est quasiment impossible de se battre. Une fois entré en prison, il est pris dans cette mécanique infernale... Dans ce genre d'histoires, c'est parole contre parole. C'est toute la complexité pour les juges, qui s'appuient sur des expertises. Là encore, Le Mensonge rejoint Présumé coupable et l'affaire d'Outreau.

Est-il possible de tourner la page après avoir été mêlé à de telles affaires ?

Non, on ne passe jamais vraiment à autre chose. Même acquittés, ce qui est le cas d'Alain Marécaux ou de Christian Iacono, ces gens-là sont fragilisés à vie. Ces histoires resteront toujours en eux. Je l'ai vu. On n’en ressort jamais indemne. Le temps fait son travail, mais ils en souffrent encore. On parle tout de même de la pire des accusations...

Avez-vous envie de continuer à porter à l'écran des affaires judiciaires médiatiques comme celles-là ?

Après Au nom de ma fille, je me disais que je ne filmerais plus jamais un juge pour le cinéma... Mais j'avais envie de cette expérience télé, de voir comment ça allait pouvoir se concrétiser sur le petit écran. J'aime les histoires vraies, repasser dans les pas des gens qui racontent ce qu’ils ont vécu. Ça m’intéresse davantage que le côté judiciaire en lui-même. J'aime rencontrer les gens et raconter leur vie. Plus c'est délicat et compliqué, plus ça me plaît.

Le Mensonge, minisérie en 4 épisodes à voir sur France 2 à partir du lundi 5 octobre 2020.